Paris

Paris
Francesca Bazzurro, Orith Kolodny
La Joie de Lire, 2010

par Frédérique Mattès

Un petit dernier dans la collection « De ville en ville ». Après Tel Aviv, Berlin, Genève, nous partons pour une balade dans Paris. Une flânerie instructive et fort agréable à travers différents lieux «  incontournables » d’hier  : Notre Dame, la fontaine Wallace, le Louvre… ou « d’aujourd’hui » : la tour Eiffel, La Villette, L’institut du monde Arabe…. La mise en page est particulièrement soignée. Se mélangent audacieusement phrases de grands auteurs (Hugo, Verlaine, Rimbaud …), photos, détails de monuments ou croquis bruts de lieux importants. Une très belle composition, riche et inventive, des pages qui transforment le lecteur en un touriste avide de connaissances. A lire et à relire avec toujours autant de plaisir.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.
Sebastián García Schnetzer
Rue du monde, 2010

Premières comparaisons trilingues

par Dominique Perrin

Dicotoro est un « premier dictionnaire » trilingue, dont voici le tome 2. Pour un  même signifié représenté en langue « taureau », c’est-à-dire de façon figurative, il donne l’occasion de constater tantôt la diversité, tantôt la similarité des signifiants et de leurs racines en français, anglais et espagnol. Les quelques cas de parfaite similarité écrite entre les trois langues fonctionnent comme de beaux exemples de la diversité irréductible des prononciations.
Mais le caractère attractif de ce dico-album réside dans le caractère humoristique de son système. C’est en effet plus précisément d’un dictionnaire des contraires qu’il s’agit, notion dont la définition problématique ne peut manquer de donner à songer au jeune lecteur et à ses accompagnateurs. La première difficulté apparaît au plan figuratif : les adjectifs « horizontal », « libre », « silencieux », « éveillé », « inconnu » sont tous associés au même taureau canonique vu de profil. La seconde difficulté se surimpose à la première : « solide », « discret », « terrestre », « réaliste » (l’ouvrage présentant principalement des adjectifs) sont opposés à « fondu » – et non « mou » ou « liquide » –, « voyant » – et non « indiscret » –, « aquatique » – et non « céleste » –, et enfin « surréaliste ». Une réflexion grammaticale, morphologique et sémantique est donc irrésistiblement mise en route, selon des possibilités de lecture ludique démultipliées ici par rapport à des imagiers au fonctionnement plus simple. Enfin notons que l’ordre d’apparition des langues n’est pas constant : il faut quelques instants au lecteur francophone pour admettre que le mot « papa » inscrit en haut à gauche d’un dessin de bateau mérite bien cette place, pourvu qu’on repère son opposition avec le terme « proa », et qu’on admette ainsi son intégration aux paradigmes de l’espagnol et du vocabulaire maritime.
Pourquoi le français, l’anglais et l’espagnol, pourquoi, en matière de figuration, le « taureau » ? Sans doute parce qu’il faut bien choisir, et tenir compte des options actuelles dominantes de l’école et de la société françaises ; et, pour ce qui est du « taureau », sans doute parce que le projet général, qui rappelle – loin des figures imposées de la corrida –, la richesse de la symbolique animale, est de fait tourné vers la culture hispanique.

Animalamour

Animalamour
Corinne Lovera Vitali et Mathis
Thierry Magnier 2010

Animots-valises pour esacapades linguistiques

par Dominique Perrin

Ce petit album offre des retrouvailles avec l’étrange plaisir des mots-valises. Tous sont dédiés à des couples d’animaux : « Baleinorme et taupetite » pour commencer, puis – prélevés par nous au fil d’une sorte de progression en complexité grammaticale –, « Hyennemmie et Ratonlaveureusement » et « Marmôttoidlà et Castordonner tout le terrier », et pour finir « Ouistitimoré plus froid aux yeux quand Eléphantôme revient ». On voit (contrairement à ce que suggère la présentation éditoriale en ligne, mais ce n’est justement pas un défaut), que ce n’est pas prioritairement de connaissance éthologique qu’il s’agit : l’art de l’enchâssement verbal est exploré dans sa logique propre, pour la plaisante confusion mentale du lecteur. Si le dessin de Mathis se caractérise par une bonhomie illustrative au premier abord limpide, on n’accède pas aisément, semble-t-il, au fin mot des élaborations phono-morphologiques de Corinne Lovera Vitali : c’est un juste équilibre entre texte et image pour le lecteur, qui se voit en tous cas mis en situation de réveiller ses méninges à chaque nouvelle double-page.

Clovis, le roi du tournevis

Clovis, le roi du tournevis
Florence Balligand
Sandrine Lhomme
Balivernes, 2010

De la magie du tournevis

par Dominique Perrin

Cet album a manifestement un beau projet : écrire le conte, la fable, le poème sensible qui rendraient compte des charmes du bricolage, reconnaître en cette pratique un objet de narration et de rêveries, au même titre que tant d’autres activités fondamentales de l’humanité. Au-delà du dynamisme en soi attachant de cette intention, le pari ne semble pas gagné ici. L’album hésite, à la fois sans réussir et sans trancher, entre une logique de jeu sur les mots et les choses aux moyens un peu courts, et une logique narrative centrée sur la geste d’un jeune bricoleur, devenu maître en tournevis, captivant les enfants des villages, et finalement, sans trouver de consistance autre que bien convenue, campé en chef de famille. Projet à suivre, donc : la présente réalisation ne parvient pas à convaincre que le détachement du nom du protagoniste (« Et comme il a bon cœur, Clovis,… », « ça lui a donné des ailes, à Clovis,… ») soit un moyen stylistique apte à rendre compte des charmes singuliers du bricolage ; de même le lecteur mis en appétit se réjouirait peut-être de voir radicaliser la recherche plastique en matière de télescopages de matériaux, d’images, et de mots.

Chat-nouille

Chat-nouille
Gaëtan Doremus
Rouergue

Minoufeste anti jeux vidéo

par Anne-Marie Mercier

Petit album carré qui plaira beaucoup aux parents (et peut-être aux filles) et risque d’agacer terriblement les garçons : Mistigri, dès qu’il est seul, ne fait que regarder la télé, surfer sur internet, jouer à la console au lieu d’aller « jouer dehors ». Et il ne mange que des nouilles. Du coup, il ressemble de plus en plus à une nouille…

Humour grinçant, dessin drôle et décapant, un album-arme-de-destruction-massive ? En tout cas, un plaidoyer amusant pour la lecture et les jeux de plein air.

L’Heure du facteur

L’Heure du facteur
Betty Bone
Rouergue

Le noir est une couleur

par Anne-Marie Mercier

On retrouve dans cette « Heure du facteur » certains éléments de précédents albums de Betty Bone, La Nuit (Rouergue, 2005) et Balade (Sorbier 2005) et son style superbe : couleurs franches, décors stylisés (beaucoup de blanc), personnages colorés, jeux sur les courbes et les droites. L’histoire est simple. Tout est dans les variations de l’image, presque sans texte : un intérieur en noir et blanc, très épuré, juste des carrés de bleu dans la fenêtre et le fuchsia du chat qui dort sur une chaise. Un dessin noir affiché au mur, signé Johnny. Un personnage entre, le cadre se rapproche, de nouveaux détails apparaissent, la couleur envahit progressivement l’album. Une lettre part de la forêt enneigée, qui peint le cadre où vit Ali et arrive chez Johnny, en ville. Les personnages s’envoient des dessins du lieu où ils vivent, jolie façon de traiter métaphoriquement de la correspondance.

C’est calme et beau, ça donne une envie de neige et de lettre.

Voir le très beau site : http://www.bettybone.com/

Papa est parti en voyage

Papa est parti en voyage
Daniel Nesquens, Maria Titos,
Traduit (espagnol) par Caroline Lamarche
Rouergue, 2010

Enfant au père absent

par François Quet

Dans Quand papa était loin (1984, traduction de Bernard Noël), Maurice Sendak associait l’absence du père à une plongée de l’enfant dans un au-delà qui le dépasse et qui l’écrase. De cruels lutins enlevaient la petite sœur d’Ida, dont elle se sentait responsable, en lui substituant un bloc de glace, et l’héroïne devait plonger à reculons dans l’ici là-bas. Une imagerie cauchemardesque démentait presque la sérénité du scénario puisque, in fine, la petite fille retrouvait et libérait le bébé prisonnier.

Dans l’album de Daniel Nesquens et Maria Titos, on trouve le même parti-pris de mettre à distance une hantise enfantine par un dispositif fictionnel très fort. Chez Sendak, l’univers du conte était sollicité par l’illustration, les personnages (les lutins), les transformations, la magie. L’absence du père est ici motivée par un improbable prétexte, du moins dans le cadre quotidien de la plupart des jeunes lecteurs : papa est parti (en bateau lui aussi) à la recherche des oiseaux les plus jolis du monde, oiseaux exotiques ou oiseaux de paradis.

La déréalisation ne tient pas seulement à ce prétexte.

Les illustrations d’abord, de Maria Titos, ne représentent jamais étroitement ce que dit le texte dont elles développent des fragments. Une fillette laisse-t-elle s’échapper un ballon que celui-ci prend une place considérable à l’image, laissant courir après-lui une ficelle que le bateau du père semble suivre comme un rail, une larme (bleue) sur le visage de la mère donne le motif qui répété et déformé constitue la matière même de la mer sur laquelle s’aventure le navire. De multiples arabesques, cordages, bulles, ailes d’oiseaux traversent les doubles pages, donnent un élan, aspirent le récit vers le merveilleux. Si l’enfant joue avec un bout de pain qu’il transforme en bateau, l’image montre un bateau sur une mer bleue et son petit capitaine, serviette autour du cou, casquette de marine chevillée au crâne, les doigts arrondis en forme de télescope.

Le texte aussi participe de l’émotion et du merveilleux, en multipliant les phrases nominales, en usant d’une syntaxe minimale et d’une disposition paratactique : « Maman me serrait fort la main. / Une rafale de vent a agité ses cheveux./ Une larme a glissé sur son visage./Doucement ». Écrit à la première personne, cet album épouse le point de vue de l’enfant entre inquiétude et rêverie, loin de l’option dramatique adoptée par Sendak. L’omelette a la forme d’un crocodile dans l’assiette du petit garçon, et tout ceci ne l’empêche pas de vivre (de manger l’omelette et un yaourt, de se brosser les dents et d’aller au lit). Tout juste, les bulles de savon bleutées qu’il fait en se lavant les mains s’envolent-elles, disproportionnées, vers les marges de l’album, traduisant qu’il y a bien un ailleurs incertain, mais pas nécessairement triste ou angoissant.

On aura compris que cet album, à hauteur d’enfance, est rassurant. « Bonne nuit, papa » dit le petit garçon qui, en fermant les yeux, revoit le visage de l’absent, au moment même où celui-ci lui disait au revoir. On aura compris que si Sendak utilisait toutes les ressources du conte y compris celle qui suppose un passage par l’effroi pour atteindre à une forme de réconciliation, les auteurs de Papa est parti en voyage, préfèrent explorer la face sensible un peu inquiète, un peu interrogative d’une rêverie immédiate. Ce visage que nous ne verrons jamais, l’enfant le porte en lui, c’est ce qui lui permet de trouver le repos.

Le Petit album des poils

Le Petit album des poils
Pernilla Stalfelt
Traduit (suédois) par Sandrine de Solan
Casterman (les choses de la vie), 2010

Tout, vous saurez tout…

par Anne-Marie Mercier

Il y a tout dans cet album, documentaire et cependant humoristique et parfois loufoque ; tous les types de poils, tous leurs lieux, leurs rôles, ce qu’on fait avec (ou sans). Les dessins qui ne cherchent ni l’esthétisme ni le réalisme ont un côté joliment ébouriffé. Le texte, faite de phrases courtes ou de notations brèves est adapté à tous les lecteurs.

Pernilla Stalfelt, auteure suédoise a été traduite dans la collection « les choses de la vie » dans laquelle on trouve ses albums sur tous les sujets brûlant que sont les poils l’amour, le caca, la mort, la peur, la violence… l’ensemble est joyeux.

L’alphabet des gens

L’alphabet des gens
Przemyslaw Wechterowicz et Marta Ignerska
Traduit (polonais) par Margot Carlier
Rouergue, 2010

Alphabet des grands

par Anne-Marie Mercier

Cet alphabet est un très bel album, conçu autour d’une belle idée : prendre des silhouettes de gens et en faire des lettres (on retrouve ici une idée ancienne sur l’invention de l’écriture). Des ventres font un D, des cheveux un J, deux hommes qui se serrent la main un H… Les figures humaines sont dessinées à l’encre sur un fond clair, découpé et collé sur un fond coloré. Les lettres sont superbement étalées. Le texte, un peu elliptique, fait entendre les voix de toutes les personnes croquées : vieux, jeunes, hommes et femmes, etc.
C’est un bel objet à feuilleter, à savourer, mais ce n’est pas le support idéal pour  faire apprendre les lettres à des enfants de trois ans. On le verrait mieux pour des enfants plus âgés (ou des adultes) travaillant sur la forme et le trait.

Humanimal, notre zoo intérieur

Humanimal, notre zoo intérieur
Jean-Baptiste de Panafieu, Benoit Perroud et Lucie Rioland
Gulf Stream, 2010

Curiosa

par Anne-Marie Mercier

Le corps humain est décliné par cet album documentaire en plusieurs chapitres : les membres, la tête, la peau, l’intérieur du corps, hommes et femmes, comportements… Chaque double page se décompose en textes courts décrivant les caractéristiques de l’humain, les origines, l’évolution et enfin un encadré intitulé « le saviez vous ? », toujours curieux et intéressant. Les illustrations humoristiques sont le plus souvent bien vues contrairement à ce qu’on trouve trop souvent dans ce genre d’ouvrage.

Ainsi, en quelques pages, on peut s’amuser et apprendre des notions de biologie, d’histoire du vivant et du comportement… les pages sur la couleur de la peau sont très intéressantes.

Il est rare de trouver un album aussi bien adapté à la jeunesse, à la fois simple et ambitieux. L’auteur Jean-Baptiste de Panafieu, est un scientifique qui enseigne en collège. Il est aussi le directeur de cette collection pour laquelle il propose un modèle exemplaire.