Un Si petit jouet

Un Si petit jouet
Irène Cohen-Janca, Brice Postma Uzel
Éditions des éléphants, 2022

Comment parler de l’enfance dans la guerre ?

Par Anne-Marie Mercier

À partir d’un petit objet, d’autant plus petit qu’il semble sans importance (un jouet), ce petit album carré soulève une grande question, celle de l’enfant et de ses propriétés, de ce qu’il peut emmener ou pas avec lui quand il est obligé de changer de domicile, et de tout ce que la présence ou l’absence de ces choses représente d’inquiétude et de souffrance.
La première voix est celle d’une fillette qui possède une poupée minuscule, pas plus grande qu’un pouce, qu’elle a appelée Léo. C’est une poupée qu’on peut emmener partout avec soi (même à l’école) en la cachant, et dont on peut s’occuper partout, en la transportant dans une boite d’allumettes, en la lavant, la nourrissant avec des riens.
Avant, raconte la fillette, elle habitait dans un autre pays, bien différent et avait un ours en peluche aussi grand qu’elle. Un jour, les avions (qu’elle appelle les croix de fer) sont arrivés et ont plongé le ciel et la terre dans le chaos.
La petite fille a fait l’expérience de la fuite, pour elle, et de l’abandon, pour son ours. Si la guerre revient, elle sera prête. Dans son nouveau pays, elle rencontre une autre fillette qui possède une toute petite poupée, mais dans son cas c’est à cause du divorce de ses parents : elle a deux maisons et se déplace constamment de l’une à l’autre.
Le jouet dit bien des choses, sans pathos, de la vie des enfants déracinés qui tentent de trouver des moyens de s’adapter à une nouvelle vie.
Les images sont elles aussi pudiques et ne montrent que les silhouettes des enfants, montrés de profil. Seules les poupées nous regardent, petites et fragiles. Les pages offrent de beaux contrastes entre couleurs complémentaires, fonds blancs, hachures grises, saupoudrages argentés, formes au pochoir ou dessins délicats. L’ensemble est beau, simple et bouleversant.

Anne et sa maison de rêve

Anne et sa maison de rêve
Lucy Maud Montgomery
Traduit de l’anglais (Canada) par Laure-Lyn Boisseau-Axmann
Monsieur Toussaint Laventure, 2022

 

A la recherche du grand roman canadien

Par Anne-Marie Mercier

Anne poursuit sa vie dans ce nouveau volume qui la montre jeune mariée et installée avec Gilbert dans une petite maison chaleureuse au bord de la mer, à Four Winds le bien nommé, « un rivage qui connaissait la magie et le mystère des tempêtes et des étoiles ».
Si la maison est isolée, elle est cependant souvent pleine, grâce aux amis qui s’y retrouvent, ceux qui forment « le « clan des bons ». Il y a le Capitaine Jim, un vieil homme qui a vécu de nombreuses aventures extraordinaires, vraies pour la plupart, et qui les raconte volontiers au coin du feu. Il s’extasie à propos de tout : sur les peupliers (« si on choisit les érables pour passer le temps, on choisit les peupliers pour la compagnie »), sur la lune (« avec cette lune qui brille sur Four Winds, je me demande ce qu’il reste au Paradis ») et sur bien d’autres sujets, tout en pleurant secrètement sa fiancée Margaret, disparue en mer. Mademoiselle Cornelia est un personnage comique, avec son refrain « c’est bien typique des hommes », ses préjugés sur les méthodistes et les presbytériens, les gens de gauche et les conservateurs et son humour caustique qui lui fait trouver drôles les avis nécrologiques locaux. Il y a Susan, la servante célibataire qui pense que son heure viendra, ou pas, d’être heureuse. Il y a la belle Leslie, nouvelle âme sœur d’Anne, dont la conquête est ardue. Il y a enfin les gens de la ville et du village, prompts à se déchirer à propos de tout, dont les ridicules égaient les conversations.
L’histoire de Leslie, pétrie de malheurs qui l‘ont rendue amère et distante, est le défi de ce volume. Dans chaque tome Anne sauve au moins une personne d’un destin de souffrance et il semble que les défis deviennent de plus en plus difficiles : ici, le lecteur ne voit pas par quel miracle Anne pourra résoudre le problème de Leslie, à moins de souhaiter la mort de quelqu’un, ou de devoir s’en réjouir si cela arrivait, ce qui n’est guère chrétien et donc pas dans l’horizon de la série qui cultive les bons sentiments, du moins chez ses héros (notons au passage que la pudeur reste la règle et que les bébés y arrivent de façon « poétique »). Pour faire que Leslie sorte de sa vie conjugale cauchemardesque (ici encore l’auteure en occulte certains aspects, tout en les laissant deviner au lecteur adulte à travers des silences, des gestes), l’auteure a recours à une idée originale et pour le moins romanesque… elle fait ainsi pleuvoir les bonheurs après avoir abreuvé son lecteur de noirceur et de cruels chagrins, chagrins auxquels Anne elle-même n’échappe pas.
L’intérêt essentiel du roman, outre la peinture d’un milieu qui fait parfois penser à la causticité de certains romans anglais du XIXe siècle, réside dans la peinture des instants, de la nature, de ses changements, des jours, des nuits, des saisons. On y lit des réflexions sur la mer (« les bois nous appellent de leur centaine de voix, quand la mer n’en a qu’une ; une voix puissante qui noie nos âmes de sa majestueuse musique : les bois sont humains ; la mer est de la nature des archanges », sur un paysage de neige propre à susciter l’admiration mais non l’amour (« dans cette splendeur éblouissante ce qui était beau semblait dix fois plus beau  et en même temps moins attirant ; et ce qui était laid semblait dix fois plus laid ; et tout était soit l’un soit l’autre. […] Les seules choses qui conservaient leur individualité étaient les sapins, car ce sont les arbres du mystère et de la pénombre – ils ne cèdent jamais face à l’invasion brutale de la lumière ».
Enfin, on voit se poursuivre la réflexion sur l’écriture entamée dans les autres volumes. Anne sait sur quoi elle est capable d’écrire : « le fantaisiste, le féérique, le mignon », mais affirme qu’il lui manquerait le talent pour écrire « un grand roman canadien ». Il y faudrait, dit-elle, un style vigoureux, un talent de psychologue, un caractère d’« humoriste et de tragédien né ». Si son roman n’a pas l’ambition d’être sans doute un grand « roman canadien », ce n’est pas par manque de ces qualités, qui éclatent dans bien des pages où se mêlent tragique et drôlerie, mais sans doute par les limites qu’elle s’est elle-même imposées.

 

Hokusai et le Fujisan

Hokusai et le Fujisan
Eva Bensard, Daniele Catali
Amaterra, 2022

 La montagne, la peinture, le monde, la vie

Par Anne-Marie Mercier

Il fallait bien un bel et grand album pour célébrer le souvenir d’Hokusai , le génial « fou de dessin » comme il se désignait lui-même. Il fallait aussi un grand témoin, et pourquoi pas le mont Fuji lui-même : c’est lui qui raconte. Il voit les choses de haut et de loin et ne donne que les grandes lignes de la vie de l’artiste, avec quelques anecdotes saillantes.
La vie d’Hokusai est consacrée à l’art, avec son talent pour les dessins gigantesques ou minuscules, son obsession dans la deuxième moitié de sa vie, pour la nature et notamment la montagne, qui a suscité son œuvre la plus célèbre (avec « La vague ») : les « Trente-six vues du mont Fuji ».
Sans se livrer à un pastiche complet, Daniele Catali propose des clins d’œil, dans des images superbes, dépouillées, sur un beau papier où les encres et l’aquarelle se marient avec de multiples nuances, où les esquisses alternent avec les vaste paysages et où la couleur rare tranche sur le blanc quand elle n’envahit pas toute la page.

Matou blues

Matou blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2022

Un vie de chien

Par Anne-Marie Mercier

Dur, dur, la vie de chat : pas assez de croquettes, un canapé à partager avec un intrus, le soleil qui n’en fait qu’à sa tête, un monstre (l’aspirateur) qui interrompt la sieste, l’ennui, l’envie de faire des bêtises… reste à miauler pour réclamer croquettes et pâtée. Seul événement notable, mais que le chat remarque à peine : à la fenêtre, derrière une moustiquaire, le discours d’un écureuil qui lui explique longuement, mais en une page (elle est couverte de mots en typographie variable) combien la vie de chat est agréable et combien la vie sauvage est difficile. On retrouve ici la question de la fable « Le loup et le chien » : vaut-il mieux avoir une vie confortable ou être libre?
Les illustrations de Lane Smith sont drôles, craquantes, et on se dit que ce chat est aussi mignon qu’insupportable, un vrai chat, quoi. Le jeu sur les caractères, la mise en page, les variations d’expression de ce chat font que tout cela est très mouvementé et intéressant malgré le sujet (l’ennui et l’enferment).
Avec Banquise blues, c’est le deuxième album de ces deux auteurs consacré à un jeune animal grognon auquel un animal vieux et sage tente de faire comprendre qu’il se plaint trop et à tort.

 

Banquise blues

 

Soirée d’été

Soirée d’été
Dina Melkinova

CotCotCot, 2022

« C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir »

Par Matthieu Freyheit

Désormais que le temps a remis son manteau de vent, de froidure et de pluie, le moment est venu de nous rappeler nos douces soirées d’été. Celles de Dina Melkinova sont ici faites de patience, d’images enfouies dans les bois et entre les herbes, et de la présence lointaine d’une grand-mère qui savait son art. Réunion de la lenteur et du furtif, des ombres et des rayons, du présent et du passé, Soirée d’été offre une collection de mouvements parcimonieux, de frémissements, de gestes esquissés ou devinés. Le vivant n’y est pourtant jamais contenu, au contraire : il s’y livre dans sa délicatesse, sa retenue, la diversité de ses infimes expressions. Apparaître, disparaître, comme ces carottes que le lièvre emporte un soir.

Comme un éloge à la suggestion, les illustrations (qui n’en sont pas) disent l’attention accordée aux détails, autant que l’effacement de ces détails qui ne disent jamais tout : c’est que derrière la vue, il y a l’ouïe. Comme derrière l’ouïe, il y a l’odorat. Comme derrière l’odorat, il y a la mémoire. Merveilleux récit de sens enchâssés, Soirée d’été propose de dilater le temps : expérience d’une seconde dans laquelle se logent l’espace et le temps, et avec eux le vivant et le souvenir.

Les Editions CotCotCot offrent quant à elles au travail de l’auteure un format, une texture et des choix graphiques particulièrement réussis. Donnant au texte aussi bien qu’à l’image l’espace dont elles ont besoin, n’hésitant pas à diversifier les dispositifs et à autonomiser le texte et l’image (ce qui n’a en réalité que le mérite de les associer plus profondément), elles accomplissent avec cet objet un travail éditorial d’une qualité qui mérite d’être relevée.

L’Animal domestique d’Hermès Quichon

L’Animal domestique d’Hermès Quichon
Anaïs Vaugelade
L’école des loisirs, 2021

Petit, petit, petit…

Par Anne-Marie Mercier

Avoir un animal… le rêve de beaucoup d’enfants. Quand cet enfant appartient à une fratrie de soixante-treize enfants, on devine que c’est encore plus difficile à faire accepter aux parents que quand on est enfant unique.
Quand on est un petit cochon, c’est un peu cocasse aussi : quel animal a pu choisir Hermès ?
Cette vision en miroir est intéressante, un peu comme dans le livre d’Alain Serres, Le Petit Humain : le personnage animal permet de voir avec un peu de distance les conditions d’une situation. Ici, le choix de l’animal (une chenille) est dicté par sa petitesse : on peut le cacher. Lorsque le père, attentif à tous ses enfants comprend que le petit Hermès a un secret, découvre l’affaire, il a les paroles habituelles. Le quotidien d’Hermès et de sa chenille est cocasse (elle va même à l’école), de même que les pensées qu’il lui prête.
Pour entendre l’auteure parler de son travail, des animaux,d’elle-même, des Quichon,  et des questions d’identité et de confiance, voir la video: 

 

Mortel

Mortel
Emmanuelle Houdart
Les Fourmis rouges, 2021

Halloween est une fête

Par Anne-Marie Mercier

Ce qui était présent de manière allusive dans les albums précédents d’ Emmanuelle Houdart est ici affiché, décliné sous bien des formes. Mise en formes, en couleurs et en espaces, la mort s’expose, sous bien des formes et l’album se présente comme un catalogue de variations autour du thème : des personnages (la mort elle-même, « Madame la mort »,  les anges, dieu, le diable) des lieux (paradis, enfer, cimetière, maison hantée), des dangers mortels (maladies, animaux, plante et armes, métiers, catastrophes), des plaisirs mortels, ceux qui nous attendent peut-être après la mort (les retrouvailles avec ceux qui sont morts avant nous, et pourquoi pas la vie quotidienne dans l’au-delà dont on ne sait quels plaisirs elle peut nous offrir…).
C’est donc un album réjouissant, tonique et résolument optimiste, beau et doux la plupart du temps (seules deux images de la première section, la mort elle-même et le diable sont un peu effrayantes). Il est aussi paradoxalement très drôle parfois, soit de manière grinçante soit franchement comique, à travers les petites notes en forme de « Le saviez-vous ? » insérées au bas des pages.
Enfin la conclusion (mortelle) très philosophique de l’auteure, qui se moque des postures effrayées devant la mort, donne une furieuse envoie de vivre tout de même : « Aimons-nous, vivons et rions et profitons de cette chose si extraordinaire : être en vie !

Malgré son titre cet album est un bel hommage à la vie matérielle, au rouge du sang et à la chaleur des organes, à la beauté des fleurs et des corps, à l’infinie variété des belles choses qui nous entourent, et aux livres.

 

Trotro et Zaza disent Non !

Trotro et Zaza disent Non !
Trotro et Zaza préparent une surprise
L’Âne Trotro champion de ski
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2022

Sages rébellions

Par Anne-Marie Mercier

Dans la série consacrée à Trotro et Zaza (c’est même une méga série, vu le nombre de titres déjà publiés), on trouve des enfants charmants et à peine espiègles : quand ils disent « non » de façon systématique (ont-ils autour de deux ans, l’âge du « non » ?), les parents, avec un peu de fermeté et d’humour n’ont pas de peine à les faire virer dans la direction souhaitée.
Quand ils préparent une surprise à leurs parents, après plusieurs tâtonnements plutôt mignons, ils trouvent le cadeau idéal : leur présenter des enfants sages qui ont rangé leur chambre, c’est-à-dire eux-mêmes.
On comprend que les parents aiment cette série, mais le mystère est qu’elle plait aussi aux enfants. Il faut dire que le dessin est moins conformiste que le texte et que ces ânes-enfants sont craquants, les couleurs éclatantes, les postures parlantes.

L’Âne Trotro champion de ski, sous un autre format est davantage un imagier qui présente des situations, fait apprendre du vocabulaire et tente de donner envie aux enfants d’apprendre très vite à faire du ski avec un moniteur sympa et en tombant presque pas.

L’Invention des dimanches

L’Invention des dimanches
Gwenaelle Abolivier, Marie Détrée,
Rouergue, 2022

Au large, sur l’océan, en avant toute !

Par Anne-Marie Mercier

Marie Détrée est peintre officielle de la Marine depuis 2010, quelle découverte pour moi ! Il existe donc encore des artistes officiels, comme Racine qui était historiographe du Roi ? Eh bien, la Marine a bien choisi et on s’en réjouit : les image de Marie Détrée, tout en hachures colorées (feutres ? pastels gras ?), sont absolument merveilleuses . Elles rendent la couleur changeante des mers, les saisons, les heures et les vents, mais aussi les latitudes et longitudes, la lumière pétillante et l’obscurité dense.

C’est un journal de bord. Les auteures nous invitent   à suivre un voyage au long cours que, sur un grand cargo chargé de conteneurs, pour une traversée de l’Atlantique jusqu’aux Antilles. On change d’heure au rythme des chapitres, et tout au long du temps de la lecture on lit l’écoulement du temps et la variation entre la durée du récit et la durée de l’action : si le texte du Journal de bord , depuis le « Jour J » jusqu’à  J + 56, est étoffé dans les premières pages / jours, il se fait de plus en plus bref à mesure que s’installent la monotonie et l’ennui.
À J 27, « d’un coup l’ennui tombe comme une enclume ».
Le titre fait référence à une habitude maritime (que certains ont pu réinventer lors des confinements dus à l’épidémie de Covid) : pour rompre la monotonie des jours, les marins inventent des dimanches qui n’ont rien à voir avec le calendrier ordinaire : on est dans un espace-temps autre.
Descente à la salle des machines, promenade sur la passerelle, visite à Oscar (le mannequin qui sert pour les exercices de sauvetage), discussions avec les marins qui ont heureusement beaucoup d’histoires étonnantes à raconter… les découvertes des premiers jours laissent la place à un calme plat mental, rompues parfois par un grain, un bateau qui passe… Si l’expérience de l’espace est bien là dans les images, dans le texte c’est l’épaisseur du temps qui prend toute la place.

Voilà un très beau voyage, à faire et refaire… sans aucun ennui..

Ma musique de nuit / La danse des signes et Uni vert / Remous

Uni vert / Remous
Stéphanie Richard, David Allart

Ma musique de nuit / La danse des signes
Marie Colot, Pauline Morel
Éditions du Pourquoi pas, 2020

Par Anne-Marie Mercier

Dans cette collection, « faire société », deux récits sont réunis, tête bêche, dans un même volume et se répondent. Dans Uni vert et Remous, on imagine un monde changé : il devient vert, totalement vert et les couleurs autres ont disparu, en dehors de la mémoire et de l’imagination des hommes : que va-t-il advenir ? Ou bien il devient mou et seuls certains arbres restent solides : c’est là qu’on doit se réfugier.

Dans Ma musique de nuit et La danse des signes ce n’est pas le monde qui est changé, mais la perception du personnage : l’une est aveugle, et veut jouer de la musique ; une autre est sourde et voudrait danser en rythme avec son ami : comment faire ? Tout est possible, avec la passion et l’amitié. C’est un beau message et un ebelle ouverture.

Les quatre récits s’achèvent avec une page de questions, questions au lecteur, sur son interprétation du texte, question à l’humain, sur ce que cela lui dit de la vie, question au citoyen sur un engagement possible, le sien ou celui des autres, qui serait peut-être déjà là : Pourquoi pas ?