Refuge Mouchette

Refuge Mouchette
Inbar Heller Algazi

Les Fourmis rouges, 2025

La peluche contre le vivant

Par Anne-Marie Mercier

Dans la famille Mouchette, il y a la mère qui a ouvert, vingt ans plus tôt, un refuge pour animaux (tiens, un refuge pour animaux, comme dans la chronique précédente, sur Revenez amis martiens !) où l’on trouve (à en croire les images), des cygnes, un éléphant, un tigre, un singe, un manchot (dans le frigo), et bien d’autres. Il y a aussi la fille, qui aide sa mère sans grand plaisir : ce qu’elle veut, c’est avoir un animal en peluche, un chat.
On a donc ici un retournement de la situation habituelle où un enfant, accablé de toute sorte de peluches réclame en vain un vrai animal. La fillette semble seule, sa mère indifférente, et les animaux qui l’entourent l’agacent au lieu d’être une compagnie, jusqu’au jour où…
Le récit qui insiste sur le sentiment de frustration de la fillette se retourne en émerveillement : le miracle a lieu, non parce que la mère a entendu la solitude et le désarroi de sa fille, mais parce que pendant la nuit de sa grande colère  les animaux se sont organisés pour lui construire une cabane (son autre rêve) dans laquelle elle trouvera un chat en peluche : l’imaginaire est bien un recours, et la lecture le lieu des rêves réalisés.
Les belles illustrations de Inbar Heller Algazi, colorées à l’aquarelle et aux crayons de couleur montrent tout l’absurde de la situation. Elles apportent à l’album l’humour qui manque à la narratrice, enfermée par son désir contrarié.

 

Les Ombres de Nasla

Les Ombres de Nasla
Cécile Roumiguière, Simone Rea
Seuil jeunesse, 2019

Dormir sans

Par Anne-Marie Mercier

Une enfant, la nuit, ne dort pas : il lui semble que tout en haut de son armoire un œil jaune la regarde, que son éléphant qui a été rangé là remue… et puis sa peluche préférée a elle aussi été exilée là-haut à côté de lui, car elle a décidé qu’elle était trop grande pour dormir encor avec une peluche, autre raison pour se sentir perdue.
La logique du rêve s’installe à travers les formes schématiques des êtres, les décors dépouillés ou abstraits, tout au long de ces pages sombres auxquelles succèdent parfois d’autres doubles pages colorées, ouvertures vers l’imaginaire.
Les tentatives de Nasla pour dissiper le mystère échouent toutes car « La nuit on ne parle pas, la nuit on dort ». « La nuit on ne joue pas, la nuit on dort ». « La nuit on ne respire pas, on dort  ?  Mais si, la nuit on respire, et on dort. »
Retrouvant son doudou caché sous son oreiller, Nasla arrive à rompre cet enchantement de questions et situations étranges et se met à dormir, tandis que le lecteur découvre la solution du mystère de l’œil jaune et de ce qui fait bouger l’éléphant : la nuit est aussi un moment de vie.

Le Mange-doudous

Le Mange-doudous
Julien Béziat

Pastel, 2014

Mon doudou cra-cra, ce héros

Par Anne-Marie Mercier

Le MangedoudousTout semble avoir été dit sur les doudous, il faut donc trouver des domaines à explorer. Julien Béziat réussit ce pari en partant d’un point de vue adulte : le doudou est souvent un objet répugnant et peu hygiénique. Alors, gare au mange-doudous qui l’avale : il passera par toutes les couleurs avant de mourir dans d’atroces souffrances. Voilà le point de vue enfantin conforté : c’est sa « saleté » qui fait sa force.

Cette fable est racontée sous la forme d’un combat où, en l’absence de l’enfant-narrateur (c’est Berk le doudou canard qui le lui a raconté), le monstre blême défait tous les autres doudous, tigres, éléphants, super héros…, les « faux », ceux qui seront lavés à la fin de l’histoire, et est défait par Berk au nom évocateur. Toute l’action se passe dans le cadre d’une chambre d’enfants dont on explore tous les recoins (les doudous apeurés se cachent, il faut les trouver, notamment dans la bibliothèque où l’on trouve un hommage au regretté Mario Ramos). Onomatopées, explosions, accumulations, tout est mis en œuvre pour donner à ce combat, dans lequel c’est le plus petit et le plus méprisé qui gagne, une dimension héroïque.