Le petit bourreau de Montfleury

Le petit bourreau de Montfleury
Marty Planchais
Sarbacane, 2016

Ne touchez pas à la hache !

par Marion Mas

Cette bande dessinée raconte l’histoire d’un bourreau-peintre (bien plus peintre que bourreau en fait, car il n’a jamais exécuté personne), qui mène une vie paisible jusqu’à ce que le nouveau maire de la ville veuille faire état de son autorité en rétablissant peine capitale et exécutions publiques. C’est alors que les ennuis commencent pour le protagoniste. D’autant plus qu’il reçoit la visite de Louise, la fille du premier condamné à mort, qui le supplie d’épargner son père victime, dit-elle, d’une erreur judiciaire. Faut-il endosser l’héritage paternel ? Faut-il obéir à l’institution judiciaire lorsqu’on a la charge de bourreau et qu’on est sommé de tuer un innocent ? Tels sont les dilemmes que, allongé sous un arbre, le bourreau expose à Tiki, une chauvesouris douée de parole. Figure de la conscience aux allures de psychanalyste, la bestiole l’aide à s’orienter, et, finalement, à trancher.

Le style graphique, très expressif, sert un propos humaniste et plein d’humour. Jouant sur le grain du trait, l’auteur fait alterner des cases au dessin simple et efficace avec un travail plus élaboré sur les encres. Rappelant des aquarelles, ces cases soulignent les moments d’incertitude vécus par les personnages et rappellent la passion du bourreau pour la peinture, passion également évoquée à travers les références à van Gogh qui émaillent l’ouvrage.

Yasuke

Yasuke
Frédéric Marais
Les fourmis rouges, 2016

 Du Kilimandjaro au Mont Fuji

par Marion Mas

Le propos est simple en apparence : un jeune garçon sans nom – un esclave – s’embarque sur un bateau et se retrouve au Japon, où il entre au service d’un seigneur comme samouraï. Là, il devient « Yasuke ». C’est la puissance de concentration du récit qui fait la richesse de cet album.

Inspirée de la vie réelle et légendaire de Kuru-san Yasuke, un homme né en Afrique au XVIe siècle et disparu au Japon, cette histoire est celle de la conquête d’un nom, c’est-à-dire d’un statut d’Homme. Cette histoire dit aussi que la rencontre du plus lointain – de l’Autre – est libératrice. Parce que d’autres codes régissent le regard du seigneur japonais, le jeune homme n’est pas vu comme un esclave, mais comme « un homme à la peau sombre » et au regard droit. La charge dramatique et symbolique du récit est indissociablement portée par des illustrations magnifiques. D’une grande sobriété (elles déclinent quatre couleurs seulement : le brun, le vert, le noir et le blanc), elles lui insufflent solennité et émotion.  Le dessin, très stylisé, découpe les éléments de la page comme un théâtre d’ombres. Et par un jeu subtil d’hybridation et de références, le style graphique exprime les belles promesses contenues dans la rencontre de deux civilisations.

Nous autres simples mortels

Nous autres simples mortels
Patrick Ness
Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse, 2016

Perplexité

Par Anne-Marie Mercier

Patrick Ness est l’auteur du Chaos en marche et de Quelques minutes après minuit, donc un auteur « culte ». Au départ, on a l’impression que dans ce nouveau roman on est dans un roman pour adolescents empreint de fantastique ou de science-fiction, on ne sait pas encore, mais un peu trop lardé de clichés pour cet auteur. Le résumé du premier chapitre annonce l’arrivée d’une « Messagère des immortels » et présente un « indie kid » en danger. On ne sait pas encore ce que c’est mais on part plein de confiance (La lecture des trois volumes du Chaos en marche, reste un souvenir mémorable). La suite nous entraine dans une ville paumée des USA où un groupe d’ados qui préparent le bac vivent les derniers jours de leur jeunesse avant de se séparer, de quitter la ville et d’aller étudier dans différentes universités. Des amours qui n’osent se déclarer, des sorties au cinéma, au concert, des petits boulots, des révisions…

A priori tout est normal, mais tout de même : Mickey, le narrateur, vit dans une angoisse permanente, il est en proie à des TOC et craint de ne pas sortir des « boucles » de répétitions dans lesquelles il s’enferme ; la plus âgée de ses  sœurs, anorexique, a failli mourir et reste fragile ; sa petite sœur va bien (à part qu’elle est fan de d’un boys’ band) ; son père est alcoolique ; sa mère fait de la politique et tente, en pleine campagne électorale, de faire croire que sa famille n’a aucun problème ; son meilleur ami a un secret, on sait juste qu’il descend du Dieu des chats et attire ces animaux.  Tout cela est un peu bizarre et n’est cependant pas ce qui était annoncé en résumé de chapitre – ou du moins ce qu’on croyait tel. La suite du roman garde la même organisation : le corps du récit détaille la vie de cette fratrie et de ses amis, tandis que les têtes de chapitre se focalisent sur des indie Kids en danger confrontés à des créatures surnaturelles dont on devine qu’elles tentent d’envahir la planète.

Mickey et ses amis sont confrontés à des événements bizarres : lumières bleues, affolement d’animaux, étrangetés… Les seules victimes sont des animaux et ces lycéens particuliers, les « indie kids ».

C’est donc un roman étrange, tant par son contenu que par sa forme. Les personnages adolescents « simples mortels », ordinaires, voient déferler autour d’eux ces phénomènes, comme les générations précédentes ont vu les vampires ou d’autres monstres menacer le monde et tuer des indie Kids jusqu’à ce que ceux-ci arrivent à les repousser. Les héros fantastiques restent à la marge du récit (les têtes de chapitres) et on ne les voit agir qu’à travers les yeux des « simples mortels » que sont les lycéens ordinaires, courageux et généreux, mais sans pouvoirs face au surnaturel. Ces Kids sont-ils les personnages de fiction qui incarnent toutes nos peurs ? Les monstres sont-ils les angoisses adolescentes que la plupart d’entre eux laisseront derrière eux en quittant leur jeunesse ? Patrick Ness a-t-il choisi de se moquer de l’invraisemblance des récits de fantasy à la mode ? C’est fort probable.

La réponse est en suspens ; que d’autres lecteurs nous disent ce qu’ils en ont pensé…

 

Le Grand Spectacle

Le Grand Spectacle
Claire Franek
Le Rouergue, 2016

Tous en scène !

Par Marion Mas

Une fille coiffée comme un garçon peut-elle représenter une maman ? Un chat peut-il se marier avec une licorne ? Un chien peut-il apprendre à ronronner ? Telles sont les questions que se posent Zoé, Victor, Aziza, Noham, Camille, Raphaël et Bilal, en train de créer un « grand spectacle ». Le trait, imitant le crayon de couleur et jouant à la fois avec les codes de la bande dessinée et du graphisme enfantin, transforme chaque page en petite scène de théâtre. Un rectangle matérialise l’espace sur lequel s’inventent, se négocient et évoluent les rôles de chacun. Ainsi, progressivement, sous les yeux du lecteur, se tisse la trame dramatique d’un spectacle qui met à mal les préjugés. Un bel album, au dispositif original et au graphisme inventif.

On se souvient du Tous à poil ! de Claire Franek, décédée brutalement en 2016. L’obtention du Prix Brindacier 2017 (meilleur album jeunesse contribuant à lutter contre les représentations stéréotypées et sexistes) est un bel hommage posthume.

Dysfonctionnelle

Dysfonctionnelle
Axl Cendres
Sarbacane (X’prime), 2015

Oh Girl !

Par Anne-Marie Mercier

Comme dans le roman de Marie Aude-Murail, Oh Boy ! (qui a fait un tabac récemment aux USA, au théâtre – voir la belle interview du metteur en scène, Olivier Letellier) le roman d’Axl Cendres arrive à faire rire de situations tragiques. Comme dans Oh Boy ! la situation est dramatique dans cette famille « dysfonctionnelle » : un père sans arrêt en prison « parce qu’il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment », une mère de plus en plus folle qui doit être internée chaque fois que le père est emprisonné, une grand-mère d’aplomb mais en retrait, qui ne parle pas bien français et fait du couscous pour tout le monde, une fratrie chaotique, l’un dévot (la mère, juive, déportée lorsqu’elle était enfant est devenue fervente catholique ), l’une révolutionnaire, l’autre conventionnelle, un autre est un beau gosse sans cervelle… et par-dessus tout cela beaucoup d’amour, entre les aprents, des parents aux enfants, et réciproquement. L’héroïne, Fidèle, dite Fifi, est le fils dont rêvait le père : elle aime le foot comme lui, aime l’ambiance du bar de Belleville et ses habitués, et elle n’imagine pas que les autres familles puissent être différentes de la sienne. On devine que les assistantes sociales vont pointer leur nez.

C’est grâce à ses résultats prodigieux en maths que Fifi fait son entrée, dans un lycée prestigieux du centre-ville  : elle découvre la vie des autres, et cela donne des portraits-charges très drôles et bien vus; elle s’y fait une place sans renoncer à rien, mais en gardant ses distances. Elle y découvre un amour fou avec Sarah. L’histoire sentimentale est belle et forte, et la deuxième partie du roman change de hauteur, en changeant d’âge : devenues adultes, Fifi et Sarah entrent dans la tourmente, et les familles avec.

Beaux personnages, superbes dialogues, chacun des « habitués » du bar est un poème (ah la scène où Fifi et ses frères et soeurs apprennent l' »Ave maria » de Schubert en allemand pour le chanter à leur mère !). La rencontre de Fifi et de sa mère avec l’art (musique et peinture) sont aussi de belles ouvertures. Un régal…

Oh Boy ! est en tournée en région parisienne et Normandie…

Gallicadabra

La BnF lance Gallicadabra:  Benjamin Rabier (1928),  La Fontaine illustré par Henri Avelot (1932) : une application de la BnF pour les jeunes lecteurs
Faire découvrir la richesse de ses collections aux enfants, c’est ce que propose la Bibliothèque nationale de France en lançant l’application gratuite Gallicadabra. Téléchargeable sur l’App Store, l’application propose une sélection d’ouvrages, qui pour la plupart ne sont plus édités, choisis pour leur importance au sein du patrimoine littéraire pour la jeunesse et la qualité de leurs illustrations.

Le Chapeau de Tétragonie

Le Chapeau de Tétragonie
Benoît Fourchard
Seuil jeunesse, 2016

Voyage en loufoquerie

Par Marion Mas

Henri, le narrateur, jeune garçon timide et solitaire est pourvu de parents détestables : une mère effacée et indifférente et un père, se baptisant lui-même « Richard, le roi du placard » (il en fabrique), qui l’assomme de lieux communs sans jamais l’écouter. Au collège, ce n’est pas mieux : parce qu’il s’entend bien avec sa grand-mère et aime les araignées, on le trouve « bizarre ». Mais le jour où il découvre un chapeau dans la rue, sa vie bascule : c’est un beau chapeau, un peu ancien.  Comme il se demande à qui il peut appartenir, une jeune fille rousse surgit – précisément la fille dont il est amoureux à l’école. Elle lui lance une sorte de défi : lui révéler son prénom s’il retrouve le propriétaire du chapeau. Aussitôt, Henri se lance une quête qui le mène en Tétragonie, un pays étrange peuplé de ragondins et de personnages loufoques. Les aventures se multiplient jusqu’à ce que, ayant atteint le cabaret du bout du monde, Henri ait enfin le mot de l’énigme.

Le récit épouse la logique du rêve : le narrateur passe sans transition d’un univers à un autre, d’une épreuve à une autre. Comme dans un rêve aussi, ces épreuves sont celles de l’inconscient. La nuit passée dans le château de M. Aigre, le chapelier de Tétragonie, conduit le narrateur à rejouer une scène traumatique et à s’en libérer. Son voyage est également l’occasion, pour ce garçon timide, de s’avouer ses désirs et de se donner les moyens de les réaliser. Enfin, rappelant le monde des Aventures d’Alice au pays des merveilles, la Tétragonie est un lieu de contestation de l’arbitraire du langage et du caractère sclérosant des discours. La rencontre de personnages pratiquant systématiquement un dérèglement créateur du lexique et de la syntaxe permet progressivement au héros de se percevoir autrement qu’à travers les étiquettes que les autres lui accolent. Sur le ton de la fantaisie, ce roman est une belle réflexion sur la puissance émancipatrice de l’imaginaire et du langage.

Si j’étais ministre de la culture

Si j’étais ministre de la culture
Carole Fréchette, Thierry Dedieu
HongFei, 2017

Alerte

Par Anne-Marie Mercier

« Pendant la seconde guerre mondiale,
un de ses conseillers suppliait Winston Churchill
de couper dans le budget des arts pour renforcer l’effort de guerre.
Churchill lui répondit :
‘ mais alors, pour quoi nous battons nous ? ‘ »

En temps de campagne électorale, on voit les sujets qui sont mis en avant, pour lesquels on promet beaucoup (de l’argent, des postes, de l’attention…) et on peut s’inquiéter de ceux dont on ne parle pas, qui pourraient jouer variable d’ajustement (postes et argent ne viendront pas de rien, il pourrait y avoir du transfert dans l’air…). Ce texte inquiet sur l’avenir de la culture n’a pas été écrit dans la France de 2017, mais au Canada en 2014 et a été initialement publié aux éditions D’eux : dans un contexte semblable à celui de notre actualité, il avait été proposé à des personnalités publiques d’écrire une lettre ouverte commençant par « Si j’étais ministre de la culture… ».

Carole Fréchette, auteur dramatique, s’est livrée à cet exercice en imaginant que pour être entendue, la ministre qu’elle serait alors aurait à convaincre les autres que la culture est aussi importante que l’air que nous respirons : « équilibre des âmes, du battement des cœurs et de la respiration ». Pour cela, elle imagine un jour sans culture, vraiment « sans » : pas de livre, ni de théâtre, ni de concert, bien sûr mais aussi pas de cirque ou de danse, pas d’architecture, pas de mode, pas d’images… un jour vide et sinistre.  Oui, le Ministère de la Culture mériterait d’être appelé le « Ministère de l’oxygène ».

L’éditeur a donné de l’ampleur à cette courte fable : album de taille exceptionnelle, grands rabats, affiche – manifeste incorporé « à afficher partout » ; L’illustrateur, Dedieu, a forcé encore le trait avec des couleurs saisissantes, des caricatures grimaçantes dans lesquelles la jeune ministre affronte des barbons sinistres, des ambiances mornes et désolées de la vie « sans », avant le retour à la lumière (oui ! la fiction finit bien ; espérons que les ministres réels écoutent la leçon).

Pour voir quelques unes de ces  pages, on peut regarder quelques page sur le site de D’eux ou la vidéo proposée par le site de HongFei (tiens ! ils en ont pour d’autres beaux albums !)

On aime l’injonction de la quatrième de couv. :

LIS

ET PASSE

A TON

VOISIN !

 

 

Vert secret

Vert secret
Max Ducos
Sarbacane, 2011

Jeu de piste dans un jardin français

Par Anne-Marie Mercier

Max Ducos qui s’est fait une spécialité dans les albums ayant une architecture remarquable comme toile de fond (voir l’article récent sur Le Royaume de minuit)  a joué parfois avec le monde naturel. Ici, entre Jeu de piste à Volubilis et Le Mystère de la grande dune il y a un peu des deux domaines : c’est le jardin d’un château qui sert de décor, ses serres, labyrinthes, parterres, fontaines, pièces d’eau…

Deux enfants le parcourent, à la recherche d’un trésor. Flora est une jeune visiteuse que sa grand-mère a laissée seule un instant pour se reposer, Paolo est le fils du jardiner. Les relations d’abord tendues entre eux s’apaisent, et ils partent à la recherche du cadeau laissée par le comte de la Mirandole, constructeur du château à la belle qu’il courtisait et qui l’a dédaigné.

La quête leur fait parcourir tout le jardin (on a une carte pour suivre leurs déplacements), vivre de petites aventures, se faire peur et rire, jusqu’au moment où, d’indice en indice (c’est aussi un jeu de piste), ils découvrent le secret du comte, un belle surprise pour chacun, y compris le lecteur.

Tout est dans des tons de vert et de bleu, les ombres sont belles, la chaleur palpable, on se rafraichit au spectacle des eaux…

Jean-Hugues Malineau

Jean-Hugues Malineau, auteur, éditeur, typographe et enseignant passionné par la poésie contemporaine et la littérature jeunesse, s’est éteint le 9 mars, à l’âge de 72 ans. Il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages (contes, romans, poésie) principalement destinés aux enfants, édités chez Gallimard, Albin Michel, Rue du monde ou Casterman (voir la notice que lui consacre Livres-hebdo).
D’ordinaire, nous réservons ce genre de nouvelles à la rubrique « actualité », mais puisque ce blog sert à promouvoir la belle littérature de jeunesse, parlons d’un livre : sa disparition me touche d’autant plus que cette semaine, lors de rencontres autour du thème de l’écrivain dans la classe, j’avais prévu de  faire l’ouverture – et le ferai d’autant plus mais avec émotion – autour de son beau livre Qui que quoi quand la poésie. Réponse d’un poète.

« Je ne me lasse pas
du bonheur d’écouter
du bonheur de regarder
du bonheur d’aimer
du bonheur de respirer
de la joie d’exister
de la joie du papillon
du bonheur des quatre saisons

Je ne me lasse pas
de rêver
de penser
de m’aventurer
chaque printemps
chaque hiver de ma vie »

(réponse à la question d’un enfant demandant : « jusqu’à quand vous continuerez d’écrire? »)