L’Herbier philosophe

L’Herbier philosophe
Agnès Domergue, Cécile Hudrisier
Grasset jeunesse, 2020

Méditations végétales

Par Anne-Marie Mercier

Allier science et philosophie, c’est possible. Les relier avec de la poésie, c’est plus rare. Cet herbier d’un nouveau genre réussit ce pari à travers un choix de plantes inspiré par le nom plutôt que par la chose : l’éphémère, l’arbre du voyageur, l’amour en  cage, l’immortelle et la pensée côtoient le souci et la misère, le cosmos et le perce-neige, et d’autres. C’est une jolie de façon de nous ressouvenir du sens premier de ces noms.
Chacun est accompagné de son nom latin et de deux représentations, l’une au crayon, petite et précise, l’autre en aquarelles colorées et encres. Un texte, souvent en forme d’interrogation, invite à la réflexion :
« Si je te demande de na penser à rien, à quoi penses-tu ? » (pensée)
« Se soucier de quelqu’un change-t-il son destin ? » (souci)
« Quand la passion prend racine dans ton cœur, peut-on l’arracher en douceur ? (passiflore)
Et parfois à la méditation poétique :
« Le diable est aux anges ce que la nuit est aux étoiles » (le diable dans le buisson et l’angélique).
Les aquarelles délicates et vives sur fond blanc sont très bien rendues ; l’album est parfaitement harmonieux.

Le Livre du trésor

Le Livre du trésor
Brunetto Latini, Rébecca Dautremer
Trad. (français du XIIIe s.) de Gabriel Bianciotto
Grasset jeunesse (La collection), 2020

 Livre merveille

Par Anne-Marie Mercier

La collection de Grasset jeunesse qui réédite des textes classiques, justement nommée «La collection» propose de belles surprises, notamment pour cette toute nouvelle année : Le Livre du trésor nous permet d’allier l’ancien et le moderne, avec des extraits d’un texte du XIIIe siècle, publié par Brunetto Latini, un florentin exilé en France. La traduction en français moderne est due  à Gabriel Bianciotto, spécialiste de langue médiévale. Les illustrations sont de la toujours parfaite et toujours nouvelle Rebecca Dautremer, qui a su parfaitement jouer de la contrainte de la collection (une palette limitée à 4 couleurs).
Les merveilles sont le cœur de l’ouvrage : merveilles du vivant (la fourmi, la baleine, le singe, le caméléon, le loup, la cigogne…) mais aussi de ce qui en faisait partie dans la pensée médiévale et est aujourd’hui rangé dans le bestiaire fabuleux (la licorne,  le phénix, le dragon…).
Saviez-vous que le phénix a le corps rose, que la licorne est dangereuse et a des pieds d’éléphant ? mais aussi que la baleine reste immobile assez longtemps pour qu’un banc de sable se forme autour d’elle et que des marins y accostent, croyant trouver une île de terre ferme ? Que les fourmis d’Éthiopie récoltent de l’or, et comment on peut arriver (par la ruse) à le leur subtiliser ?
On ne dira pas toutes les merveilles de ce livre, elles sont nombreuses et les dessins qui les prennent au pied de la lettre (comme on doit lire les textes) sont chacun une œuvre d’art à contempler.

L’Art des Geeks

L’Art des Geeks
Floriane Herrero
De la Martinière, 2018

L’art pixelisé

Par Anne-Marie Mercier

Le titre peut tromper ceux qui n’ont pas suivi l’évolution du mot : désignant à l’origine des fondus d’informatique asociaux, le mot est devenu positif, et désigne aussi les adeptes des écrans. Parmi eux, des créateurs qui détournent les images de la culture populaire portée par la télévision, les animés, les jeux vidéo… mais aussi les produits dits dérivés. On y trouve aussi bien des icônes modernes comme Batman, Mario, les Simpson, les Playmobil… que des icônes religieuses, des personnages de contes (Cendrillon victime d’un accident de carrosse filmé par des paparazzi)…

L’ensemble est étonnant d’inventivité, de liberté joueuse, de détournements cocasses… que ce soit sous la forme de photo, d’objets, de meubles même (ceux imité de Star wars par Superlife et Eyal Rosenthal, par exemple). Il se présente comme un livre d’art : grand format, doubles pages, photos en pleine page, belle impression).

La Face cachée des insectes

La Face cachée des insectes
Clara Corman
Amaterra, 2018

A la loupe

Par Anne-Marie Mercier

Cette encyclopédie fait partie de celles qui, au grand agacement ou émerveillement des parents, rendent les enfants plus savants que la plupart des adultes. Sur la question des insectes, peu sont très au fait, même ceux qui ont vu l’exposition récente du musée des Confluences de Lyon sur ce thème.
Dans cet album carré de grand format, les insectes se rangent en différentes catégories d’une même classe (coléoptères, lépidoptères, blattoptères, , etc.) sur la page de gauche, tandis qu’un des leurs est mis en vedette, seul et accompagné de sa larve dans la page de droite.

Les couleurs sont éclatantes, les détails minutieux, des rabats permettent de soulever les ailes des « vedettes » (ce qui n’apporte pas grand-chose, mais c’est du beau travail). Les textes, courts, sont pleins d’informations intéressantes sur les mœurs et étrangetés de ces animaux : comment ils se nourrissent, échappent aux prédateurs, ou comment ils chassent leurs proies, mais aussi les circonstances de leur identification, leur réputation, les dégâts qu’ils provoquent ou leurs effets bénéfiques : tout un monde !

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment
Amélie Jackowski
Rouergue, 2019

Berceuse

Par Anne-Marie Mercier

Chut ! est un album cartonné et carré, qui évoque l’endormissement, des images floues, détachées, des formes, comme un rêve qui vient.  Il évoque pour les tout-petits la journée finie, celle qui se prépare, la tendresse et la douceur… Formes colorées, lisses ou à mettre en volume par l’imagination, tout cela forme un bel imagier nocturne : une belle idée.
Mais tout cela ne serait rien sans la matière sonore que porte le texte : chuchoté, il mâche les sons, les ch, les f, les p… (ceux des petits lapins…). Ainsi, « on sort le bol rond du lait frais de demain » égrène les ‘r’, et répartit des sonorités assourdies (des ‘o’ et ‘on’) en début de phrase, des sons plus ouverts en fin de phrase (les è et les ain) : la berceuse tient à la fois au repos de l’oeil sur des formes simples, à l’évocation de choses douces et à l’écoute de la musique de la voix.

Héroïnes et héros de la mythologie grecque

Héroïnes et héros de la mythologie grecque Françoise Rachmuhl, Charlotte Gastaud Flammarion- Père Castor, 2016

Mixités : Artémis versus Aphrodite

Par Anne-Marie Mercier

Après les dieux et les déesses de la mythologie, le duo composé par Françoise Rachmuhl et Charlotte Gastaud s’est intéressé aux héros et héroïnes. L’introduction précise le propos : les héros sont un peu comme les dieux : ils sont intéressants par leurs faiblesses. Mais aussi ils posent des questions sur l’origine de la société, la création de la cité, le rapport entre les hommes et les femmes.

Le choix effectué est justifié dans cette même introduction : Jason, Thésée et Achille d’une part, Hélène et Atalante d’autre part. Si l’histoire d’Atalante est moins connue, elle semble signifier, comme les autres d’ailleurs, que l’amour est une calamité et qu’il vaut mieux vivre dans les bois, seul, ou avec des amis, plutôt que tomber amoureux… Artémis plutôt qu’Aphrodite en somme.

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse, 2017

Construction d’un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Sur le même principe que l’album en très grand format intitulé « À l’intérieur des méchants » dans lequel Clotilde Perrin explorait l’âme (et les poches) du loup, de la sorcière et de l’ogre, on nous propose de creuser un peu les personnages du petit enfant, de la fée, du prince et de la princesse: chacun a droit à un portrait en pied, revêtu de tous ses attributs. Un système de rabats divers permet d’explorer ce qu’ils ont sous leurs vêtements, dans leur poche, derrière la tête… Chaque portrait est issu d’une bibliothèque de 5 ou 6 contes, ce qui permet de donner au personnage de multiples aspects tout en soulignant les traits récurrents.

Un conte est donné en entier (plus ou moins) pour chaque personnage : « les fées » de Perrault, « Le Roi Grenouille » des Grimm, et « Volétrouvé », des Grimm également, un joli conte moins connu qui mériterait de l’être davantage. Sous ses dehors faciles et joueurs, cet album est une bonne mini encyclopédie des contes.

 

Dessus dessous. Les animaux

Dessus dessous. Les animaux
Anne-Sophie Baumann, Clémence Dupont
Seuil, 2017

Leçon de « choses »

Par Anne-Marie Mercier

Qu’y a-t-il sous la peau des animaux ?
Des organes vitaux, un appareil digestif, un appareil reproducteur, des curiosités…
Ce qu’une petite encyclopédie pourrait expliquer en quelques pages, cet album le montre en une seule : de grands rabats et de petits « flaps » découvrent le dessous des choses et l’on voit, en parcourant le dessus et le dessous de chaque page à la fois un animal dans un paysage et les détails cachés avec des explications : la poule (qui a trois paupières), l’escargot (qui pond ses œufs par le cou), la vache (qui ne distingue pas le rouge), le serpent et le requin… ils n’ont alors plus de secrets pour nous !

Ame animale

Ame animale
Pablo Salvaje
Nathan, 2017

Animal, mon frère

Par Anne-Marie Mercier

Pablo Salvaje est un graveur sévillan dont les superbes images ont été réunies ici en album. Mais ce livre est bien plus qu’une réunion de très belles gravures, réalisées en trois couleurs, représentant des animaux : le propos introductif sur « l’âme animale » précise que ces deux mots viennent du même mot « anima », et doivent être considérés comme proches, voire équivalents. L’homme et l’animal participent de cette même âme, partagent le même réseau de vie, mais les hommes provoquent un déséquilibre qui menace les forts comme les faibles.

Hommage aux espèces disparues, avertissement sur celles qui sont menacées, et sur la dégradation de la planète, cet album est aussi une méditation sur les beautés et la variété des espèces. A travers quelques thèmes (amour, rythme, survie, métamorphose, habitat…) on aperçoit la variété des comportements, humains et animaux, et la merveille d’un monde coloré et infini porteur de multiples formes de vie.

La cause animale est bien illustrée en littérature de jeunesse, dans tous les genres (voir la chronique précédente, sur le roman de Stéphane Servant, Sirius.

NB: un site intitulé « âme animale » existe; il reprend la même posture d’émerveillement et de respect, tout en étant orienté vers l’ésotérisme.

 

 

Poils, plumes et mots

 Poils, plumes et mots
Virginia Arraga de Malherbe
Editions Amaterra, 2013

 Expressions cachées

Par  Chantal Magne-Ville

Ce bel album s’ouvre à rebours, pour signifier d’entrée au lecteur qu’il va devoir être actif et partir à la découverte. Le titre Poils, plumes et mots, n’est en effet pas vraiment explicite.
Le principe du livre est simple : il s’agit de terminer des expressions  dont le dernier élément se dissimule derrière des caches, magnifiquement découpés.  Trois couleurs seulement sont utilisées : orange fluo, blanc mat et noir lustré. Les superpositions créent des effets de matières absolument splendides. Il apparaît vite que le mot à trouver est le nom d’un animal,  dont le dessin stylisé contraste vivement avec le fond. Chaque fois, on n’aperçoit qu’un œil, toujours de la même taille ; en revanche les caches représentent  superbement la végétation dans laquelle vit l’animal : jungle, forêt, fleurs, feuillages. La quête se termine en apothéose,  par une manière de récapitulation, avec un paon dont la roue cache les réponses sous chaque ocelle. Le double rang de plumage permet même l’ajout d’autres expressions avec des animaux. Une très belle manière d’apprendre très jeune  les subtilités de la langue en en ayant plein les yeux !