Le Cœur de la poupée

Le Cœur de la poupée
Rafik Schami
Traduit (allemand) par Irène Franchet, illustré par Gregory Elbaz
L’école des loisirs, 2015

Poupée philosophe

Par Anne-Marie Mercier

Pour la littérature adressée aux enfants, les « objets inanimés [ont] une âme ». Ce phénomène dépasse souvent la simple animation des objets à la Toy Story. Les nombreux ours en peluche aventureux malgré eux (Michka, Otto, les ours de Où vont les bébés ? d’Elzbieta, le récent ourson Biloute…) comme la poupée d’Elena Ferrante sont autant de figures vivantes qui ne s’autonomisent que par un abandon. Les histoires d’ours et de poupées ont donc peu à voir avec les « histoires de lapin » bien vivants dont parle avec mépris Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants.

La poupée de Rafik Schami, Petitoi, est originale sous plusieurs aspects. Elle se nourrit des peurs des enfants, les goûte, les mâche. Elle guide une fillette, Nina, dans sa découverte du monde, des autres, de l’absurdité sociale. Elle lui révèle qui sont ses vrais amis (« un ami ne dénonce jamais »), l’aide à se révolter contre une maitresse injuste (« la note moins dix »). Elle la pousse à la transgression, aux fous rires, au repérage de l’absurde et des détails scatologiques. Chaque chapitre propose des situations variées dans lesquelles la poupée met la pagaille. Elle est même parfois franchement méchante. On l’aura compris, la poupée incarne l’enfant transgressif et affuté.

Mais c’est surtout une poupée philosophe.

Elle sait que les enfants viennent d’une planète autre ; c’est pour cela qu’ils parlent tous la même langue, tant qu’ils sont bébés. Les adultes sont étranges. Le pays des poupées est un pays froid : « c’est le pays de la raison et c’est pour cela que les poupées ne font jamais d’erreur – logique ». (Petitoi conclut toujours ses phrases par un « – logique ! », ça agace beaucoup Nina).

Lorsqu’elle rencontre Flo, un nouvel ami, Nina est très excitée, Petitoi s’interroge :

« Cela devait être une excitation très agréable, car on voyait bien que Nina voulait absolument demeurer dans cet état. Petitoi ne connaissait pas ça. Peut-être les êtres humains en avaient-ils besoin pour se trouver ? se demandait-elle. Peut-être qu’il leur manque à tous quelque chose et qu’ils cherchent sans cesse l’être humain qui possède cette chose ? Ca devait être beau […] Les poupées étaient parfaites ; il ne leur manquait rien. »

Petitoi se met à ressentir le désir du manque, le désir d’avoir un cœur, des émotions autres que celles qu’elle peut ressentir. La révolte de Petitoi devant la dureté du monde des humains, sa bêtise et son manque de « logique », est contrebalancée par sa mélancolie et ce désir de rejoindre sa chaleur. Le lien entre l’enfant et la poupée est une belle histoire, presque une histoire d’amour. Les pages racontant la perte de la poupée sont superbes, comme celles des retrouvailles. On rit, on s’émeut, et cette quête du cœur (comme celle de l’âme pour la petite Sirène ou de la chair pour Pinocchio ?) est une belle aventure « humaine ».

 

 

 

Passagers d’exil

 

Passagers d’exil
Anthologie présentée et établie
par Bruno Doucey et Pierre Kobel
Editions Bruno Doucey 2017,

De quoi faire aimer la poésie aux ados
Par Maryse Vuillermet

Cette anthologie vient enrichir la collection Poes’idéal « une collection engagée de poèmes rassemblés autour d’un idéal » dirigée par Mireille Szac qui a déjà publié Guerre à la guerre, Vive la liberté !, Chants du métissage, Quand on a que l’amour.
Elle rassemble soixante poètes d’âges, de nationalités et de sensibilités très différentes, comme Mahmoud Darwich, le Palestinien, Mohamed Cherfi et Soprano, les rappeurs d’origine algérienne et comorienne, les romanciers français Laurent Gaudé, Didier Daeninckx , les poètes classiques comme Jacques Prévert, Herman Hesse ou plus contemporains comme la Mauricienne Ananda Devi, Gaël Faye…
Elle se structure en cinq parties qui sont les étapes du parcours de l’exil :
I Il a fallu partir,  parle de l’arrachement, du départ et de ses causes, la misère, la guerre, la persécution.
II Maintenant il faut traverser Les poèmes disent les dangers et les douleurs du voyage.
III Cet endroit n’entend pas, décrit la douleur et la surprise d’arriver dans un lieu indifférent, hostile, froid, d’être rejetés
IV Et les portes se referment, disent l’exil, l’errance, la solitude et l’anonymat.
V Parle-leur d’espoir Là, on nous parle de fraternité, de collectif, de langue et de paroles pour s’exprimer.
Entre chacune des parties, une double page de citations, phrases percutantes et fortes.

L’anthologie est accompagnée d’une introduction et d’une conclusion de Bruno Doucey, poète et éditeur, qui rappelle avec ses images, son histoire personnelle et de manière poétique, le contexte historique et politique.
Et enfin, chaque poème ou texte est accompagné d’une courte biographie de l’écrivain mettant l’accent sur sa relation au thème, personnelle, familiale,  politique, ou d’engagement personnel.
Bibliographie, discographie, filmographie ainsi que des références bibliographiques de chaque extrait permettent d’aller plus loin.
C’est vraiment un très beau travail que l’illustration de Bruno Clarke,  subtile et forte,  sert avec justesse, les textes sont émouvants, le choix est varié, le propos n’est jamais larmoyant mais toujours, les mots des poètes parviennent à dire mieux que tous les documentaires l’humain, le singulier et l’inacceptable de cette actualité.

 

Petit Escargot rouge

Petit Escargot rouge
Rascal
L’école des loisirs (Pastel), 2017

Mouvement perpétuel

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce qu’une histoire d’escargot ? C’est une histoire qui avance… très lentement, donc pas vraiment une histoire, mais un trajet, dans un espace pas très vaste, pas très varié…

Sur les doubles pages blanches de cet album de format carré, Rascal place quelques éléments de décor en encrages noirs. Chacun laisse la place à un autre, se décalant progressivement vers la gauche tandis que l’escargot progresse vers la droite, jusqu’au moment où il sort de la page, et revient à son point de départ, tout à gauche, devant un caillou noir. On se retrouve alors au début de l’histoire.
Bel outil de méditation !

La reine Neigeneige

La reine Neigeneige
Alex Sanders
Gallimard jeunesse Giboulées

Plaisirs d’hiver

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir le folklore habituel de la série des Rois et des Reines, ses farces, ses personnages récurrents (le roi Vroum Vroum arrive à pic, le roi Doudou est très câlin et la Reine ChocoChoco fait des délices…), et son concentré de clichés.

Ici, on l’aura deviné, il s’agit des plaisirs de la neige : de la beauté des paysages, des joies et mésaventures des pistes de ski, de l’abominable homme des neiges, du téléphérique, de la fondue… Tout y est (ou presque) sur le mode blague et délice.

Incroyables nids

Incroyables nids
Gaëlle Lasnes
Editions Amaterra, 2017

Quel génie du bâti !

Par  Chantal Magne-Ville

Vous ne connaissez pas l’arachnothère ou la rémiz penduline, ou encore le républicain social ? (si ! si ! Ils existent véritablement!). Ne vous laissez pas effrayer….  Ces noms d’oiseaux résonnent bizarrement aux oreilles… mais que dire de leurs nids ? Leur ingéniosité est absolument sidérante. Certains ménagent de fausses entrées pour leurrer les serpents, d’autres cousent point par point des feuilles pour faire des cornets, d’autres encore mettent plusieurs années à bâtir des tours.

L’intérêt du livre réside d’abord dans la variété des architectures, individuelles, parfois collectives, dont on ne découvre pas moins de 38 déclinaisons. Une brève présentation suffit à comprend le choix des matériaux et leur ingéniosité. Le lecteur peut même s’approprier la forme du nid puisque un cache permet d’en découvrir l’intérieur, si nécessaire.

Bien que le contenu scientifique soit pointu, ce livre frappe par son esthétisme, et le soin apporté à la composition de chaque double page, comme un véritable tableau. Les oiseaux sont saisis dans leur mouvement de façon souvent très expressive : la qualité des couleurs sur fond blanc n’a d’égale que la beauté des lignes. Un véritable régal pour les yeux et pour l’esprit.

On peut feuilleter le livre sur le site de l’éditeur, Amaterra ou voir l’autre album, époustouflant lui aussi, publié chez eux par les mêmes auteurs, Des racines à la cime.

L’Art à table

L’Art à table
Benjamin Chaud
Helium, 2016

Art (dé)coupable ?

Par Anne-Marie Mercier

Jeu sur les objets (la pipe de Magritte), sur les noms (les œufs au bacon de Francis Bacon), sur les mots (les « poules » de Toulouse-Lautrec), mais surtout jeux sur les styles graphiques et les idées, ces petites scènes de restaurant sont extrêmement cocasses et inventives. Mais elles ne sont pas destinées aux enfants (la mention de la loi de 1949 n’y figure pas, à juste titre) : ceux-ci auraient du mal à saisir le sel de l’ensemble – comme du détail. Mais le fait qu’il soit publié par un auteur et un éditeur qui s’adressent en général pour les enfants est intéressant.

Chaque double page présente sur un fond crème et dans un format carré un artiste à table ou se préparant à manger. Le texte sur la page de gauche commente, plaisante. C’est à la fois un résumé d’histoire de l’art et une suite de calembours, de la farce saine et vigoureuse qui donne envie de croquer dans tous ces mets, même dans l’énorme araignée (qualifiée de « bestiole ») qui sort de l’assiette de Louise Bourgeois…

Bouche cousue

Bouche cousue
Marion Muller Collard
Gallimard (scripto), 2016

Passez l’amour homo à la machine : histoire de deux coming out

Par Anne-Marie Mercier

Déjeuner dominical, la narratrice résume la situation : « Ma nièce ne m’aime pas car sa mère ne m’aime pas et son père me méprise. Mais surtout, ma nièce ne m’aime pas car j’ai une connivence flagrante avec son frère ». La famille est un « musée » « qui contraint chacun à rester éternellement celui qu’il a été un jour ».  L’ambiance est tendue et le déjeuner se termine avec une révélation (la nièce dénonce son frère, Tom) et une gifle, donnée par le grand-père à son petit-fils : il a embrassé un garçon.

La suite du roman, après cette entrée en matière décapante qui fait penser à la situation des Lettres de mon petit frère de Chris Donner (premier roman pour enfants évoquant ouvertement l’homosexualité, et roman épistolaire), est une longue lettre écrite à Tom par la narratrice, sa tante.

Elle a passé son enfance dans le lavomatique tenu par ses parents et dans une atmosphère où l’on lave et « plie » la vie des autres sans vivre la sienne. Son grand plaisir était d’emprunter les vêtements de certains clients, notamment ceux d’un couple d’hommes élégants ; une amitié se noue, elle découvre avec eux le rire, la culture et l’insouciance, et au même moment elle participe à un projet scolaire autour de l’opéra de Purcell, Didon et Enée. Elle chante, elle découvre le monde, la musique.

Elle se découvre aussi une passion pour une fille de sa classe. Sa maladresse, sa sincérité et son refus d’écouter les conseils de ses amis – ils savent d’expérience à quoi elle s’expose –, la conduisent à la catastrophe. Sa passion malheureuse est moquée, et l’amène à une scène en tout point similaire à celle que vient de vivre Tom. La honte, la déception et l’échec pèsent lourd face aux moments d’exaltation qui ont précédé, et lui font renoncer jusqu’à ce jour où elle écrit, semble-t-il,à tout espoir de bonheur.

L’histoire tragique d’Amandana, marquée à jamais par le drame de ses seize ans, est accompagnée par l’opéra de Purcell et le « lamento de Didon » (« Remenber me ») qui clôture le récit :

« Souviens-toi de moi. Souviens-toi de moi
Mais oublie mon destin ».

Son destin est pourtant celui qu’elle confie à Tom, et est celui de beaucoup d’autres : elle le raconte avec pudeur et avec émotion pour sortir de l’oubli et libérer la parole de ceux qui ont été contraints comme elle à rester « bouche cousue ».

Ce beau roman porte leur voix. On retrouve ici la veine qui a fait le succès de la collection « scripto » : un beau texte au service d’un sujet fort.

 

 

 

Le p’tit libé

Le p’tit libé 
Libération pour le 7-12 ans
Emilie Coquard (graphiste), Cécile Bourgneuf et Elsa Maudet (textes)

20 octobre 2017

« L’actu des grands expliquée aux enfants »… quel programme, surtout quand cette actu est « chaude » (pardonnez-moi la polysémie) : le dernier numéro évoque l’affaire Weinstein.
C’est sobre, pas racoleur ni sordide malgré le sujet, bien fait : voici l’accroche :

Un producteur américain de films, Harvey Weinstein, fait beaucoup parler de lui en ce moment. Il est accusé d’avoir fait beaucoup de mal à plusieurs actrices, pendant de nombreuses années. Il les a harcelées et agressées sexuellement. Ça crée un énorme scandale. Je t’explique ce qui est reproché au producteur américain, quels problèmes ça a révélé et comment tu peux réagir si quelqu’un te fait du mal. Lis ce dossier

Regarde-moi !

Regarde-moi !
Gabrielle Mattei et Pierre-Yves Cézard
éd. Utopique ("Alter Egaux"), 2017.

Regarde-moi !

Par Fanny Lignon

Créée en 2009, la « cabane » des éditions Utopique abrite des ouvrages jeunesse dont « l'ambition [est] de transmettre des valeurs et d'ouvrir le dialogue, en abordant avec sensibilité des sujets rares. » La collection Alter Egaux réunit quant à elle « des livres pour s'éveiller aux thèmes de la tolérance et du vivre ensemble. Des albums pour apprendre, comprendre, partager et débattre, à la maison comme à l'école ! » (ibid.) C'est dans ce contexte on ne peut plus clairement défini que s'inscrit l'album Regarde-moi ! écrit par Gabrielle Mattei et illustré par Pierre-Yves Cézard.

La première de couverture nous apprend, comme souvent, beaucoup de choses sur l'album qu'elle introduit. La scène se passe sur un terrain de football. Un enfant, vêtu d'une tenue rouge et or, s'apprête à frapper la balle sous le regard réjoui de ses coéquipiers mais réprobateur de son entraîneur. Le jeune joueur, situé au centre de l'image et au premier plan, est deux fois plus grand que les autres personnages en raison de la perspective. C'est visiblement le héros de l'histoire. Mais qu'a-t-il donc de si spécial pour que les regards qui se portent sur lui soient à ce point discordants ? Lui reproche-t-on d'être gaucher ? Sont-ce ses cheveux, roux et mi-longs, qui posent problème ? Et pourquoi demande-t-il qu'on le regarde alors même que tous les yeux sont déjà sur lui ?

La quatrième de couverture répond en partie à ces interrogations. On y voit, sur un fond bleu ciel (le lecteur attentif notera que cette image est la même que celle de la page 8 mais que le fond, initialement rose, est devenu bleu), le même enfant que sur la première de couverture. Il porte cette fois une salopette verte et s'amuse à même le sol avec une grue, une voiture et un camion de pompier. Les indices visuels ne permettent pas de déterminer son sexe avec certitude. Il faut lire le pitch de l'album pour comprendre de quoi il retourne :

"Quand Papa a vu sa fille à la maternité, son cœur s’est rempli de fierté. Après le fils aîné, il avait la petite princesse qu’il attendait.
– Et si on l’appelait Rosie ?
Oui mais voilà… Rosie a grandi, et elle n’aime ni le rose ni les poupées ! Elle préfère construire des avions, jouer aux voitures ou au ballon…"

Ce texte invite à reconsidérer les deux images que je viens de commenter. Il permet d'émettre des hypothèses quant aux raisons des tensions perceptibles sur la première de couverture. Il permet de se rendre compte que tout ce qui aurait pu amener le lecteur à identifier une petite fille a été soigneusement gommé, le dessinateur ayant par ailleurs utilisé sciemment des signes renvoyant au masculin. Autrement dit, les mots révèlent un problème qui à l'image ne se voit pas… suggérant par là-même que ce problème n'est peut-être pas un vrai problème.

A la lecture de l'album, on comprend rapidement que le malaise que ressent Rosie est dû au regard que son père (l'entraîneur) porte - ou plutôt ne porte pas - sur elle. Tous les autres personnages, en effet, que côtoie la fillette la respectent et l'apprécient sans se poser de questions. Sa mère, qui pour lui faire plaisir entreprend de redécorer sa chambre selon ses goûts, lui achètera, pour son anniversaire, la tenue de football qu'elle désire tant. Son frère, qui a plaisir à s'entraîner avec elle dans le jardin, l'intègrera par la suite dans son équipe. Les autres joueurs, tous des garçons, l'accueilleront avec enthousiasme, reconnaissant ses compétences.

Le père de Rosie, à l'inverse, très heureux au départ d'être papa d'une petite fille, va progressivement se détourner de son enfant. Déçu puis contrarié, il commencera par l'ignorer avant de la rejeter pour la seule et unique raison qu'elle ne correspond pas à l'idée qu'il se fait de ce que doit être une fille. Pour traduire cela, les auteurs de l'album jouent, entre autres, sur les couleurs. Au début de l'histoire, Rosie porte une grenouillère rose et dort dans une chambre rose. Lorsque le père comprendra que « sa petite princesse » préfère vivre dans une chambre bleue et jouer au ballon, il s'inquiètera de la voir revenir… avec des bleus. Ce n'est qu'au prix d'une longue maturation, et après qu'elle aura démontré son savoir-faire footballistique, qu'il se décidera à aimer sa fille pour ce qu'elle est. L'image qui clôt l'album le montre qui la regarde (enfin) et la prend dans ses bras, comme lorsqu'elle était bébé.

Le monde, pour Rosie, bascule lorsqu'elle voit ses parents se disputer à son sujet et entend son père la traiter de « garçon manqué ». Cette expression, qu'elle ne connaît pas, la blesse. Après un temps d'incompréhension (« Pourquoi est-ce qu'il me traite [traitait] de garçon ? ») et une période d'intense cogitation (« Et qu'est-ce qu'il me manque [manquait] ? »), elle arrive à la conclusion que son père considère très certainement qu'il l'a « ratée » et qu'elle est « nulle ». Cette explication lui paraît logique eu égard à son attitude, de plus en plus distante, alors même qu'elle ne fait rien de mal si ce n'est laisser libre cours à ses préférences ludiques. Les auteurs de l'album mettent ainsi à nu, par l'exemple et très simplement, une mécanique discriminatoire. Face à l'injustice, Rosie, plutôt que de réagir en miroir, va faire en sorte d'amener son père à réviser son jugement. Elle y parviendra pleinement puisqu'il finira par lui dire qu'elle est « drôlement bien réussie ». Expression là encore choisie avec soin, qui fait écho à celle qui avait précédemment choquée l'enfant sans pour autant nier qu'elle est un peu différente.

Le titre du livre, a priori ancré dans le concret, doit donc, également, être entendu de façon plus abstraite. Car en définitive, ce que Rosie attend de son père, lorsqu'elle lui dit « regarde-moi ! », c'est aussi et surtout, sans nul doute, qu'il regarde son moi, son être, sa personne.

Néanmoins, si l'album atteint les objectifs visés par la collection dans laquelle il est publié, deux points à mon sens atténuent la portée du discours. D'une part le fait que le père doive faire un effort surhumain pour changer d'attitude envers sa fille, d'autre part le fait que celle-ci doive faire montre d'un talent exceptionnel pour qu'il l'accepte enfin telle qu'elle est. Ces quelques réserves mises à part,« Regarde-moi ! » me semble un très bon outil pour aborder la question des stéréotypes de sexes avec des enfants, et ce justement parce qu'il n'est pas tout-à-fait parfait.