Barbara La petite souris qui voulait découvrir le monde

Barbara La petite souris qui voulait découvrir le monde
Julia Kerninon – Claire Schvartz
La Martinière jeunesse 2026

Heureux qui, comme Ulysse…

Par Michel Driol

Barbara, qui vit avec ses 99 frères et sœurs derrière une colline, s’interroge. Qu’y a-t-il derrière la colline ? Le monde, lui répond sa maman. C’est décidé, une fois grande, elle part avec son baluchon découvrir le monde, et s’engage comme cuisinière sur un bateau dont le capitaine est un crocodile. Après avoir beaucoup bourlingué, il est temps pour elle de trouver une maison. Ce sera celle où vivent deux petites filles, dans laquelle elle invite toute sa famille.

Construit autour d’un attachant personnage de petite souris, voilà un album qui parle de découvertes, de rêves et de curiosité. Entre le chez soi confortable, la famille rassurante, et l’envie de voler de ses propres ailes, thématique bien souvent abordée en littérature pour la jeunesse, cet album laisse entendre une petite voix singulière, une voix qui lutte contre les stéréotypes. D’abord parce que la maman, au lieu de vouloir à tout prix retenir près d’elle sa fille, l’encourage à aller où elle veut, quand elle sera grande. Une maman qui ouvre à sa fille les portes de la liberté, la laisse poursuivre ses rêves, voilà un beau modèle. Ensuite parce que chacun a sa vision de l’ailleurs, du monde. Où commence-t-il ? Derrière la colline pour la souris, derrière l’arbre pour l’écureuil, derrière la fleur pour l’abeille.  Comme une belle façon de signifier la relativité des perceptions dans une polyphonie qui invite à réfléchir sur le chez soi et sur l’étranger, sur la notion de frontière ici magnifiquement illustrée. Aussi parce que le bateau sur lequel s’embarque la petite souris est peuplé d’animaux bien différents, qui vivent en paix, à l’image de ces cargos dont l’équipage provient de différents pays.  Enfin parce que le retour, à la différence de celui d’Ulysse, n’est pas retour au point de départ. Le déplacement est intéressant : grandir, c’est prendre son indépendance, choisir une maison, mais ne pas couper les ponts. Grandir c’est partir, mais c’est aussi savoir se poser. Barbara incarne tout à tour le nomade et le sédentaire, deux figures de l’humanité. Dans la détermination de ce personnage féminin, aventurière et sage, il y a une leçon de morale, un apprentissage de la vie, qui ne cherche pas à s’imposer, mais qu’on appréciera. Ajoutons un certain humour dans le texte, qui sait parfois prendre des côtés flaubertiens, comme en écho à l’ellipse célèbre de l’Education sentimentale. En une page sont expédiés les franchissements du Cap Horn, les attaques de pirates… Comme Frédéric Moreau, elle voyagea, elle connut de multiples aventures.

Pleines de couleurs, les illustrations conservent un côté enfantin dans la représentation d’un monde à hauteur de souris, un monde dans lequel les baignoires beurriers peuvent être plus grandes que les montagnes, un monde où tout le monde est bienveillant et souriant.

Un album qui parle avec douceur des désirs et des multiples vies qui s’offrent à chacun, un album qui est une ode à la liberté, à la curiosité, à l’ouverture aux autres, tout en sachant rester à hauteur d’enfant.

A l’infini

A l’infini
Suzy Chic et Cécile Weber – Illustrations de Monique Touvay
Didier Jeunesse 2021

Sans limites…

Par Michel Driol

Un petit bonhomme se réveille dans son nid de feuilles et va à  la source. Puis vient sa question à ses parents : d’où vient l’eau de la source ? puis où va-t-elle ? Ensemble ils suivent le ruisseau, qui en rencontre d’autres, devient rivière, puis fleuve, jusqu’à la mer. Le soir, c’est devant des milliers d’étoiles qu’il se demande où s’arrête le ciel.

Voilà un album riche et polysémique qui repose sur une grande simplicité de moyens textuels et graphiques. Une famille, d’espèce indéterminée, à la fois humaine par l’attitude, le langage, et animale par le nid de feuilles qui l’abrite. Un lieu, la source, point de rencontre entre le passé, l’origine, et le futur, le devenir. Un poisson, dont on envie l’agilité dans l’eau. Et un voyage le long d’une rivière, voyage commencé physiquement, mais qui se termine dans le récit du père. Des mots simples, écrits à la main, pour retracer le dialogue, les sensations, les sentiments, les questions et les rêves. Des aquarelles pleines de sensibilité et de douceur, pour évoquer un monde à la fois végétal et aquatique, la terre et le ciel, l’univers. Des illustrations qui jouent sur tous les formats possibles, de la double page à la petite vignette, comme pour rythmer le temps et l’espace. Un album donc qui ouvre la porte à de multiples interprétations, et c’est bien là sa richesse. Il y est question de grandir, de rencontrer d’autres, à l’image de ce ruisseau. Mais pour cela il faut quitter le nid. Il y est question aussi de notre place, et des questions que l’on se pose depuis toujours : qui sommes-nous dans l’univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand ? Il y est question aussi du plaisir des sensations, de la fraicheur de l’eau et de l’odeur de menthe, et de tout ce qui émerveille. Il y est enfin question de la complicité entre les parents – peut-être surtout la mère – et les enfants : si tu veux, je t’apprendrai à nager. C’est dire qu’enfin il y est question de transmission de savoirs, de savoir-faire, pour faire en sorte que le petit devienne autonome.

Un album qui prouve que la simplicité bien comprise laisse place à l’imaginaire du lecteur : n’est-ce pas là une belle définition en acte de la poésie ?

Le Roy qui voyageait avec son royaume

Le Roy qui voyageait avec son royaume
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Le roi touriste, ou le touriste roi ?

Par Anne-Marie Mercier

Il était une fois… un roi. Mais on pourrait aussi bien dire « il était une fois l’envie du voyage » : ce roi se fait rapporter toute sorte d’objets de voyageurs qu’il envoie dans le monde entier pour ensuite entendre leurs aventures. Il finit par décider de voyager lui-même. Lors du premier voyage, il dort à la dure et mange froid, il y remédie pour le suivant ; lors d’un autre il est attaqué par les moustiques, puis tombe malade, ou bien s’ennuie sans ses livres… A chaque nouveau voyage il ajoute des objets pour son confort, son plaisir et sa sécurité, si bien que les expéditions deviennent de plus en plus lourdes et la rencontre de curiosités, d’étrangers et d’étrangetés de plus en plus rare…
Les images ajoutent au comique des situations, avec un roi au profil Louis-quatorzien impassible et des sujets hagards et affairés se promenant sur un fond où le seul vrai changement est celui de la couleur.
Fable moderne sur les dérives du tourisme, ce grand album est aussi un éloge du voyage rêvé ou lu : somme toute, les plus beaux des voyages seraient-ils ceux que l’on nous raconte ?

T’es qui, toi ?

T’es qui, toi ?
Julia BILLET

Møtus  (mouchoir de poche), 2010

découvertes

Par Chantal Magne-Ville

tesquitoi.pngUn format et une présentation singuliers pour un message destiné à de jeunes enfants qui les incite à aller à la rencontre de l’autre. Sur la couverture, une main tendue se détache sur le petit écran élégant d’un papier glacé noir, sur lequel le blanc des dialogues et des découpages va prendre un relief saisissant. Un sorte de tableau noir très esthétique qui illustre la « leçon » de ce premier échange entre Julie, la petite fille curieuse qui ne cesse de demander : « T’es qui, toi ? » et Jawel né de l’autre côté de la mer. Les illustrations sont découpées dans des journaux mais aussi dans des cartes routières, météo, géographiques, révélant des courbes et des lignes de vie, d’écriture, de niveau. Une superbe métaphore de tout ce qui  relie les enfants les uns aux autres de la grande section au cycle 3.