L’enfaon

L’enfaon
Eric Simard
Mini Syros

L’avenir de l’amour

par Christine  Moulin

« Ses yeux… Je me souviens qu’ils étaient larges, très larges,…». C’est sur ce portrait quasi verlainien (« Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore… », Mon rêve familier) que débute ce court roman, destiné aux plus jeunes. Deux atouts : c’est une histoire d’amour. C’est un livre de science-fiction. Ce qui fait de cet ouvrage une rareté, dans cette tranche d’âge (7-8 ans).

Leïla, donc, tombe amoureuse de l’enfaon, qui « conçu quelque part en France dans une couveuse artificielle », est un Humain Génétiquement Modifié, mélange d’enfant et de faon. L’enfaon, poète, a du mal à suivre en classe. Il subit les moqueries de ses camarades, ce qui brise le cœur de l’héroïne.

L’intrigue est mince et le dénouement rapide. Mais la lecture est facile et le propos, sans être très original, initie bien au genre. Ce roman constitue également un bon exemple d’histoire conçue à partir d’un mot-valise (d’ailleurs, la tante de Leïla ne s’occupe-t-elle pas d’un élevage de « chienchats », « chimères [qui ont] le devant du corps « chiens » et le l’arrière du corps « chats » ») ? Avis aux écrivains en herbe…

Le site d’Eric Simard : http://www.ericsimard.net/bio.htm

La princesse et l’assassin

La princesse et l’assassin
Magnus Nordin
Rouergue (doAdo Noir), 2010

Les amourettes suédoises…

par Michel Driol

Un beau début de roman noir : « Il avait plu toute la journée, une bruine désolante typique de l’automne, mais, peu après minuit, la pluie avait cessé. Même si Fredrick n’était que légèrement habillé, le froid était à cet instant le cadet de ses soucis ».

Mais, même si la quatrième de couv’ met l’accent sur le côté thriller (au deuxième assassinat, chacun va devoir abandonner ses mensonges et ses secrets) et souligne que ce roman, d’un auteur suédois reconnu de thrillers et de romans d’horreurs pour la jeunesse, a reçu pour ce roman le prix du meilleur thriller pour la jeunesse… le thriller et les frissons tardent à venir.

En fait ce roman hésite entre deux ou trois genres : le thriller, certes, mais en pointillés. Le roman sentimental pour ados. Le roman social.

Du thriller, on garde l’atmosphère et les constantes du genre (la nuit, la pluie,  le tueur qui rôde et menace les ados, l’enquête policière, la fausse piste), mais, au fond, ce n’est pas vraiment cela qui intéresse Nordin, ni peut fournir un moteur à la lecture. Le point de vue n’est pas vraiment ici celui de la victime potentielle, comme c’est le cas dans ce genre.

Ce qui se développe surtout, c’est le roman sentimental, plus proche des émois d’ »Hélène et les garçons », ou des séries télévisées ayant comme cadre un lycée (d’Australie ou d’ailleurs…) que du roman de Flaubert. Sexe, mensonge et tromperies façon lycéenne. Découverte de l’amour pour Nina, l’héroïne, pour le beau chanteur d’un groupe de musique en vogue, aimé aussi par Lenita. Et Markus, trop timide pour avouer son amour pour Nina, ou choisir entre l’amitié et l’amour… Chronique d’une année scolaire, une de plus… la dernière, en tous cas, puisqu’il s’agit de terminale !

Reste le côté critique sociale, qui me semble rester le parent pauvre de ce livre, comme une dimension  effleurée mais non aboutie, malheureusement. Le lycée que fréquentent tous les héros est caractérisé par sa mixité sociale, et l’auteur met en présence deux mondes, deux quartiers : un quartier populaire (celui de Markus et de Nina), et un milieu très huppé, celui de Lenita. Or, autant les descriptions des lieux mettent l’accent sur ces différences (maisons identiques d’un côté, superbe propriété de l’autre), autant les dimensions sociales et psychologiques sont peu traitées. Au fond, tous ces ados se ressemblent !

Et s’ils se ressemblent tant, c’est peut-être que leurs parents sont absents… Le père de Nina déménage sans cesse, traite sa fille de « Princesse » et cache un secret qu’on découvrira à la fin du roman. Les parents de Lenita sont absents du livre : leur fille  est ivre lors de sa fête… La mère de Nina est malade. Pas d’adulte positif dans ce livre (ni du côté parental, ni du côté professoral), sauf, peut-être, du côté policier. De fait, la micro société des ados fonctionne avec ses règles, ses codes, ses transgressions.

Un livre donc qui pose de sérieuses questions sur les limites de la littérature pour la jeunesse : à quelles conditions écrire un thriller pour les jeunes ? De quelles images du monde des adultes doit-elle être le reflet ? Quel public viser : celui de l’amateur de thriller ou celui du roman d’amour ?

Plaine obscure (Mécaniques infernales, t. 4)

Plaine obscure (Mécaniques infernales, t. 4)
Philip Reeve
Traduit (anglais) par Luc Rigoureau
Gallimard (folio junior), 2010

Villes mouvantes

par Anne-Marie Mercier

Quatrième volet d’un cycle commencé avec Mécaniques infernales (Mortal engines), Plaine obscure tient toutes les promesses du premier volume : les destins y sont scellés, les mystères résolus et un certain ordre rétabli. Il fallait bien quatre volumes pour cela, tant la situation de la planète (la Terre) et des individus était confuse et complexe.

Le couple londonien du premier volume a vieilli, a explosé. Tom et Hester se haïssent, ils sont devenus faibles, aigris et laids, du moins au début de ce volume (la situation s’arrangera sur certains points !). Hester a disparu. Les héros sont ceux de la génération suivante : leur fille Wren et un jeune africain, Theo. Ceux-ci se chercheront et se perdront pendant bien des pages, à la manière du roman antique. On retrouve également des personnages plus curieux, ressuscités ou maintenus en vie par des coups de théâtre, des morts ramenés à la vie artificielle dans un corps de métal et gardant des bribes de souvenirs des temps anciens, des gamins des rues prêts à tout, de vieux archéologues gardiens du temple, des pirates, des officiers prussiens et enfin un journaliste-explorateur-écrivain ridicule et opportuniste qui surgit à chaque étape comme un diable hors de sa boite et qui ajoute ainsi des traits d’humour et de distance à une trame assez sombre.

La planète Terre est livrée au « darwinisme municipal » : à la suite de catastrophes, les villes sont devenues mobiles et se chassent les unes les autres, les grosses se nourrissant des petites, à la manière de pirates des mers. Ce conflit permanent se double d’un autre, celui des locomopoles avec les « Assaillants verts », partisans d’un retour à la terre et à la sédentarisation, tout aussi violents et sans scrupules. Ecologises et tenants de la technologie sont ainsi mis à égalité : même sauvagerie, même intolérance, même méfiance à l’égard des paroles de paix de part et d’autre. Entre ces deux forces principales se jouent encore d’autres guerres, plus ou moins organisées, piraterie, trahisons, complots internes. Mais tous ces camps qui croient connaître et maîtriser leur destin sont aveugles devant la montée d’une autre puissance qui risque d’anéantir toute l’humanité et que l’on ne découvre qu’avec les héros, presque trop tard.

Ce monde dévasté et muni d’une technologie arriérée a besoin autant d’ingénieurs, d’archéologues pour dénicher des instruments du passé (le XXe siècle, en gros) qu’il pourra réutiliser que d’espions et d’hommes de main pour les voler aux autres villes. Londres a été détruite par la folie de sa Guilde des ingénieurs qui a cru pouvoir contrôler des armes trop puissantes pour elle. Mais la ville renaît dans ce volume, dominée cette fois par la Guilde des archéologues à laquelle appartenait Tom, le héros du premier volume. Les jeunes Théo et Wren servent d’intermédiaires entre les différents camps et sont des modèles de courage, de diplomatie et d’habileté stratégique, tout en restant très humains, pleins de doutes, de terreurs et de sentiment d’abandon, capables eux aussi de trahison et d’injustice. Malgré cela ils restent assez flous et n’ont pas une épaisseur remarquable.

Rebondissements multiples, mystères, alternance de points de vue et d’atmosphères font de cette série un modèle du genre qui arrive à combiner de nombreux thèmes de la SF : l’apocalypse, la destruction de la nature, le choc des empires, l’émergence de nouvelles religions, l’intelligence et les humains artificiels, les villes-mondes…

Grâce à ce cycle, Philip Reeve (également auteur de Arthur, l’autre légende) a gagné de nombreux prix, notamment pour Plaine obscure le Guardian Children’s Fiction Prize and the Los Angeles Times Book Award. Depuis, Philip Reeve est revenu à l’univers de Mortal engines avec Fever Crumb, suivi de A Web of air.

Ne jamais tomber amoureuse

Ne jamais tomber amoureuse
Melissa Marr
Traduit (anglais) par Blandine Longre
Albin Michel (Wiz)

Fées cruelles

par Anne-Marie Mercier

L’image de couverture comme le titre font croire à un roman sentimental, faussement : même si les affaires de cœur de l’héroïne sont au centre du roman (acceptera-t-elle de devenir la « fiancée » de Seth ? le trahira-t-elle en cédant au chantage de Keenan ?), ceux-ci ne sont qu’un arrière plan pour un tout autre projet, beaucoup plus original. Le titre anglais (Wiked lovely) indique bien cette double orientation.

Il s’agit d’un roman plein de fées, masculines ou féminines, de toutes les couleurs et de toutes les formes, certaines horribles et monstrueuses, d’autres extrêmement belles, mais toutes plutôt méchantes et farceuses, cruelles enfin. Elles sont invisibles aux humains ordinaires (comme Seth), mais Aislinn l’héroïne peut les voir, ce qui lui complique la vie. Elle est obligée de cacher ce don aussi bien aux fées qu’aux humains. Seule sa grand-mère, puis Seth connaissent la situation.

L’histoire se passe dans une ville américaine ordinaire, Huntsdale, pas très riche. La plupart des paysages sont des non lieux, terrains vagues, espaces abandonnés. Aislinn va au lycée (chez les sœurs), Seth a des piercings, crée des sculptures métalliques, écoute les Dresden dolls et Rachmaninov, boit des bières avec ses amis et vit dans un wagon désaffecté…  rien de glamour malgré ce que peut faire croire la couverture. Mais l’intrigue principale est digne d’un récit de légende : Keenan est un roi des fées. Roi de l’été, il cherche une nouvelle épouse qu’il doit trouver d’urgence pour éviter que le monde ne sombre dans un éternel hiver. Il a choisi Aislinn et la poursuit, mettant en jeu tous ses fidèles et toute sa force de conviction, quand ce n’est pas sa force et sa ruse : on sait très vite qu’Aislinn n’a aucune chance. Le suspens est donc permanent, la fin surprenante mais provisoire : c’est le premier tome d’une série de quatre volumes.

Destiné à la catégorie des jeunes adultes, Wicked lovely a été publié en 2007 aux Etats Unis et a connu un grand succès, figurant pendant plusieurs semaines dans les best sellers. Comme le dit une amatrice sur le site Bit-lit.com, « cela change un peu des vampires et des loup-garous ».

Un genre Twilight, donc, avec une nouvelle fois une relation triangulaire qui propose une fille entre deux hommes, l’un humain (pour l’instant !), l’autre pas… à suivre !

Vango

Vango
Timothée de Fombelle
Gallimard Jeunesse, 2010

Aventures solitaires

par Anne-Marie Mercier

On attendait avec impatience la nouvelle œuvre de Timothée de Fombelle, se demandant comment, après les deux très beaux volumes de Tobie Lollness, il allait pouvoir s’égaler et se renouveler.

Avec Vango, Timothée de Fombelle se renouvelle : plus de monde miniature (les humains de Tobie Lolness vivaient dans les arbres, pas plus gros que de minuscules insectes, terrifiés par tout : goutte d’eau, scarabée, etc.). Plus de fable politique. Plus de fable écologique. Nous sommes dans le monde réel, avec juste un décalage temporel : les années 30, et un arrière plan de vieilles révolutions, de vieilles guerres et d’une autre guerre qui se prépare en Allemagne. Ce ne sont plus les humains qui sont tout petits, c’est le monde : on voyage sans cesse entre la Sicile, l’Allemagne, l’Amérique et Paris. En bateau, chemin de fer, avion, dirigeable… Ces déplacements qui devraient être lents sont très rapides par une succession d’ellipses : on va vite, et on piétine en même temps.

Le héros, Vango (pour Evangelisto), est un enfant perdu, ou trouvé, mystérieux pour les autres comme pour lui-même. Le mystère de sa naissance ne sera que progressivement et partiellement levé à la fin du volume et introduira des éléments dignes des romans populaires les plus débridés : des îles, des pirates, des espions russes, des moines, un trésor, un château en Ecosse habité par de riches et jeunes châtelains, orphelins eux aussi… On ne sait pourquoi l’innocent et candide Vango est pourchassé, mais il l’est partout où il va. Le début du roman est emblématique. Il montre Vango, tout de blanc vêtu, couché à plat ventre sur le parvis de la Cathédrale Notre-Dame de Paris, parmi d’autres futurs prêtres attendant leur ordination. En quelques secondes il est pris en tenaille entre des policiers l’accusant d’avoir tué son père spirituel et des assassins cherchant à l’éliminer. L’histoire ne s’embarrasse pas de vraisemblance : à chaque carrefour, les ennemis sont là, où qu’il aille, quoi qu’il fasse. C’est sans doute cette dimension paranoïaque qui fait le charme de cette histoire. Sans doute aussi l’étrangeté de ses personnages et leur extrême solitude.

Malgré ce charme, le roman agace et déçoit un peu. Il donne l’impression de partager avec ses modèles populaires le souci de « tirer à la ligne » et de multiplier les rebondissements pour faire attendre plus longtemps les suites à ses lecteurs (et vendre davantage de ces gros volumes). On y retrouve tous les ingrédients pour cette accumulation de pages pour peu de matière : enchaînements des dialogues, changements fréquents d’alinéas, etc. On est loin de la densité de Tobie.

Mais on est dans un autre genre, qui cultive la liberté et la complexité de l’intrigue. Les comparaisons sont sans doute mal venues. Bref, il séduira ceux qui n’ont pas lu Timothée, décevra peut-être les autres, à moins qu’ils ne cherchent autre chose, à moins que la suite ne soit plus dense et renoue tous ces fils un peu lâches. (A suivre…)

Le Chaos en marche, vol 1 (La Voix du couteau) et 2 (Le Cercle et la flèche)

Le Chaos en marche, vol 1 (La Voix du couteau) et 2 (Le Cercle et la flèche)
Patrick Ness
traduit par (anglais) Bruno Krebs
Gallimard jeunesse, 2009 et 2010

La nuit du chasseur, version SF/ Les Bienveillantes, version SF

par Anne-Marie Mercier

La nuit du chasseur, version SF

La Voix du couteau. Ce premier tome ouvre une série magistrale et dérangeante qui fera sans doute beaucoup parler d’elle et qui a déjà connu un grand succès dans les pays anglophones (Prix Guardian 2008 et Booktrust Teenage Prize 2008).

Comme œuvre qui s’inscrit dans un cadre de science fiction (et plaira pourtant à ceux qui n’aiment pas la SF), ce roman a un premier mérite, c’est celui de faire entrer le lecteur très progressivement dans le « novum » de ce monde : les premières pages proposent un cadre réaliste, une ferme, un adolescent boudeur, mécontent de tout, et notamment de son chien stupide, un cadeau, qu’il n’a a jamais voulu avoir et qui le suit partout. Il est aussi furieux d’avoir à faire les corvées de la ferme.

Lorsque le livre commence, il doit aller chercher des pommes (!) dans la forêt (!). Assez rapidement, on se rend compte qu’il y a des détails  curieux : les pensées des animaux sont audibles. Cela ajoute des traits souvent comiques car les pensées des bêtes ici ne volent pas très haut et les écureuils et les moutons ne valent pas mieux que le chien stupide. On découvre aussi le phénomène du « Bruit » : les pensées des humains sont elles aussi audibles, et c’est, on s’en doute, moins anecdotique, c’est même parfois insupportable : beaucoup en sont devenus fous. Progressivement, on découvre le cadre : une colonie de terriens, plus précisément une secte protestante, s’est installée sur cette planète. Les choses ont mal tourné : une guerre avec les autochtones, qui a fini par leur extermination. Un virus, qui a tué toutes les femmes. La perte des technologies et une économie de survie agricole, proche des conditions du 19e siècle. Un paysage qui ressemble au sud des Etats-Unis (l’auteur est né en Virginie) : des forêts, des marais, des champs, un bourg avec les commerces et artisans de base, un temple où l’on prie et enseigne le catéchisme. Un maire règne en despote inquiétant et le pasteur est un fou fanatique. L’apprentissage de la lecture a été interdit aux enfants. Enfin, un mystère : le narrateur est le plus jeune et le dernier enfant du village, il va avoir douze ans – en fait 13 ( !) – et il sait que tout le village attend cela, et que ce n’est pas forcément bon signe pour lui.

Afin de ne pas dévoiler la suite, on se contentera de dire que le héros, Todd, parti chercher des pommes trouvera une fille, que cet événement fera qu’il sera chassé plus encore qu’il ne fuira son paradis terrestre dont il était si mécontent, accompagné de son chien et de la fille et n’emportant avec lui que deux choses : un couteau et un livre. Ces deux objets portent tout le cheminement de Todd et la difficile perte de son innocence : il faut qu’il tue, et il ne le veut pas puis le veut terriblement et ne le peut pas, il faut qu’il lise, et il ne le peut pas (il est tout juste alphabétisé) ni ne le veut. Le livre est le journal de sa mère dans lequel toute la vérité a été écrite. Faute de le lire, Todd apprendra petit à petit la vérité sur son monde, son passé (tout ce qui a été écrit plus haut est faux), et son destin.

La plus grande partie du roman raconte la longue fuite de Todd et Viola, accompagnés du chien stupide, en direction de Haven (!). Marchant, courant, ne s’arrêtant jamais, pris d’angoisse et de terreur, ils finissent par se laisser porter en barque sur la rivière et arrivent à la fin du roman à ce qu’ils croient être le bon port. Ils sont poursuivis par des êtres sinistres, et notamment par le pasteur fou qui semble incapable de dormir ni de mourir. On sent une influence forte de La Nuit du chasseur, le film de Laughton : même angoisse, même poésie nocturne du chemin et de la rivière malgré cela.

C’est un magnifique roman, très dense, très riche. Fort bien écrit et bien traduit, raconté du point de vue de Todd, il imite le ton du garçon, son niveau de langue, une allure d’oral, des confidences et des pudeurs et même un accent : les bizarreries orthographiques qui surprennent au début (« satisfaxion ») finissent pas convaincre. Todd parle un anglais de colon un peu décalé, comme ses concitoyens. La narration suit un rythme soutenu et capte le lecteur.

L’histoire mêle adroitement différents thèmes de science-fiction. Mais ce cadre de SF ne voile pas les thématiques principales. Celles-ci portent aussi bien sur des point historiques et politiques (la manipulation de l’Histoire, la colonisation, les sociétés théocratiques, la place des femmes) que sur des thématiques psychologiques (la découverte des sentiments et le besoin d’un langage pour cela, le prix de l’indépendance). La thématique de la violence est la plus prégnante, tant dans les événements narrés que dans celle qui monte progressivement chez le héros. C’est sans doute sur la description des mécanismes qui engendrent la violence, que le roman touche le mieux à une vérité, en montrant comment un garçon ordinaire peut être progressivement emporté par un désir de meurtre qui n’est pas passager mais devient une part de lui-même.

Le livre est extrêmement noir. Si le garçon borné et boudeur devient plus sensible (et amoureux), c’est au prix de souffrances terribles et d’épreuves aussi bien physiques que morales dont il ne sort pas toujours vainqueur. Il se met à aimer, et perd progressivement tout ce qu’il aime. Les adultes sont presque tous atroces ou lâches. Les seuls qui échappent à cette règle sont éliminés. Si le héros, Todd, a treize ans, le livre n’est pas pour autant destiné à un public du même âge : il se dirige plutôt vers les jeunes adultes. D’ailleurs, le deuxième tome est encore plus sombre.

Les Bienveillantes, version SF

Le Cercle et la flèche (Le Chaos en marche, vol 2)

Ce deuxième tome réalise le programme annoncé par le titre de la série (« le Chaos en marche ») et par l’aphorisme de Nietzsche qu’il donne en exergue : « Si tu combats les monstres, veille à ne pas devenir un monstre. Si tu plonges ton regard dans l’abîme, l’abîme plonge son regard en toi (Par delà le bien et le mal, 146. NB : cet aphorisme est très apprécié par les blogueurs et amateurs de « World of Warcraft », preuve que les cours de philo laissent des traces chez les ados) ».

Il s’agit bien de Chaos et d’un chaos radical, érigé en but à atteindre. Que ce soit le Président/conquérant de Haven (représenté par le cercle) et ses troupes ou les résistantes/terroristes (représentées par la flèche), tous sont dans une escalade de violences. Cette guerre civile a l’originalité d’être une guerre essentiellement entre les femmes et les hommes. Mais elle a beaucoup de points communs avec d’autres guerres, réelles.

Le roman semble avoir été écrit par quelqu’un qui aurait lu les travaux de Robert Paxton (historien américain analysant les mécanismes de la collaboration, La France de Vichy, 1973), et qui aurait eu le projet d’écrire une version des Bienveillantes pour les jeunes adultes : les habitants de Haven se résignent ; le héros, Todd, finit par participer à des opérations de torture, de « sélection » pour le travail forcé de camps, et enfin d’extermination. Comme on est en littérature de jeunesse et en S. F., les victimes sont des « Spackles », les autochtones de la planète. Ils ont un corps différent et n’ont pas de langage, mais la narration, faite à travers le point de vue empathique de Todd, ne fait pas de différence : Todd sait ce qu’il fait et sait qu’il se perd et perd tout avenir. La narration fait alterner les points de vues des deux héros, Todd et Viola, séparés pendant tout l’ouvrage en dehors de brèves rencontres. Chacun décrit le camp dans lequel il est, celui des hommes et de la tyrannie de la nouvelle Haven pour Todd, celui des femmes puis des femmes rebelles pour Viola. Si l’héroïne, Viola, semble être du bon côté (pour l’instant), elle-même a les mains sales, elle le sait et en souffre terriblement.

Personne n’est épargné dans cette course à l’horreur. On ne lit pas et on n’achève pas Le cercle et le flèche sans malaise. La littérature pour adolescents (ou jeunes adultes) est rarement allée aussi loin dans cette implication du lecteur à travers un héros qui tombe progressivement : « Si l’un de nous tombe, nous tombons tous avec lui », dit le prêcheur de Prentissville. Malaise, donc.

La rédemption viendra-t-elle du ciel (Viola et ses parents, morts lors de l’atterrissage, étaient des éclaireurs pour une flottille de nouveaux colons qui arrive à Haven lorsque le roman se clôt) ? Le pauvre Todd est bien mal parti, mais l’amour le rend enfin capable de lutter (l’Amour, grande magie de la littérature de jeunesse, qui fortifie les faibles contre les forts, voir Harry Potter). Cependant, on doute que l’horizon s’éclaircisse rapidement : une nouvelle guerre commence à la fin du volume, contre les Spackles, qui viennent venger les leurs et l’on devine qu’il y aura bien des massacres et des atrocités dans ce nouvel épisode.

A suivre, donc

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau
Sophee Kim, Pierre Cornuel
Grasset Jeunesse, 2010

Entre Histoire et légende, art et philosophie

Dominique Perrin

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau est un bel album d’initiation à la peinture chinoise de la fin de l’époque Ming. Il narre, de son enfance jusqu’à sa mort, l’existence du peintre Chu Ta (1626-1705), prince lettré, puis moine muet, fondateur et constructeur de monastère, le plus souvent retiré du monde et solitaire, mais aussi voyageur et parfois citadin dans son itinérance. De ce personnage historique, l’album transmet une connaissance de type philosophique et esthétique. Si en effet l’invasion des Mandchous, la chute de la dynastie Ming et la dispersion de la famille royale marquent le tournant le plus dramatique de l’existence retracée, c’est surtout à l’évocation d’un rapport au monde manifesté dans une incessante activité picturale que le récit est dédié. De fait, le livre apporte plusieurs types de réponses à la question des sources dont il procède. D’une part la narration évoque différents témoins historiques de l’existence de son protagoniste. D’autre part, une biographie finale rend compte des éléments chronologiques historiquement attestés. Cependant, un appareil de notes finales indique l’existence de variations et divergences concernant les anecdotes biographiques, et met finalement en avant la référence à trois ouvrages savants qui relèvent sans doute autant de l’hommage et de la méditation artistiques que de la recherche historienne.
L’ouvrage est donc fort intéressant en tant que familiarisation avec l’art, la pensée, l’histoire et les mœurs d’un pays dont le discours économique contemporain ignore parfois agressivement l’intérêt et la complexité. Un récit efficace, finalement assez inattendu dans son hésitation entre Histoire et allégorie de la vie soutenue par l’art, ouvre en effet sur des illustrations dignes de susciter à la fois l’envie de découvrir plus avant les œuvres du peintre éponyme, et l’envie de peindre soi-même. Une ombre apparaît tout de même à ce beau tableau : la narration confiée à un petit oiseau (« Bonjour, je m’appelle Ta’o./ Je suis né de la main d’un prince devenu un grand maître./ Je vais vous raconter son histoire hors du commun… »), qui, n’ayant guère d’existence autonome, semble surtout faire fonction de médiation obligée en littérature de jeunesse. Il aurait été intéressant d’amorcer une réflexion sur les moyens de rendre plus prenant ce « point de vue d’un oiseau créé par le peintre » dans le cadre d’une œuvre dédiée à rendre sensible une vision taoïste du monde ; ou d’assumer avec la simplicité attendue le registre légendaire qui est finalement celui de l’ouvrage. Cette vie d’artiste est en effet, en tant que récit de type hagiographique (talent inné et génie cathartique, œuvres rivalisant avec la vie, dialectique de l’anticonformisme et de la convivialité, de la marginalité et du rayonnement), fort éloignée d’être « hors du commun », ce qui n’ôte rien, au contraire, à son charme.

Twilight de Stephenie Meyer – par Anne-Marie Mercier

Twilight – De Stephenie Meyer
Par Anne-Marie Mercier

 Depuis les livres d’Ann Rice, le vampire est devenu fréquentable. Il lui manquait de devenir vraiment populaire. Voila qui est fait avec la série de Stephenie Meyer, dont le premier volume vient d’être porté à l’écran. Succès mérité ? cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on attend une grande œuvre, complexe et bien écrite comme celle de Philip Pullman, la réponse est « non » : texte bavard, répétitif, détails inutiles, dialogues creux (idéal pour le cinéma), les romans sont loin d’être des chefs- d’œuvre. En revanche, la série est très réussie par son suspens et son inventivité. Son contenu  est aussi intéressant par ce qu’on peut supposer des raisons de son succès. Cet été, Sophie, 16 ans aura lu le tome un deux fois de suite (une fois en français, l’autre en anglais, et Emilie, 21 ans, aura lu les quatre tomes d’affilée, en anglais, avec des nuits sans sommeil. Cela mérite sans doute que l’on s’y intéresse. Continuer la lecture

Twilight, ou le refus de choisir

wilight
Stephenie Meyer
Hachette jeunesse 2005-2008

par Anne-Marie Mercier

Depuis les livres d’Ann Rice, le vampire est devenu fréquentable. Il lui manquait de devenir vraiment populaire. Voila qui est fait avec la série de Stephenie Meyer, dont le premier volume vient d’être porté à l’écran. Succès mérité ? cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on attend une grande œuvre, complexe et bien écrite comme celle de Philip Pullman, la réponse est « non » : texte bavard, répétitif, détails inutiles, dialogues creux (idéal pour le cinéma), les romans sont loin d’être des chefs- d’œuvre. En revanche, la série est très réussie par son suspens et son inventivité. Son contenu  est aussi intéressant par ce qu’on peut supposer des raisons de son succès. Cet été, Sophie, 16 ans aura lu le tome un deux fois de suite (une fois en français, l’autre en anglais, et Emilie, 21 ans, aura lu les quatre tomes d’affilée, en anglais, avec des nuits sans sommeil. Cela mérite sans doute que l’on s’y intéresse.

Pour résumer, le premier volume (Twilight, crépuscule) est un joli roman lycéen (un « collège novel »), qui se lit facilement, porté par une histoire d’amour qui pourrait être impossible : la jeune héroïne, ado quelconque, fille unique d’un couple divorcé, quitte la Californie pour aller vivre chez son père, policier dans une petite ville de la côte Nord Ouest des USA (pluie garantie, neige, forêts).  Elle arrive dans un lycée où tout à coup tous les garçons sont à ses pieds tandis qu’elle-même n’a d’yeux que pour un mystérieux jeune homme très pâle qui fait tout pour l’éviter. La découverte progressive de l’histoire du garçon et de sa « famille » de vampires (il y a un couple parental, d’allure respectable mais  un peu trop jeune, et cinq enfants adoptés, trois garçons et deux filles d’environ 17 ans) est bien menée. L’ambiance lycée (profs, cours, cantine, interclasses, copains et copines, amitiés et amours  qui se font et se défont) assez bien rendue. La couleur locale ne manquera pas de fasciner les Français : le parking du lycée est un lieu important – on est en Amérique, tout le monde conduit -, le bal annuel est un temps fort et la forêt proche est parcourue par des lions de montagnes et des ours. Dans les volumes suivant, la cérémonie de remise de diplômes et la recherche d’une université qui veuille bien de vous et ne soit pas trop chère est un autre moment d’exotisme. L’histoire ancienne de l’Amérique apparaît également à travers  le personnage de Jacob, membre d’une peuplade indienne qui a gardé la mémoire de ses traditions, et notamment l’histoire de leur lutte contre les vampires.

Le deuxième tome (New Moon) , roman du désespoir amoureux et de la naissance de l’amitié avec Jacob, est un peu manqué : une mauvaise soudure avec le précédent, artificielle, lourde, comme dans la série de Harry Potter (y aurait-il une malédiction du tome deux ?) ; ceci, combiné avec  des invraisemblances mal ménagées (l’arrivée des loups-garous, parfaitement expliquée par la suite, fait un peu gros à ce stade) et avec la persistance des  défauts du premier tome, rendra la lecture difficile pour le lecteur adulte. Il s’agacera sans doute aussi de ce ton si « fille », au mauvais sens du terme. La narratrice s’acharne à nous dire, matin après matin, comment elle se coiffe  et s’habille (jupe ou pantalon, pull ou sweat, etc, jusqu’à la couleur et la matière, rien ne nous est épargné), et s’inquiète du regard que l’on porte sur elle, même lorsque ses jours et ceux de ses proches sont terriblement en danger.

A partir du tome trois(Eclipse), le lecteur ne dormira plus la nuit tant il sera pris par les fils de l’intrigue et l’envie de sa voir comment tout cela peut finir. L’action devient prenante, le suspens permanent, tout cela en fait un excellent roman.  Le plaisir est d’autant plus grand qu’à partir de ce  volume les défauts du précédent ont à peu près disparu. L’auteure a sans doute bénéficié de quelques conseils – les remerciements adressés à l’équipe éditoriale et au relecteur  le suggèrent – ou bien elle a acquis de l’expérience et un  peu plus de recul critique. Le quatrième tome (Breaking dawn) s’essouffle parfois en s’attardant beaucoup sur le tableau du bonheur et de l’équilibre parfait. Mais il s’achève avec une belle guerre de vampires, faite selon les règles de l’art : les forces en présences, les alliés, certains possédant un pouvoir hors du commun, l’attente, l’intendance, les tractations diplomatiques, les trahisons, les coups de théâtre etc. Cette confrontation, qui implique des vampires de tous les continents, de toutes les époques et de statut divers, menace tous les protagonistes : tout montre que l’issue devrait être fatale à tous nos héros, presque jusqu’à la dernière page…  Je n’en dirai pas plus, afin de ne pas gâcher le plaisir de ceux qui se plongeront dans cette aventure.

La question qui porte les volumes précédents est maintenue jusqu’au dernier volume, mettant à rude épreuve l’impatience des lecteurs : Bella préférera-t-elle Jacob l’indien à Edward, le vampire ? deviendra-telle un vampire ou acceptera -t-elle de vivre en humaine aux côtés d’un homme qui restera éternellement jeune ? le mariage, si mariage il y a, pourra-t-il être consommé sans provoquer sa mort ? Les réponses apportées dans le début du dernier volume sont relayées le combat final.  Bon suspens, mélange d’amour et d’aventure, de fantastique et de quotidien lycéen, la série a repris des ingrédients qui marchent bien. Son succès tient sans doute aussi à d’autres choses, liées à l’histoire même et à la façon de la conduire.

Le thème du vampire est ici débarrassé de son folklore et le personnage est de ce fait très humanisé : pas de cercueils, de gousses d’ail, de fuite du jour. Les vampires ne dorment jamais, ne mangent pas, et se nourrissent de sang, mais la famille d’Edward, le héros, a choisi de lutter (parfois difficilement) contre ses instincts et de se contenter de sang animal.  Les vampires sont beaux, ont une force et des pouvoirs surhumains. Ils restent à l’âge où ils ont été « créés ». Edward  a toujours 17 ans, il est « beau comme un Dieu » – Stephenie Meyer ne craint pas les clichés et les répète inlassablement -, et cependant il a plus de cent ans. Son père a connu le 17e siècle, et la « famille »  qui règne sur le peuple vampire (italienne , forcément) remonte à l’antiquité (ils sont un tout de même un peu gris).

L’auteure utilise ce thème pour créer une histoire d’amour qui repose sur des sentiments complexes d’attirance et de peur. La recette est connue depuis La Belle et la bête de madame Leprince de Beaumont – d’ailleurs, c’est sans doute par allusion à cette histoire qu’Isabella,  l’héroïne de Twilight, est toujours nommée dans le roman Bella ; l’insistance de la narratrice sur la question de ce diminutif est intéressante. Mais à cela s’ajoute l’idée d’une proximité qui reste toujours menaçante : la Bête du conte est repoussante mais devient vite rassurante, ce qui n’est pas le cas du vampire de Twilight, toujours susceptible d’être repris par ses instincts, d’autant plus que d’après lui Bella « sent » effroyablement bon… Cela fait que tous les instants de proximité entre Bella et Edward sont décrits comme des moments d’attirance irrésistible et de tension extrême : un  geste malheureux  peut entraîner une catastrophe. Le vampire permet de remettre dans les récits amoureux la tension et le tragique que la levée des interdits avait fait disparaître (voir l’article sur Sitartmag à propos de Lemashtu de Li Cam, paru chez Griffes d’encre).

La littérature de jeunesse invente ainsi des situations nouvelles pour redonner à  la passion une dimension tragique et dangereuse, comme le fait la littérature générale avec d’autres moyens (voir la belle adaptation de La Princesse de Clèves dans le film de de Christophe Honoré, La Belle Personne). On peut aussi supposer que l’ombre du SIDA est pour quelque chose dans ce retour du tragique. Mais plus encore, c’est la question de la maîtrise de soi, de ses émotions, de ses désirs et de ses actions, qui est au centre de l’intrigue. Pour des lecteurs adolescents, ces sujets ne sont pas neutres. La nécessité du secret est amplifiée par la situation, secret vis-à-vis de la famille et même des amis. Stephenie Meyer arrive ainsi à écrire un roman à la fois torride et chaste (elle est diplômée d’une université mormone) : pas de sexe avant le mariage, certes, mais du coup  il n’est question que de ça et une fois la cérémonie faite, les vampires mariés ne s’ennuient pas, avec toute l’éternité devant eux.

Mais le succès de cette série vient aussi de trucages moins intéressants sur le plan de la réactivation des mythes et cependant très efficaces. L’auteur met l’héroïne devant des choix et systématise son refus de choisir : Bella veut tout, ne renonce à rien. Les deux amoureux, Edward et Jacob représentent deux choix opposés : l’un est l’amant plus âgé, raisonnable, bon élève, riche, le « gendre idéal ». L’autre est un garçon plus jeune avec qui on a une relation de copains plus que d’amour, qui permet le maintien dans l’enfance, les bandes, les balades, l’aventure et la nature. Bella choisit aussi peu que possible (sauf à certains moments, que pour les besoins de l’histoire). Il faut dire que ce choix est un peu tordu : Jacob, c’est l’enfance, le maintien dans son cadre et l’harmonie avec sa vie, sa famille, mais c’est aussi accepter de vieillir. Edward, c’est un peu l’âge adulte, mais c’est aussi la jeunesse éternelle et une vie de princesse (belle maison, voiture de luxe, et fin des tâches ménagères dont elle s’acquitte chez son père avec conscience) : lequel est le plus adulte des deux choix ?

Pour les besoins de l’intrigue, il fallait une héroïne féminine peu soucieuse des apparences, un peu sauvage et asociale. Il la fallait pas trop riche aussi, histoire de favoriser l’identification, avec des vertus domestiques et des goûts simples, façon Harlequin ou Barbara Cartland. Ce choix avait un inconvénient : il empêchait de raccrocher les plus « filles » des lectrices, puisqu’il ne pouvait être question de shopping entre copines, de belle garde-robe, de préparatifs de bal, de fêtes en son honneur, de beau mariage avec une robe de princesse…  Pour les besoins de la cause « fille », Stephenie Meyer a inventé le personnage d’Alice, adorable sœur du héros, qui habille tous les personnages importants du roman, fait les décors « de rêve » des fêtes, tandis que la mère crée les  décors du quotidien (décoratrice de la maison familiale, de la maison de vacances, des cottages pour les jeune couples…). Ainsi, notre héroïne a des allures de Barbie (au collège, à la plage, jeune mariée, en tenue de combat…) et son héros est un peu Ken. C’est d’ailleurs lui qui lui impose de belles voitures alors qu’elle aurait voulu garder son vieux tacot bruyant. Voila Barbie « obligée » de porter de luxueux vêtements et de conduire des voitures de sport, alors qu’elle n’est que discrétion, sentiment et recherche du bonheur pour elle et pour les autres…

La série Twilight est délicieusement régressive car elle concilie les contraires, mêle tous les genres et propose une héroïne qui demande tout, y compris des choses inconciliables et obtient tout, même ce qu’elle ne veut pas. Il y a un peu du conte de fées : l’amour, chez les vampires et les Loups-garous, est irrésistible et éternel, comme la jeunesse. Le  monde du réel est au contraire celui du divorce, de l’incompréhension, de la dégradation. Le seul garçon véritablement et simplement humain, Mike, est sympathique et insipide. Les deux autres, Jacob et Edward, incarnent une animalité inquiétante, un goût de la vitesse et du risque. Mais que les éducateurs se rassurent : dans cette série, on fait ses devoirs de maths très consciencieusement, on relit plusieurs fois Les Hauts de Hurlevent et Roméo et Juliette. La littérature apparaît comme le lieu dans lequel on peut se projeter pour juger, peser, choisir, être lucide. Un jeu de piste facile permettrait de voir que les deux amoureux, le raffiné Edgar et le sauvage Heathcliff, ressemblent fort à ceux de Hurlevent.

On ne fera pas reproche à Twilight d’afficher un refus de choisir, la littérature de jeunesse étant le lieu même où le lecteur est soumis à une double injonction : « grandis » et « reste un enfant » (voir le livre coordonné par Isabelle Cani, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d’Humières (2008) sur la question ). Le jeune lecteur a ainsi sous les yeux une grande part des possibles qui s’offrent à lui, enveloppés dans  l’aura des choses impossibles. La magie, le fantastique, vampires et loups-garous, éternelle jeunesse et super pouvoirs, ne sont que des détails par rapport à la transformation de l’héroïne qui, de vilain petit canard, devient la perfection incarnée ; la fin du chapitre 26, dans le quatrième tome est explicite sur ce point : après « dix-huit ans de médiocrité », n’aspirant plus à briller nulle part mais juste à faire de son mieux, ne se sentant nulle part à sa place dans le monde, elle découvre enfin qu’elle a trouvé sa « vraie place dans le monde, celle qui est faite pour elle, la place où elle brille ».  Le vampire évite le soleil car celui-ci le rend étincelant, donc trop visible. L’histoire de Bella est celle d’une mise au jour des désirs adolescents, les plus  triviaux comme les plus nobles, mais surtout du désir de trouver sa vraie place dans le monde, une place où l’on soit unique, irremplaçable, enfin Visible.

Le problème est que cette place ne se trouve qu’en dehors de l’humanité et du temps. Ce que l’on peut dire à la décharge de Twilight, c’est que l’héroïne rejoint les héros et même les dépasse progressivement, au lieu de rester spectatrice de leurs actions. S’il y a une Belle au bois dormant, c’est Edward, qui a attendu chastement pendant 100 ans que sa Belle Bella apparaisse. Ainsi, ces romans jouent sur plusieurs tableaux et brouillent encore davantage les pistes ; régressifs, ils proposent une fuite radicale hors du réel et du temps, mais ils sont aussi résolument modernes par la place qu’ils donnent à une féminité bien affirmée, qui obtient tout, même l’impossible.

OVNI littéraire!

Le Testament de Stone
Celia Rees
Seuil, 2008

par Anne-Marie Mercier

Rarement la lecture d’un roman classé « jeunesse » aura été aussi surprenante pour moi.
Tout d’abord, l’histoire, après un prologue assez déconcertant, commence de façon lisible, intéressante même, avec l’aventure de Zillah, évadée d’un genre d’affaire du Temple solaire et poursuivie par un genre de moine fou (l’Avocat). Ca décroche avec une organisation en chapitres qui changent de points de vue et portent sur des intrigues qui ont un rapport lâche ou inexistant a priori avec Zillah. Parfois c’est celui de l’Avocat, parfois celui d’un garçon des rues et son ami clochard, puis avec Adam, un jeune homme hospitalisé au même endroit que le clochard (qui se révèle être son père, disparu depuis toujours). On change de niveau avec la lecture des lettres de Stone et de ses divers correspondants, écrites au début du XXe siècle et pleine de choses bizarres. Stone a pour prénom Brice Ambrose – les amateurs auront reconnu Ambrose Bierce, l’auteur du Dictionnaire du diable, c’est normal. Zillah et l’Avocat refond de temps en temps surface, on se dit c’est un peu compliqué, on se demande si on suit bien, si on a tout compris, on sait que non. Vous me suivez ?

Les fils s’embrouillant de plus en plus, les stéréotypes s’accumulant, naît une incrédulité, un mécontentement : quoi, ce texte plein de clichés, décousu, souvent incohérent, pouvait être de l’auteur de Journal d’une Sorcière ? C’est surtout la présence d’un mauvais fantastique qui gêne de la part de cet auteur : c’est clinquant, on a l’impression d’être dans un magasin d’accessoires bon marché pour Halloween.
Ensuite un malaise: de la difficulté à suivre, on passe à une impression bizarre qui s’installe, comme des éclairs de déjà vu, un sentiment de perdre pied. A ce moment on ne sait plus si on est devant un « mauvais » livre ou devant un livre qui se dérobe.
Nouvel état : la fascination : après ces pages entrecoupées, biscornues, on se trouve enfin accroché par une vraie histoire qui se déroule sur plusieurs chapitres, un monde cohérent et des personnages stables, une certaine poésie (les dieux anciens sont formidables) : un beau petit roman ou ne nouvelle intégré à un ensemble un peu trop baroque.
Puis retour au chaos… ne restent que quelques dizaines de pages : on se force à les lire en ronchonnant et en se disant que c’est vraiment en souvenir de sa Sorcière.

Et la Lumière se fait : tout se dévoile, tout reprend sa place ; le puzzle s’organise. On salue la belle idée de construction (qu’on ne révèle bien sûr pas ici !) Et on se dit que c’est un très bel exploit et que ce livre agaçant qu’on a failli abandonner à plusieurs reprises est peut-être un grand livre (pour le savoir il faudrait le relire…) et certainement un livre très ambitieux dont on se souviendra.
Donc, un conseil : ne lisez pas la fin, n’en parlez pas aux autres après et surtout, allez jusqu’au bout ou arrêtez vous tout de suite.

Reste une question ; comment ce livre a-t-il été reçu par les adolescents (commentaires bienvenus !). Sans doute n’ont-ils pas été agacés par les mêmes clichés mais auront-ils résisté à l’ennui des lettres de Stone et compagnie ? Quant à saisir la complexité de l’architecture, je ne m’inquiète pas pour eux. Ce qui fait le plus douter c’est le sentiment qu’il faut être très patient et certain qu’on va tomber sur quelque chose d’intéressant pour arriver ou bout.
Chef d’œuvre ou roman raté ? Trouvera-t-il son public ?