Mais que font les parents la nuit ?

Mais que font les parents la nuit ?
Thierry Lenain et Barroux
Little Urban 2017

Une question existentielle

Par Michel Driol

Sofia interroge ses parents et leur demande ce qu’ils font, la nuit, pendant qu’elle dort. Ils lui retournent la question : que crois-tu que nous faisons ? Et voilà l’imagination de Sofia qui se met en route, et elle propose une foule d’actions ou d’attitudes inattendues : regarder des dessins animés toute la nuit, manger des bonbons, s’occuper d’autres enfants… Et, comme Sofia ne manque pas d’imagination, ses propositions sont plus loufoques les unes que les autres, avant qu’elle ne découvre ses parents profondément endormis et qu’elle n’aille les rejoindre, avec son doudou.

Longtemps je me suis couché de bonne heure… On connait ce début proustien de la Recherche, qui correspond aussi à la situation de l’enfant qu’on envoie au lit tandis que la vie continue, une vie dont il est exclu et qui devient le lieu de tous les rêves, de toutes les inquiétudes. Ce thème de la nuit traverse la littérature de jeunesse, comme un écho à cette angoissante question : que se passe-t-il pendant que je dors ? Thierry Lenain la traite avec humour et tendresse, à travers le dialogue savoureux de Sofia et de ses parents. Chacune des propositions de Sofia renvoie à ses propres rêves, à ses désirs, ou à ses craintes qu’elle exprime de façon indirecte : désirs d’une vie de cocagne, sans contraintes, peur des monstres, peur aussi de ne pas répondre aux désirs de ses parents… Tout cela est juste suggéré, et c’est ce qui fait la force de cet album. Les illustrations de Barroux opposent deux univers : celui, vif et coloré, des propositions de Sofia, et un autre, plus sombre, celui de la réalité nocturne de l’appartement, avec ses découpures de lumière et l’ombre gigantesque de Sofia, qui évoque l’atmosphère lourde des films expressionnistes et traduit cette peur de la nuit qui transforme de façon inquiétante le monde familier.

Un bel album sur la vie de famille et les angoisses d’une petite fille unique.

 

 

Mamie Coton compte les moutons

Mamie Coton compte les moutons
Liao Xiaoqin – Zhu Chengliang
HongFei 2016

C’est un volet qui bat, c’est une déchirure légère… l’absence la voilà

Par Michel Driol

Mamie Coton n’arrive pas à dormir. Elle compte et recompte les moutons, mais à chaque fois, pense à quelque chose qu’elle n’a pas fait, et va le faire : rentrer le pot de chrysanthèmes, graisser les gonds de la porte, faire rentrer le chien… Puis elle va se promener dans le village endormi. Enfin papi Coton revient de sa visite dans sa famille. Et mamie Coton, tranquille, s’endort enfin.

Habituellement, c’est un enfant que la littérature de jeunesse place dans cette situation de ne pas pouvoir – ou de ne pas vouloir – se coucher et s’endormir. Cet album déplace la perspective,  choisissant une petite grand-mère, dont on ne découvre qu’à la fin les raisons de son inquiétude. Les menus  gestes du quotidien deviennent alors une façon de tuer le temps, d’autres ne prennent sens qu’à la fin : la lanterne accrochée à la branche du grand arbre, le regard de la grand-mère porté sur le chemin. Ce qui frappe dans cet album, c’est la quiétude apparente du personnage ; sourire quasi énigmatique perpétuellement accroché à ses lèvres, sourire qui s’élargira à l’entrée de papi Coton, c’est aussi son attention aux autres, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, faisant d’elle un personnage empreint de bienveillance avec lequel le lecteur entre, de suite, en empathie.

Le décor, particulièrement soigné, contribue aussi à dessiner ce personnage par son cadre de vie, celui d’une maison chinoise, avec son poêle, sa scie à bois, les gousses d’ail pendues, la lampe à pétrole. Au-delà de la maison, c’est le village, avec ses ruelles en escalier qui semble dominer une plaine : c’est comme une vie de labeur paysan qui semble se profiler à l’arrière-plan. Les couleur font alterner des illustrations en teintes froides, en accord avec la nuit et l’angoisse non dite, et des teintes plus chaudes qui éclateront au moment de l’arrivée de papi Coton.

Un bel album pour dire l’amour simple et tendre qui ne s’en va pas avec le temps. Comme toujours, avec les éditions HongFei, l’inscription dans la Chine n’est pas simplement anecdotique mais atteint des valeurs universelles.

 

 

Jeanne et Jean

Jeanne et Jean
Grégoire Solotareff
L’école des loisirs, 2016

Une peur bleue

Par Anne-Marie Mercier

Jeanne et Jean Grégoire SolotareffOn retrouve avec plaisir Solotareff : on retrouve des lapins, et puis des loups, une histoire de peur, tout sont art des couleurs et de la mise en page, et le tout en grand format. C’est semblable, et pourtant toujours nouveau.

Les peurs sont multiples, celles de choses réelles, mais surtout de choses imaginaires, les peurs avec lesquelles on joue et celles qui paralysent un instant. La peur du noir et les effets de la nuit sont particulièrement bien traités, rendus proches.

C’est un album-expérience qui fait vivre plus fort, battre le cœur un instant, le temps d’une nuit. Jeanne et Jean sont tous les enfants, garçons et filles, un jour ou l’autre, ou plutôt une nuit… L’équilibre est parfait : la fille est plus délurée que le garçon, mais c’est lui qui vole à son secours !

Mais qui cela peut-il être?

Mais qui cela peut-il être?
Shawn Mahoney, Thomas Baas
Seuil jeunesse, 2016

mais-qui-cela-peut-il-e%cc%82treDans cet album, construit sur le modèle du célèbre Toc, toc, qui est là d’Anthony Browne, un enfant dans son lit détaille, page après page, les bruits qu’il entend comme autant d’indices indiquant qui peut bien gravir l’escalier menant à sa chambre : pas feutrés, pattes griffues, dents pointues… Ce n’est pas l’un de ses jouets, ni son hamster, mais ce peut être chacun des êtres qui font peur… Et surtout un loup.

Quand l’enfant est un petit loup, la chute imaginée antérieurement par Browne prend un ton doublement humoristique.

Sur fond noir, les hypothèses vues tantôt de manière fragmentaire tantôt en plan large, défilent, gravissant chacune l’escalier rouge. Le texte, simple, proche d’une comptine, joue entre questions et réponses, jouant une peur légère.

La nuit seule

La nuit seule
Hanno

Thierry Magnier, 2009

Aventure initiatique

Par Sophie Genin

Fantasme d’enfant : sortir la nuit, seul, dehors. Encore plus envie quand les autres se moquent régulièrement parce que vous êtes peureux !

41pKBkmE-UL._SL160_Dans ce « petite poche » tout en finesse, Hanno, auteur de Du bout des doigts, (nouvelle à chute très réussie, dans la même collection) explore la nuit, à travers les yeux d’un enfant. On ne saura jamais si c’est une fille ou un garçon : identification assurée !

A la manière d’un Delerm, adepte des instantanés comme celui qui nous est livré, le narrateur écrit en rentrant, après cette aventure qui prend des proportions aussi grandes que » la nuit seule installée dans la chambre » :

« C’était bien d’être dehors. C’est bien d’être là. »

Tout est dit, pudiquement comme tout au long de ce court récit : il est bon de se faire un peu peur mais quel soulagement de regagner son lit, sa chambre rassurante !

Une indienne dans la nuit

Une indienne dans la nuit
Velie Le Gall  et Alex Cousseau
Rouergue

Historias minimas

Par Michel Driol

loicfroissart_livreindienne00Angèle a peur du noir. Cette nuit-là, elle est seule avec sa grand-mère dans la vieille maison. Comme d’habitude, le sommeil ne vient pas. Elle trouve le courage de se lever, entre dans la chambre de sa mère, ouvre une valise, et y découvre les souvenirs de sa mère, dont des carnets. Elle y lit ce qu’elle appelle un secret, à savoir que sa mère avant elle était surnommée « Petite Indienne », qu’elle aussi avait peur et que sa mère – la grand-mère d’Angèle – la consolait.  Cette dernière trouve Angèle endormie sur le tapis et la conduit dans sa chambre. Angèle a retrouvé la calme et peut enfin dormir tranquille. Ainsi racontée et mise à plat, l’intrigue semble mince. Pourtant les thèmes abordés et la construction narrative, ainsi que la mise en page, font de ce petit roman un ouvrage intéressant à plus d’un titre.

D’abord le thème de la filiation. Mère et fille portent le même surnom, partagent les mêmes peurs. Angèle découvre dans la valise le passé de sa mère quand elle était enfant, petits mots, photos, carnets l’aidant à répondre à la grande question que tous les enfants, un jour ou l’autre, se sont posée : qu’étaient mes parents avant d’être mes parents ? Au-delà de l’altérité des traits, des époques, c’est la similitude des comportements et des sentiments qui s’impose.

La construction aide le lecteur à partager les peurs d’Angèle dans la nuit. Un premier chapitre est daté de 22 h 59 et annonce la découverte du secret à 21 h 56, que la narratrice bien sûr ne révèle pas. Puis, des retours en arrière – de 20 h 42 à 22 h 53 racontent la nuit jusqu’à l’endormissement. Cette construction permet le suspense : quelle est la nature du secret qui bouleverse à ce point Angèle ? On suit Angèle pas à pas, dans sa descente de l’escalier, dans ses peurs et sa façon de les vaincre. L’écriture – prise en charge par Angèle à la première personne – est travaillée, imagée souvent (Angèle est née un huit, qui, pour elle,  sonne presque comme nuit, et dans le 8 elle voit une image de l’infini). Le texte fait la part belle aux sensations concrètes (les bruits, le noir, les odeurs…). La thématique Indienne parcourt le livre : du surnom de la mère et de la fille, au tipi, en passant par une statuette réalisée par le père, Tim, l’Indien, gardien de l’escalier.

Enfin, Le livre est presque tout entier imprimé en blanc sur pages noires : à l’image de la nuit, de l’angoisse, des peurs. Tout, à l’exception du centre : la découverte de la valise, et des souvenirs de la mère (à noter que le récit lu dans le carnet de souvenirs, situé aussi une nuit, est imprimé en blanc sur noir).  Ce dispositif typographique – renforcé par les illustrations de Loïc Froissart, elles aussi en noir et blanc (sans aucun gris) – concourt à faire éprouver par le lecteur les sentiments de la narratrice et le plonge dans un univers à l’étrangeté inquiétante.

Un roman – petit par sa taille – mais qui sait conjuguer poésie, douceur et inquiétude.

 

 

Ma première nuit à la belle étoile

Ma première nuit à la belle étoile
Alex Cousseau
Rouergue (dacodac), 2010

Des peurs

Par Anne-Marie Mercier

Mapremierenuitalabelleetoile.gifUne situation simple : Cléo et son cousin ont l’autorisation de passer la nuit dans le jardin de la maison. C’est le cousin qui raconte. Il devine que Cléo a peur de quelque chose, raconte sa plus belle peur pour l’inciter à se confier. Tous deux résolvent l’apparent mystère et désamorcent l’angoisse en mangeant des cornichons (belle trouvaille).
C’est une  histoire bien conduite, autour des peurs, peur de la nuit, de ce qu’on imagine qui n’est rien, de l’influence des images violentes de la télévision également. C’est aussi très bien écrit, presque trop : on a souvent l’impression que ce n’est pas le cousin enfant qui parle à sa cousine, mais bien un adulte sensible aux angoisses enfantines et qui se souviendrait des siennes.

C’est un secret !

C’est un secret !
John Burningham
traduction (anglais) d’E. Duval
Kaleidoscope, 2010

Où vont les chats durant la nuit ?

Par Anne-Marie Mercier

c'est un secret.gif « Où vont les chats durant la nuit ? » demande l’enfant. « Je ne sais pas », répond sa mère. Plus tard, le chat Malcolm, interrogé, proteste : « C’est un secret ».  A la fin de l’album l’enfant peut dire à sa mère : « Je sais où il va le soir, mais je ne peux pas te le dire parce que c’est un secret ». Entre les deux, il y a un beau chemin dans la ville nocturne avec des aventures proches de celles racontées par Pommaux (Une Nuit, un chat, La Fugue…).

Le réalisme est plus limité et l’atmosphère plus rêveuse. Le dessin est aussi empreint d’enfance et de fantaisie : des traits de brouillon (beaucoup de crayonnés, des coloriages aquarellés à grands traits), une alternance de fonds blancs, grisés ou noirs avec des contrastes de couleurs forts, des superpositions de papiers découpés. La petite Marie-Hélène est rapetissée pour accompagner son ami Malcolm, lui-même est habillé pour aller à la fête (un costume qui ressemble à un déguisement bricolé de chat botté – sans les bottes). On rencontre la reine des chats, il y a un festin, des danses, des jeux, des cadeaux pour tous… Le texte est simple et allusif, l’image fait le reste.

Un rêve d’enfance et de connivence loin des adultes (mais pas trop tout de même), un délice dédié fort justement par l’auteur « aux petits ».

La nuit

La Nuit
Olivier Charpentier,
Seuil (Clac book), 2011

Dormir, c’est rêver un peu

par Christine Moulin

Dans la même collection que l’album de Philippe-Henri Turin, la collection « Clac book », voilà un ouvrage bien plus abouti. Il raconte, par le seul truchement de l’image, gaie, dansante, fantasque et colorée (ce qui est un comble puisque tout se passe la nuit !) le voyage d’un petit loup dans ses propres rêves. Il est accompagné d’un doudou lapin (rouge), qui le rassure, ce qui est la moindre des choses pour un doudou, mais va également gagner du galon et devenir un personnage à part entière.
On pouvait a priori douter que le fantastique pût se décliner pour les tout-petits : et pourtant… A la fin de son périple, le héros rapporte des contrées qu’il a visitées, présentées comme imaginaires, une rose, bien réelle, elle (tel le grelot de Boréal Express, de Chris Van Allsburg), qu’il offre, petit prince plein de tendresse, à sa maman.

La Nuit de Valentine

La Nuit de Valentine
Hélène Vignal et Isabelle Carly
Le Rouergue, 2011

Grandir et s’épanouir quand on est introverti

par Sophie Genin

9782812602016.gifValentine est une petit fille sage, très sage, trop sage. Au fur et à mesure d’un texte énigmatique qui présente une héroïne très timide qui aurait envie mais attend que le monde vienne la chercher, on sent croître le malaise jusqu’à la fameuse nuit qui donne son titre à l’album. Une nuit où tout devient possible pour Valentine, sa nuit !

Le texte, volontairement elliptique sur les causes psychologiques de l’attitude de l’enfant, est tiré vers le rêve par des illustrations oniriques mêlant dessin et collages colorés. L’univers visuel semble être une voie/x différente proposée au lecteur qui peut, à sa guise, remplir les blancs de l’histoire. Cet album particulier, comme souvent au Rouergue, résonnera différemment chez les lecteurs car il faut, pour l’apprécier, accepter de suivre l’auteur et l’illustratrice sur un chemin mystérieux, voire inquiétant parfois… Il faut accepter aussi de rester avec de nombreuses questions sans réponses à la fin de la lecture…