Le matin/ le repas/Le bain/ Le soir

Le matin/ le repas/Le bain/ Le soir
Jeanne Ashbé
L’école des loisirs (Pastel, « des images pour se parler »), 2021

Lisons, causons

Par Anne-Marie Mercier

Petits recueils d’ « images pour se parler », ces quatre imagiers sans texte proposent en page de gauche des situations du quotidien et en vis-à-vis des images montrant un objet extrait de la scène. Si les situations sont banales, le personnage du doudou de Lou, Mouf, introduit un peu de narrativité et de fantaisie.
Ainsi, l’on peut décrire ces scènes simples, inscrites en gros traits noirs et souples et joliment colorées de motifs divers et de ton harmonieux ; on peut rire des bêtises du doudou et parfois de Lou, et évoquer tous ces plaisirs du quotidien vécus ensemble ou à distance. Ce sont de jolis supports pour l’élaboration progressive du langage d’évocation, si important pour les développement des tout petits, et une belle introduction à l’art graphique de Jeanne Ashbé, bien connu pour ses petits albums inscrits dans le quotidien des tout petits (comme le célèbre À ce soir, par exemple) .

Pour aller plus loin : le Monde de Jeanne Ashbé.

Je suis un oiseau de la ville

Je suis un oiseau de la ville
Delphine Jaboeuf (texte), Caroline Aufort et Elodie Mandray (ill.)
Hélium, 2021

Pour devenir de petits naturalistes urbains

Ce n’est pas parce qu’on vit en ville qu’on ne peut intéresser aux oiseaux : il y en a partout autour de nous, il suffit d’écouter. Mais c’est agaçant, n’est-ce pas, d’entendre des oiseaux sans les voir et sans savoir si l’oiseau qui chante si bien (ou si mal) est brun, noir ou jaune, gros ou petit, et comment on l’appelle ?
Grâce à cet album, tendre l’oreille dans la rue va devenir un jeu et peut-être une passion : des oiseaux bien connus (moineau, mésange, canard mandarin, pigeon, corneille, pie, étourneau, martinet, cygne, mouette…) et d’autres qui le sont moins tout en étant proches de nous (pouillot véloce, bergeronnette, troglodyte, mignon, chardonneret élégant, gallinule poule d’eau, Bernache nonnette, roitelet triple bandeau…) vont devenir familiers. Par leur chant tout d’abord : celui-ci est transcrit en onomatopées, précisées par des majuscules/minuscules, gras ou italiques, des symboles qui marquent une note grattée, stridente, diffuse, etc.  C’est un systême de notation ingénieux que l’on peut s’approprier ensuite pour transcrire d’autres chants. On peut s’aider en consultant le site et découvrir ainsi le superbe graphisme avec les chants en version sonore  : merveilleux pour tous les parents qui souhaitent proposer une promenade avec un but, les enseignants  de musique ou de SVT, les amateurs d’oiseaux, et les amateurs de beaux livres tout simplement.
Les couleurs sont subtiles, les illustrations stylisées en à-plats montrent les caractéristiques principales des oiseaux; ils figurent deux fois en page de droite, tête bêche comme sur un jeu de cartes, pour représenter les deux versions de l’oiseau, mâle et femelle (il es notable que la version femelle soit en bonne position, à l’endroit, quand le mâle est à l’envers).
Enfin, un texte court, parfait de précision et de vivacité, donne la parole à l’oiseau; il fournit de multiples renseignements sur sa vie, ses habitudes, ses amours, ses besoins alimentaires (ne pas donner de pain aux canards), sa dangerosité (ne pas s’approcher des cygnes, surtout lorsqu’ils sont avec leurs petits).

Alors, elle est pas belle la ville ?

Atlas des lieux littéraires

Atlas des lieux littéraires
Cris F. Oliver, J Fuentes (ill.)
Traduit (espagnol) par Françoise Bonnet
Éditions Format, 2021

Embarquement immédiat

Par Anne-Marie Mercier

Plutôt qu’un Atlas, il s’agit d’un guide touristique : il propose différentes destinations pour lesquelles on indique comment d’y rendre, quoi mettre dans ses bagages, quels lieux visiter, où dormir, où manger, le moyen de communiquer avec les habitants, une géographie sommaire (de belles cartes stylisées, réalisées par J. Fuentes aident à se repérer), des renseignements sur l’économie, la religion ou le régime politique… Des conseils sur ce qu’on peut acheter et ramener chez soi comme souvenirs de voyages.
Il donne aussi divers conseils, et parfois insiste sur le fait qu’il vaudrait mieux ne pas se rendre dans cet horrible pays (ceux de 1984, ou de Hunger games, par exemple) ; si l’on passe outre, on bénéficie de quelques conseils de survie, tirés de l’expérience des héros des romans.
Tous ces éléments, courants dans les guides de voyage, sont bien plus complexes ici puisqu’il s’agit de pays imaginaires. En effet, même si on y trouve le Londres de Sherlock Holmes et les villes du sud de l’Angleterre fréquentées par les héroïnes de Raison et sentiments de Jane Austen, la plupart des lieux sont purement fictifs et souvent improbables : la majorité des romans sont des ouvrages de fantasy ou de science-fiction et souvent défient les lois d ela logique et de la géographie : Le Pays des merveilles de Carroll, La terre du milieu de Tolkien, le pays d’Oz, Le Château de Hurle, le Pays imaginaire de Barrie, Westeros, Poudlard, les Royaumes du Nord… A ces romans très connus s’en ajoutent d’autres qui le sont moins et que l’on découvre avec la grande envie de s’y plonger. L’ouvrage ne fonctionne pas comme une suite de résumés permettant de connaitre sans lire, mais comme une invitation à entrer dans ces livres.
L’auteure réussit un tour de force en résumant les conditions d’accès à ces pays en quelques lignes de manière précise et drôle : comment en effet se rendre au pays imaginaire d’Alice, dans celui de Peter Pan, ou bien à Lilliput et Blefuscu? Même chose pour le retour : par exemple, si vous décidez de faire un Voyage au centre de la terre, il vous suffira d’attendre qu’une explosion volcanique vous expulse.
Chaque univers est traité en quatre pages, dont une d’image, avec des rubriques qui varient d’un pays à l’autre : comment s’orienter, comment survivre, comment voyager, la flore et la faune… On voit que l’auteure connait parfaitement les univers qu’elle décrit et sait choisir les traits saillants, les incohérences, les merveilles. C’est souvent extrêmement drôle (notamment sur  Peter Pan). La dernière rubrique intitulée « le saviez-vous » donne des renseignements précis sur l’auteur, la conception de l’œuvre, la place de l’intertextualité ; tout cela est très intéressant.
À savourer de 7 à 107 ans.

Feuilleter sur le site de l’éditeur

 

Qui a peur de la peur ?

Qui a peur de la peur ?
Milada Rezkovà (texte), Lukàš Urbanek, Jakub Kaše (ill.)
Traduit (tchèque) par Eurydice Antolin
Helvetiq, 2021

Une émotion vue dans les grandes largeurs (et en détail)

Par Anne-Marie Mercier

On trouve de nombreux livres plus ou moins bien faits sur les émotions, mais rarement un projet aussi élaboré et aussi abouti. Il est fait autant pour l’enfant que pour les adultes qui cherchent à l’éduquer et le rassurer, contrairement à la plupart, qui sont des livres conçus comme des supports d’éducation ou d’enseignement, et non comme des objets de plaisir, de curiosité, de réflexion et de jeu.
Pas de pensée simplette  ici : la peur est montrée comme un phénomène normal, naturel, qui touche tout le monde, même les adultes et les animaux. On apprend comment elle fonctionne, en quoi elle est nécessaire pour la survie, comment elle évolue avec l’âge et les expériences, comment elle diffère selon les individus, quelles phobies diverses peuvent affecter certains…
Mais ce parcours n’a rien d’un livre encyclopédique ardu car il sollicite sans cesse son lecteur par le jeu, l’imagination, la création (plusieurs pages vierges sont proposées pour y dessiner ou écrire comment on se représente la peur, ce qu’on en a vécu comme expérience). La peur elle-même s’adresse au lecteur, consciente de son rôle et montrant qu’il ne faut pas la craindre, mais la comprendre. Elle introduit le lecteur à toutes ses nuances (appréhension, anxiété, nervosité…) ; le vocabulaire est d’une extrême richesse et la traduction (du tchèque) d’un grand naturel. La peur donne aussi des secrets et petits trucs pratiques pour  dompter ou  contourner ses peurs.
Les illustrations sont souvent cocasses, parfois belles, elles sont dues à deux graphistes pragois. De courtes bandes dessinées proposent des situations bien connues des enfants et adolescents (par exemple la crainte de faire un exposé en classe). Le choix de gros caractères et d’images en grand format rend l’ouvrage facile à lire à plusieurs.
C’est donc le livre parfait pour tout comprendre de la peur, chez soi ou à l’école, débattre sans crainte, grandir sans appréhension. Et que de choses on y apprend (tiens, saviez-vous que les requins ont peur des dauphins ?).
Une critique et des images à lire et voir sur mômes.net

 

 

Couleurs

Couleurs
Léo Lionni
L’école des loisirs, 2021

Pop ! Splotch !

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce petit album carré cartonné aux coins arrondis pour les tout-petits, les souris de Léo Lionni sont de bons professeurs : elles emmènent le regardeur dans le monde des couleurs à travers un imagier qui associe à gauche une page colorée dans laquelle s’inscrit le nom de la couleur en camaïeu (rouge, bleu, jaune, vert, et aussi rose, noir, violet, gris, blanc, marron,orange) avec, à droite, une page qui met en scène cette couleur.
Le texte qui accompagne cette image associe ce nom avec un ou des adjectifs (un ballon rouge vif) un objet qui porte la couleur (un délicieux sirop de citron, une piscine scintillante), des situations (rose: un chewing-gum qui m’éclate au nez ; noir : le ciel, la nuit ; marron : la boue qui fait splotch splotch): les mots sont eux mêmes un matériau sensible, comme les couleurs, superbes de densité et de nuances, et les formes.
Pour compléter la collection, il y a aussi, du même auteurs les Lettres et les Chiffres.

Eau douce

Eau douce
Emilie Vast
MeMo, 2021

Encyclopédouce

Par Anne-Marie Mercier

Cet album allongé se lit à la verticale; chaque page forme une moitié de la scène à contempler, l’une montrant ce qui se passe au-dessus de l’eau, l’autre ce qui se passe sous la surface, la pliure se situant exactement entre les deux zones. Ces très belles scènes aux couleurs douces (bruns, gris, bleu pâles, parfois quelques touches de rose, de jaune, de bleu vif) alternent avec des pages qui présentent un contenu encyclopédique, décrivant l’état de chacun des « personnages » dans la saison présentée (hiver, début du printemps, printemps, début de l’été…).
Les poissons (ici des ablettes), les grenouilles, les oiseaux (cincles plongeurs et martins-pêcheurs), les insectes (machaons, libellules, scarabées…)… sont vus à différents stades de leur vie, patientant pendant l’hiver, préparant leur portée ou couvée au printemps, la nourrissant ; certains se métamorphosent à l’automne. Parallèlement, les plantes (salicaire, renoncule aquatique, nénuphar…) mènent leur vie.
Tout cela est expliqué dans de courts textes très précis, complétés par un glossaire. La dernière page montre en images les étapes des métamorphoses du papillon, de la grenouille et de la demoiselle, et les cycles du nénuphar et du poisson.
Que de vie sous l’eau douce et à sa surface ! Et aussi quelle délicatesse dans les dessins d’Émilie Vast, quelle apparente simplicité dans cette entreprise d’explicitation de la complexité du vivant et de la variété des saisons !
Chez le même éditeur, on trouvera aussi Eau salée, pour prolonger les eaux d’été.

Des Contraires

Des Contraires
Jennifer Bouron
Maison Eliza, 2020

Art de la contradiction

Par Anne-Marie Mercier

Ce petit album carré dédié à la question classique des contraires, un thème fréquent adressé aux tout petits, semble avoir pris le contre-pied de ce qui se fait d’habitude : au lieu de se concentrer sur les termes habituels (celles du grand/ petit, vide / plein, etc.), il aborde des questions plus subtiles (habile / maladroite, concentrés/ détendus) ou emploie des mots plus longs, allant vers les extrêmes (minuscule/ immense).
Tout aussi surprenant est le choix chromatique fait par l’artiste : là où, pour les tout petits lecteurs, on propose le plus souvent des couleurs primaires éclatantes sur fond blanc, on trouve ici des fonds rosés, bleu-nuit ou beiges et des motifs dans les mêmes tons étouffés. Certains couples demandent une réflexion pour être identifiés : dans le duo uni/multicolore qui montre une plante en pot d’une part et un vase avec un bouquet d’autre part, on peut s’interroger sur ce qui est désigné : le contenant, beige dans les deux cas et simplement rayé de bleu marine dans le deuxième ? ou la plante verte et les fleurs diverses de l’autre, qui déclinent des tons étouffés de roses avec quelques touches de bleu marine ?
Ainsi, ce n’est pas un album qui s’adresse aux tout petits (comment associeraient-ils le camion de glace à la notion de froid et le feu au-dessus duquel cuisent des brochettes de chamallows à celle de chaud ?) mais plutôt une jolie déclinaison graphique, une proposition de voyages autour de représentations de sensations, de motifs, d’expériences, un support pour se souvenir et parler.

Comment allez-vous ? Les expressions populaires expliquées par l’histoire

Comment allez-vous ? Les expressions populaires expliquées par l’histoire
Anne Jonas, Aurore Petit
De La Martinière jeunesse, 2019

Expressions « à la queu leu leu »

Par Anne-Marie Mercier

« Être sur la sellette », passer «  à tour de rôle », être « lauréat », toutes sortes d’expressions usuelles sont expliquées ici par leur histoire, ramenant à des objets disparus ou inaperçus (comme le laurier du lauréat). D’autres auraient leur origine dans un événement historique (« pour des prunes » ferait allusion à la seconde croisade à l’issue de laquelle les croisés n’auraient ramené que des pieds de prunier de Damas). Draconien, poubelle, Laïus renvoient à des personnages historiques ou mythiques.
Moins savant que l’un de ses plus illustres devanciers, le livre de Claude Duneton, Anthologie des expressions populaires avec leur origine, La Puce à l’oreille, paru dans sa première forme en 1978, plus rapide, accompagné d’illustrations aux couleurs vives qui prennent les expressions au pied de la lettre de manière comique, ce petit ouvrage est une introduction amusante et intéressante à l’histoire de la langue.

Imagier du vivant

Imagier du vivant
Martin Jarrie
Seuil, 2020

Images vivantes

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Martin Jarrie est à lui tout seul une exposition. En ces temps où l’on est privé de la contemplation des œuvres, depuis la fermeture des musées, c’est un bonheur de s’arrêter sur ses images, reproductions de vrais tableaux de l’artiste qu’est Martin Jarrie, dans lesquelles on devine l’épaisseur de la matière à travers la richesse de la palette. Certaines images ont la précision du trompe l’œil, d’autres la beauté d’une nature morte, parfois celle d’un tableau abstrait. Les fonds vont du noir le plus profond au rouge le plus éclatant, en passant par des verts, des blancs, des jaunes aux multiples nuances.
Selon le principe de l’imagier, des animaux et des plantes sont présentés, seuls, sans décor, et avec pour seul accompagnement textuel leur nom. Certains occupent toute une double page, le plus souvent ce sont de gros animaux (la vache, le mouton, le cochon, le cerf – superbe sur un fond de vert tendre – le maquereau, si bleu). D’autres occupent une seule page et jouent au jeu des correspondances avec leur vis-à-vis : complémentarité (un citron entier et un citron en coupe), rapprochement de couleurs (le radis et l’œillet rouge) ; parfois c’est juste un détail (la crête de la poule et la fraise), parfois c’est le début d’une histoire (un coq face à un renard) ; parfois c’est plus mystérieux : que va faire le chat avec le raisin? ou drôle (le cheval et le poivron).

On ne se lasse pas de contempler chaque détail, de se rassasier de ces couleurs : c’est magnifique, vibrant… vivant.

Feuilleter sur le site de l’éditeur

La Fabuleuse histoire de la terre

La Fabuleuse histoire de la terre
Aina Bestard
Traduit (espagnol) par Philippe Godard
Saltimbanque Éditions, 2020

Quand la science est fabuleuse

Par Anne-Marie Mercier

Publié en collaboration avec le muséum des sciences naturelles de Barcelone, ce superbe album est aussi un livre sérieux et bien documenté. Il nous entraine tout au long de ce qu’on appelle l’histoire de la terre, s’arrêtant à l’apparition des hominidés. Histoire géologique, traces du passé (fossiles), Big Bang, progressive rotondité de la terre, débuts de la vie, premières espèces des fonds marins, premières plantes et animaux qui commencent à apparaitre sur la terre ferme, vie aquatique, grands reptiles (dinosaures), mammifères (les mammouths, les ancêtres des tigres et des buffles,…). Il nous entraine de l’Eon hadéen au mésozoïque, accumulant tous ces noms étranges et fascinants. C’est un long chemin, tout au long des doubles pages de cet album au format à l’italienne, très allongé.

Rien de rébarbatif à ces savoirs : la mise en page intelligente, les procédés pour varier les effets (rabats, calques…) et la beauté des illustrations suffiraient, s’il en était besoin, à rendre tout cela passionnant.
Aina Bestard et les éditions Saltimbanque ont choisi d’imiter l’esthétique d’albums anciens, avec une couverture cartonnées et toilée, des papiers forts aux fonds verts, beiges. Les illustrations ressemblent aux gravures scientifiques anciennes, coloriées de couleurs éclatantes ou sourdes selon le thème. Elles font surgir des paysages extraordinaires qui semblent issus de voyages imaginaires. Aina Bestard illustre avec une certaine liberté (et cela est précisé par le texte) ce que nous dit la science  de notre temps sur ce passé lointain, et cette place laissée à l’imaginaire, paradoxalement, rend plus proche cette extrême ancienneté.