Alexandre a trop grandi

Alexandre a trop grandi
Caroline Lechevallier – Didier Jean & Zad
Utopique 2018

Avec le temps…

Par Michel Driol

Quand Alexandre entend maman Lapin dire à Madame Chat que son bébé est tellement mignon « Si seulement il pouvait rester tout petit », il est triste. Il se souvient de ce qui se passait lorsqu’il était bébé : le bain, les promenades en poussette. Mais revient comme un refrain « Alexandre a trop grandi ». Alors il prend ses affaires et décide de quitter la maison. Heureusement maman est là pour lui dire à quel point elle apprécie qu’il ait grandi, et qu’il restera toujours son bébé, même quand il sera grand.

Voilà un album qui aborde avec douceur et tendresse des questions angoissantes pour les enfants : grandir, est-ce perdre l’affection des parents ? Surtout quand arrive dans la famille un nouvel enfant. Grandir, apprendre, c’est à la fois souhaité et redouté : sera-t-on toujours aimé ? Avec des mots simples, reprenant le point de vue d’Alexandre, des situations qui se répètent, l’album dit ce trouble des enfants à voir grandir leur corps qui ne rentre plus dans la poussette ou dans la baignoire. Les illustrations à la ligne claire les commentent avec humour et une grande expressivité : il suffit de voir par exemple les visages d’Alexandre ou la variation de sa taille, telle qu’il est, telle qu’il se voit, tel qu’il sera plus tard lorsqu’il dépassera sa maman d’une tête et portera une cravate. L’album fait le choix de traiter par des animaux anthropomorphisés, mais nus, la problématique du corps qui grandit : c’est à la fois une façon de mettre de la distance, de dédramatiser, mais aussi de dire l’universalité du phénomène, quelle que soit la couleur de sa peau ou son sexe.

Si les adultes seront sensibles à l’allusion que fait le titre à Alexandre le Grand, les enfants se reconnaitront dans ce petit lapin attachant et dans les situations qu’ils auront vécues, eux-aussi.

Si gourmand – Si petit – Si curieux

Si gourmand
Florian Pigé
HongFei 2018

Si petit
Florian Pigé
HongFei 2018

Si curieux
Florian Pigé
HongFei 2018

Tendre trilogie

Par Michel Driol

Voici trois albums construits sur le même schéma. Dans Si gourmand un petit cacatoès avale tout ce qu’il trouve. S’il a les yeux plus gros que le ventre, il commet quelquefois des erreurs, mais il sait se faire pardonner, partager et faire grandir l’amitié. Dans Si petit, un petit girafon, presque invisible, explore le monde mais sait rentrer à la maison. S’il a besoin d’être rassuré, il sait aussi rassurer. Dans Si curieux, c’est une petite tortue qui part aussi explorer le monde dans toutes ses dimensions, à ses risques et périls parfois. Elle ne cesse de poser et de se poser des questions.

A partir de trois caractéristiques du tout petit, Florian Pigé entraine le lecteur dans un univers tendre et poétique, sans aucune mièvrerie. Chaque album est caractérisé aussi par une dominante de couleur et les illustrations, stylisées, très graphiques et pleines d’inventivité, donnent à voir ce que le texte – volontairement très simple – ne dit pas. Chaque album parle au tout petit : « Tu es… » et le montre dans quelques situations qui illustrent le comportement  évoqué avec humour.  Au fond, il s’agit de la même chose : l’élan vers l’inconnu, l’exploration du monde, par les déplacements, la bouche, les questions. Le tout-petit est autonome dans cette découverte du monde, mais, à chaque fois, un « grand » bienveillant est là, pour l’aider, l’accompagner, l’aimer. Le détour par les animaux permet à la fois l’humour et l’introduction de décalages inattendus : la tortue explorant le monde, à petits pas, forcément, le girafon minuscule, le cacatoès au grand bec.

Une trilogie pour offrir au tout-petit un portrait de lui-même, le conforter dans son envie de savoir, de gouter, de découvrir par lui-même, même si cela comporte des risques, tout en valorisant des qualités comme la générosité, le partage, l’amour… et la curiosité, qui n’est pas un vilain défaut !

 

 

Une histoire grande comme la main

Une histoire grande comme la main
Anne Herbauts
Casterman 2017

L’Enfant Branche et Grand-mère Ecorce

Par Michel Driol

De l’enfant, on ne connait que l’initiale, Y. D’où son surnom, l’Enfant Branche. Il habite en lisière d’une forêt qu’une marée remonte toutes les nuits, marée qui laisse un matin des bottes qu’il enfile avant de s’endormir. Il rêve alors qu’il marche, accompagné de Tigre, jusqu’à la maison de Grand-mère Ecorce et son Chat. Grand-mère Ecorce raconte alors cinq histoires.  Puis c’est le matin.

Sur un modèle bien connu – récit enchâssant, récits enchâssés – Anne Herbauts propose un tissage original par l’univers évoqué, le travail sur la langue et l’unité thématique autour de la main. Une histoire grande comme la main, cela fait cinq histoires décrète l’enfant. Mais tout dépend comment on compte, répond le Tigre. D’emblée est posé l’entre deux : entre certitude et incertitude, réalité et rêve. Le récit enchâssant  tient du conte, par ses personnages (l’enfant, la grand-mère), par ses lieux (la forêt enchantée où l’on se perd, au cœur de laquelle se trouve la maison habitée par une vieille femme), la perte des repères habituels (la marée de la forêt qui mêle le végétal et l’aquatique dans une sorte de symbiose merveilleuse). Les récits enchâssés tiennent d’avantage du récit initiatique dont la thématique commune est grandir, trouver sa place dans le monde quand on croit ne savoir encore rien faire ou être inutile. Ces histoires conjuguent des figures du minuscule et du géant, de l’inutile et de l’utile, sous des formes variées : végétales (arbres, graines…), aquatiques (rivière et océan).Toutes ces histoires sont enfin reliées par la thématique – ou la symbolique – de la main qui parcourt le livre : du Y initiale de l’enfant – comme la figuration du pouce opposé aux autres doigts à la main griffée par le Chat, de la petite graine qui roule dans la main aux mains qui peignent, écrivent ou parlent… Quelque part, l’album est un hommage rendu au pouvoir de faire des mains –l’étymologie grecque du mot poésie signifie faire, créer…

L’album est écrit dans une prose poétique essentiellement rythmée soit par la ponctuation, qui isole des segments de phrase, soit par le retour à la ligne. Cette langue fait la part belle aux énumérations, comme s’il s’agissait de dire le monde par les mots dans sa totalité, sa diversité. Les illustrations jouent du clair et de l’obscur, du simple et dépouillé ou du complexe, sans chercher à en dire plus que le texte.

Un album qui propose une certaine vision de la poésie qui, tout en plongeant dans l’imaginaire, le rêve, aborde une problématique universelle : prendre place au monde. Il fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres
Claire Clément
Bayard Jeunesse Estampille 2013

Et Dieu dans tout ça ?

Par Michel Driol

samy_oscarSami et sa sœur Jeanne vivent avec leur mère, dépressive, dans une cité de banlieue. Le père est parti, avec une autre, laissant à Sami en compensation un lapin nain que ce dernier chérit plus que tout. Le drame arrive lorsque son copain Oscar est malade, qu’on doit le conduire à l’hôpital, et que le lapin nain est volé. Puis Oscar, enfant sans papiers élevé par sa mère, est attendu par des policiers à l’école, qui veulent qu’il les conduise chez lui. Oscar parvient à prendre la fuite. Nuit d’angoisse, où on l’attend, copains de classe, voisins, maitresse…  C’est alors que Sami apprend qu’il va avoir un petit frère, et que son père ne pourra pas le prendre.

C’est à la fois le quotidien d’une cité HLM et l’apprentissage de la vie par Sami que raconte, avec des mots simples, Claire Clément. Une cité multiculturelle, avec ses caïds (Volcan), ses français limite racistes (Boloss et son chien Ebène), et ses personnages positifs et attachants.  Le vieux sénégalais Ousmane, avec sa sagesse africaine. Sothy et sa sœur Chanthou, leurs problèmes avec leur frère ainé qui tourne mal, leur père reparti  travailler au Cambodge. Nadir le rappeur, dont les raps font un écho aux péripéties du roman et qui rentre régulièrement en Algérie, où sa grand-mère – poète – lui enseigne les mots pour  plaire aux filles. Oscar et sa mère Ayana, véritable mère courage, pourvoyeuse de beignets du matin. Auxquels il convient d’ajouter Rose, la maitresse d’école. figure bienveillante et protectrice.  Chacun, à sa manière, soutient Sami – Anselme de son vrai nom – au cours des épreuves qu’il traverse, répond à ses questions, lui donnant ainsi une leçon de vie. Sami découvre alors les religions – mais, entre Dieu et Allah, quel est le « bon » Dieu ? A-t-il ses chouchous ? Quel est le remords secret qui ronge Ousmane ? Pourquoi les lapins nains ont-ils un carnet qui leur permet de passer les frontières, et pas son copain Oscar, qui est pourtant humain ? Questions essentielles posées à hauteur d’enfant, et auxquelles les adultes  tentent d’apporter des réponses pleines de poésie parfois, de sagesses diverses (africaine, orientale) ou de réflexion sur la morale comme à l’école. Entre manifestations proches de RESF et coquillage magique, entre sentiments complexes  ressentis par les différents protagonistes et recettes pour être heureux, cet ouvrage est autant une galerie de portraits attachants qu’un regard plein d’humanité et d’humanisme sur notre société.

Une fois de plus, la littérature de jeunesse montre un monde où les enfants n’ont pas toujours le sourire : pères absents, morts, ou rongés de culpabilité, mères parfois déprimées et les laissant à l’abandon, grands-frères au chômage et livrés à eux-mêmes… Pourtant, rien de misérabiliste, et reste la question essentielle que pose ce livre : comment aider ces enfants à grandir ? Quelles solidarités se mettent en place dans la cité, à l’école, ou sur le terrain de sport ? Quels modèles pour leur permettre de se construire ?

Un livre qui illustre la fraternité, et qui sait être à la fois ancré dans le réel, émouvant et optimiste.

La Langue des bêtes

La Langue des bêtes
Stéphane Servant
Rouergue 2015

Pour croire, toujours et encore, en la magie des histoires

Par Michel Driol

langueUn chapiteau de cirque en ruine au milieu de nulle part, entouré de carcasses de voitures, près d’un village et d’une forêt sombre. C’est là, au Puits aux Anges, que vivent le Père, Belle, et Petite, avec quelques artistes de cirque,  Colodi le marionnettiste-ventriloque, Major Tom le nain, Pipo, le clown, et le vieux lion Franco. Petite, qui dans sa cabane, recolle les os des animaux tués par le père, va être contrainte d’aller à l’école, où elle fera la rencontre du Professeur, ainsi que de quelques enfants.  Mais un jour, des ouvriers, certains originaires d’Afrique, construisent une autoroute, qui passe à proximité de leur campement. A partir de là, tout bascule et s’écroule, l’ordre social se substituant au désordre des saltimbanques…

Voilà, s’il fallait le réduire à un synopsis, la trame du roman de Stéphane Servant. Mais ce roman est bien plus complexe que cela. D’abord parce qu’il est narré du point de vue de Petite, enfant sauvage, estropiant certains mots qu’elle ne comprend pas, cherchant à retrouver cette langue des bêtes, et découvrant petit à petit ce que c’est que grandir à travers des expériences douloureuses : le rejet par les autres à l’école, l’amour entre la mère et le professeur, les colères du père, la fuite de la mère. Ensuite parce que l’univers du cirque ne cesse de former pour le roman une toile de fond, surtout lorsque ce cirque n’est plus que l’ombre de lui-même : Belle, la trapéziste, a la main retournée et le corps couvert de cicatrices, le Père ne lance plus de poignards,  mais la magie est toujours là, pour Petite, et pour le lecteur-spectateur. Egalement parce que ce roman parle de l’amour : Belle qui ne cesse de chercher autre chose, le Père – Ogre métamorphosé en petit oiseau – et son amour maladroit pour Belle, Colodi et son ’homosexualité, Petite qui découvre l’amour avec Alex.  Enfin, et surtout, parce que ce roman pose la question des histoires, de leur validité, de leur nécessité pour notre vie, mais aussi des mensonges dont elles sont porteuses. Au Puits aux Anges, tout n’est qu’histoires, inventées par les saltimbanques,  qui, à la façon d’un cocon, enveloppent et protègent Petite depuis sa naissance, avant qu’à la fin, le Père ne lui raconte sa véritable histoire. Mais est-ce bien sa véritable histoire ?

L’écriture, tout en usant d’un vocabulaire très simple, est d’une grande complexité, entremêlant les histoires, faisant écho à d’autres – Pinocchio, bien sûr, mais aussi les sorcières de Shakespeare, le Golem – comme autant de clins d’œil au lecteur, côtoyant le fantastique : la Bête aux pouvoirs destructeurs créée par Petite existe-t-elle, ou n’est-elle que le fruit de son imagination ?

Véritable mise en abyme de la littérature, voici une belle fable, sombre et mélancolique, dense et touffue à la façon de la forêt qui entoure le Puits aux Anges, et qui aborde de nombreux thèmes philosophiques : la marginalité, le rejet, la différence, les fêlures dont chacun est porteur, la protection, l’amour, la puissance des récits qui structurent notre imaginaire et notre vision du monde.

 

La vie rêvée des grands

La vie rêvée des grands
Géraldine Barbe
Rouergue

Grandir ou ne pas grandir…

Par Michel Driol

viereveRose a dix ans, des tonnes de secrets, s’est inventé un frère imaginaire, et rêve d’avenir. Elle se sent à part. Elle vient de changer d’école, et évoque son ancienne maitresse, son maitre, les copines de la classe qu’elle a réussi à se faire, et le garçon qui lui plait. Elle évoque aussi ses rêves, ses réflexions, ses pensées, sa conception de la vie, les films qui l’ont marquée.  Elle raconte quelques scènes avec un réalisme (la scène finale de la première boum, avec les filles d’un côté et les garçons de l’autre, personne n’osant danser ou faire le premier pas, est une belle réussite).

Dans une suite de chapitres courts, chacun tournant autour d’un thème, c’est le portrait sensible d’une petite fille timide que dresse Géraldine Barbe (dont on avait apprécié un précédent roman, L’Invité surprise).  L’écriture est  assez proche de celle d’une fillette  d’une dizaine d’années : phrases courtes, marques d’oralité, et fait une place importante à l’imaginaire. Deux figures tutélaires parcourent l’auto-analyse psychologique  à laquelle se livre Rose : celle du sphinx, belle façon imagée d’évoquer la timidité et ses mystères, et celles des  canards – à l’image du vilain petit canard – figures doubles représentant le moi présent – réel – et le moi futur – encore transparent, en gestation, rêvé.  Ces deux figures aident Rose à se percevoir et à se questionner  autour de la question de grandir. 10 ans, c’est un peu un âge charnière. Qu’est-ce grandir ? Que perd-on et que gagne-t-on à devenir adulte ? Rose se voit encore enfant, alors que dans sa classe, d’autres filles sont déjà grandes… Faut-il se presser de franchir le pas ?

Ces questions, ce roman a le mérite de les poser dans une langue et à travers des situations accessibles à des enfants d’une dizaine d’années, qui y trouveront un écho à leurs propres interrogations.

 

A bas les bisous

A bas les bisous
Thomas Gornet – Illustrations Aurore Petit
Rouergue

Embrassez qui vous voulez ?

Par Michel Driol

abasKaï, du haut de ses 9 ans, décide que, pour passer du côté des grands, il ne veut plus de bisous. Il va serrer des mains. Ses parents tentent de discuter avec lui. Rien n’y fait. Jusqu’à la rencontre d’un nouvel élève, Pascal, endeuillé par le décès de son grand-père.

Ce roman rythmé – à la fois roman familial et roman de cour d’école – aborde le thème de l’amour, de l’affection et de leurs manifestations à partir de la position extrême de Kaï. Pour lui, les bisous, c’est mouillé, et c’est peut-être bon pour consoler les bébés, pas les grands. Il pense pouvoir s’en passer. Il n’en voit pas tous les aspects : consolateurs, marques d’affection, rassurants, tant qu’il n’est pas confronté à la douleur de Pascal, à ses pleurs, et à sa recherche d’un baiser désormais impossible de son grand-père. Cette fin évite le cliché un peu convenu du premier amour qui donnerait le gout des baisers, et met en lumière, au contraire, le rôle de la tendresse et de la fraternité, même si elles s’expriment de façon pudique et maladroite, sans qu’il soit besoin de mots – difficiles à trouver à cet âge. Le héros-narrateur, attachant, confronté à des sentiments complexes, va ainsi comprendre que grandir, ce n’est pas renoncer à ce qu’on était avant.

Les illustrations soulignent avec discrétion le texte sans en prendre la place.

Un roman qui, avec une grande simplicité, montre un personnage touchant, pris entre jeux de cour de récré marqués par la science-fiction de pacotille  (pelleteuse nucléaire et ondes à haute tension) et sentiments humains, trop humains…

 

 

 

 

Grain-d’aile

Grain-d’aile
Paul Éluard, illustré par Chloé Poizat
RMN/Nathan, 2014

Rêves d’envol

Par Anne-Marie Mercier

Quand un éditeur s’associe aux éditions des Grain-d'aileMusées nationaux (ici le département du Grand palais), le résultat est forcément remarquable, et souvent réussi. C’est le cas dans ce bel album carré qui reprend le récit célèbre de Paul Éluard,  accompagné de superbes illustrations mêlant photos monochromes et malgé tout coloréés, le noir et blanc étant passés au vert sombre, rose, rouge…, Sérigraphie et dessins composent des paysages, étranges et familiers à la fois, et des êtres hybrides.

Grain d’aile (lire aussi d’elle) est une enfant toute petite qui rêve de voler et parle avec les oiseaux. Un jour pleurant de ne pouvoir les imiter, elle rencontre un écureuil qui lui propose une métamorphose, qui a lieu: elle vole. Très vite, elle regrette les choses simples : les tartines, sa famille, l’école, sa poupée; être un être humain redevient désirable.

Le récit est porté par des adresses du narrateur à son auditrice, et à tous ceux qui ont « un coeur enfantin ». Paul Grindel étant le nom de celui que l’on connaît sous le pseudonyme de Paul Éluard, on peut comprendre ce récit comme un jeu sur les mots ou, si on les prend au sérieux, comme une métaphore du poète et de son désir d’être à la fois au-dessus et dans l’humanité.

Raymond Ah, les parents !

Raymond Ah, les parents !
Romain Gadiou (textes) – Sébastien Tiquet (images et mise en page)
Nathan

Le fils du petit Nicolas

Par Michel Driol

raymondeRaymond a 9 ans.  Un peu enrobé, affublé de grosses lunettes rondes, il mène sa vie d’écolier ordinaire, avec ses deux copains Yvon et Marcello, et son « ennemi », Valerian. A travers sept brèves nouvelles, on découvre les relations avec les autres membres de la famille (les parents, la grand-mère, l’oncle) : du cadeau d’anniversaire de mariage au spectacle de magie, du cinéma à la sortie en forêt, chaque nouvelle repose sur le même principe : d’abord l’opposition du pré-ado Raymond, trouvant nuls ses parents pour leur métier,  leur refus de l’emmener voir un film… jusqu’à la fin où c’est l’amour de la famille qui triomphe, gentiment.

Peut-être un peu trop gentiment, justement. On aimerait parfois un peu plus d’aspérités, un univers un peu moins bisounours… Peut-être aussi la présence de filles de l’âge de Raymond.

Côté qualités, on remarquera d’une part la complicité père-fils et l’amour filial qui triomphent toujours, peut-être à cause de la ressemblance entre la jeunesse de Raymond et celle de son père, dans deux histoires à peu près similaires lorsque l’on retrouve des cassettes vidéo de la jeunesse du père et du fils, et qu’ils partagent la même honte de voir projetées en public des scènes qu’avec le recul ils trouvent humiliantes, ou lorsque l’on retrouve le journal intime du père qui a vécu la même situation (en forêt avec son propre père) et la décrit avec les mêmes mots que son fils. Au fond, les générations se succèdent et rencontrent les mêmes problèmes avec la génération précédente.

Ce roman graphique associe des textes courts, écrits dans une langue simple, à la limite de l’oralité et des images très bande dessinée, dans une mise en page soignée. Cette série sera sans doute un marchepied pour de jeunes lecteurs, qui s’y reconnaitront et verront à quel point il n’est pas simple de grandir et d’apprécier ses parents dans toutes les circonstances de la vie.

Quand je serai un animal

Quand je serai un animal
Aurélia Alcaïs
Seuil jeunesse, 2014

Décidément, les métamorphoses…

 Par Christine Moulin

quand je serai animalDécidément, les métamorphoses ont le vent en poupe! En voici de fort belles, présentées par le truchement de dessins à la plume, en noir et blanc, rehaussés de discrètes touches de couleur: comme le titre l’indique, toutes les variantes de la transformation animale sont explorées (le chien ne laisse dépasser que la tête d’une dame très « comme il faut », le lion l’emporte sur l’humain qui n’apparaît plus que dans la crinière et dans… une montre, incongrue à son poignet de Roi des Animaux, la chouette sert de monture hybride, le koala de doudou géant, la Biche est entièrement biche sauf qu’elle porte tous les attributs d’une coquette, etc.). Tour à tour légèrement inquiétantes, drôles, attendrissantes, les illustrations sont étayées par un texte répétitif tout aussi séducteur, qui déroule les fantasmes enfantins, indiquant encore une fois, s’il en était besoin, que la métamorphose, tout en nous permettant d’oublier les limites de la nature humaine, nous guide, parfois par des détours, vers le chemin de l’âge adulte (« quand je serai animal » rappelle le plus traditionnel « quand je serai grand »). L’enfant rêve ainsi, grâce à ce beau livre,  à tout ce qui lui sera possible… plus tard, quand son corps se sera transformé, quand sa fragilité se sera faite force, quand ses peurs se seront évanouies (« je n’aurai plus peur du loup; je serai si sage et si calme que je m’impressionnerai moi-même »), quand certains mystères se seront éclaircis (« j’irai dormir discrètement dans le lit de mes parents »), quand il pourra transgresser les règles qui lui pèsent (« je ne mangerai plus que de la viande, sans couverts et sans serviettes »). Parfois, au détour d’une page, surgit une gaminerie, fantaisiste et poétique: « Quand je serai Âne, j’irai voir mon cousin lapin et on parlera oreilles ». La chute, quant à elle, ramène doucement le lecteur vers une réalité d’autant mieux acceptée qu’elle a été merveilleusement chahutée le temps d’une lecture.