Le Chaos en marche, vol 1 (La Voix du couteau) et 2 (Le Cercle et la flèche)

Le Chaos en marche, vol 1 (La Voix du couteau) et 2 (Le Cercle et la flèche)
Patrick Ness
traduit par (anglais) Bruno Krebs
Gallimard jeunesse, 2009 et 2010

La nuit du chasseur, version SF/ Les Bienveillantes, version SF

par Anne-Marie Mercier

La nuit du chasseur, version SF

La Voix du couteau. Ce premier tome ouvre une série magistrale et dérangeante qui fera sans doute beaucoup parler d’elle et qui a déjà connu un grand succès dans les pays anglophones (Prix Guardian 2008 et Booktrust Teenage Prize 2008).

Comme œuvre qui s’inscrit dans un cadre de science fiction (et plaira pourtant à ceux qui n’aiment pas la SF), ce roman a un premier mérite, c’est celui de faire entrer le lecteur très progressivement dans le « novum » de ce monde : les premières pages proposent un cadre réaliste, une ferme, un adolescent boudeur, mécontent de tout, et notamment de son chien stupide, un cadeau, qu’il n’a a jamais voulu avoir et qui le suit partout. Il est aussi furieux d’avoir à faire les corvées de la ferme.

Lorsque le livre commence, il doit aller chercher des pommes (!) dans la forêt (!). Assez rapidement, on se rend compte qu’il y a des détails  curieux : les pensées des animaux sont audibles. Cela ajoute des traits souvent comiques car les pensées des bêtes ici ne volent pas très haut et les écureuils et les moutons ne valent pas mieux que le chien stupide. On découvre aussi le phénomène du « Bruit » : les pensées des humains sont elles aussi audibles, et c’est, on s’en doute, moins anecdotique, c’est même parfois insupportable : beaucoup en sont devenus fous. Progressivement, on découvre le cadre : une colonie de terriens, plus précisément une secte protestante, s’est installée sur cette planète. Les choses ont mal tourné : une guerre avec les autochtones, qui a fini par leur extermination. Un virus, qui a tué toutes les femmes. La perte des technologies et une économie de survie agricole, proche des conditions du 19e siècle. Un paysage qui ressemble au sud des Etats-Unis (l’auteur est né en Virginie) : des forêts, des marais, des champs, un bourg avec les commerces et artisans de base, un temple où l’on prie et enseigne le catéchisme. Un maire règne en despote inquiétant et le pasteur est un fou fanatique. L’apprentissage de la lecture a été interdit aux enfants. Enfin, un mystère : le narrateur est le plus jeune et le dernier enfant du village, il va avoir douze ans – en fait 13 ( !) – et il sait que tout le village attend cela, et que ce n’est pas forcément bon signe pour lui.

Afin de ne pas dévoiler la suite, on se contentera de dire que le héros, Todd, parti chercher des pommes trouvera une fille, que cet événement fera qu’il sera chassé plus encore qu’il ne fuira son paradis terrestre dont il était si mécontent, accompagné de son chien et de la fille et n’emportant avec lui que deux choses : un couteau et un livre. Ces deux objets portent tout le cheminement de Todd et la difficile perte de son innocence : il faut qu’il tue, et il ne le veut pas puis le veut terriblement et ne le peut pas, il faut qu’il lise, et il ne le peut pas (il est tout juste alphabétisé) ni ne le veut. Le livre est le journal de sa mère dans lequel toute la vérité a été écrite. Faute de le lire, Todd apprendra petit à petit la vérité sur son monde, son passé (tout ce qui a été écrit plus haut est faux), et son destin.

La plus grande partie du roman raconte la longue fuite de Todd et Viola, accompagnés du chien stupide, en direction de Haven (!). Marchant, courant, ne s’arrêtant jamais, pris d’angoisse et de terreur, ils finissent par se laisser porter en barque sur la rivière et arrivent à la fin du roman à ce qu’ils croient être le bon port. Ils sont poursuivis par des êtres sinistres, et notamment par le pasteur fou qui semble incapable de dormir ni de mourir. On sent une influence forte de La Nuit du chasseur, le film de Laughton : même angoisse, même poésie nocturne du chemin et de la rivière malgré cela.

C’est un magnifique roman, très dense, très riche. Fort bien écrit et bien traduit, raconté du point de vue de Todd, il imite le ton du garçon, son niveau de langue, une allure d’oral, des confidences et des pudeurs et même un accent : les bizarreries orthographiques qui surprennent au début (« satisfaxion ») finissent pas convaincre. Todd parle un anglais de colon un peu décalé, comme ses concitoyens. La narration suit un rythme soutenu et capte le lecteur.

L’histoire mêle adroitement différents thèmes de science-fiction. Mais ce cadre de SF ne voile pas les thématiques principales. Celles-ci portent aussi bien sur des point historiques et politiques (la manipulation de l’Histoire, la colonisation, les sociétés théocratiques, la place des femmes) que sur des thématiques psychologiques (la découverte des sentiments et le besoin d’un langage pour cela, le prix de l’indépendance). La thématique de la violence est la plus prégnante, tant dans les événements narrés que dans celle qui monte progressivement chez le héros. C’est sans doute sur la description des mécanismes qui engendrent la violence, que le roman touche le mieux à une vérité, en montrant comment un garçon ordinaire peut être progressivement emporté par un désir de meurtre qui n’est pas passager mais devient une part de lui-même.

Le livre est extrêmement noir. Si le garçon borné et boudeur devient plus sensible (et amoureux), c’est au prix de souffrances terribles et d’épreuves aussi bien physiques que morales dont il ne sort pas toujours vainqueur. Il se met à aimer, et perd progressivement tout ce qu’il aime. Les adultes sont presque tous atroces ou lâches. Les seuls qui échappent à cette règle sont éliminés. Si le héros, Todd, a treize ans, le livre n’est pas pour autant destiné à un public du même âge : il se dirige plutôt vers les jeunes adultes. D’ailleurs, le deuxième tome est encore plus sombre.

Les Bienveillantes, version SF

Le Cercle et la flèche (Le Chaos en marche, vol 2)

Ce deuxième tome réalise le programme annoncé par le titre de la série (« le Chaos en marche ») et par l’aphorisme de Nietzsche qu’il donne en exergue : « Si tu combats les monstres, veille à ne pas devenir un monstre. Si tu plonges ton regard dans l’abîme, l’abîme plonge son regard en toi (Par delà le bien et le mal, 146. NB : cet aphorisme est très apprécié par les blogueurs et amateurs de « World of Warcraft », preuve que les cours de philo laissent des traces chez les ados) ».

Il s’agit bien de Chaos et d’un chaos radical, érigé en but à atteindre. Que ce soit le Président/conquérant de Haven (représenté par le cercle) et ses troupes ou les résistantes/terroristes (représentées par la flèche), tous sont dans une escalade de violences. Cette guerre civile a l’originalité d’être une guerre essentiellement entre les femmes et les hommes. Mais elle a beaucoup de points communs avec d’autres guerres, réelles.

Le roman semble avoir été écrit par quelqu’un qui aurait lu les travaux de Robert Paxton (historien américain analysant les mécanismes de la collaboration, La France de Vichy, 1973), et qui aurait eu le projet d’écrire une version des Bienveillantes pour les jeunes adultes : les habitants de Haven se résignent ; le héros, Todd, finit par participer à des opérations de torture, de « sélection » pour le travail forcé de camps, et enfin d’extermination. Comme on est en littérature de jeunesse et en S. F., les victimes sont des « Spackles », les autochtones de la planète. Ils ont un corps différent et n’ont pas de langage, mais la narration, faite à travers le point de vue empathique de Todd, ne fait pas de différence : Todd sait ce qu’il fait et sait qu’il se perd et perd tout avenir. La narration fait alterner les points de vues des deux héros, Todd et Viola, séparés pendant tout l’ouvrage en dehors de brèves rencontres. Chacun décrit le camp dans lequel il est, celui des hommes et de la tyrannie de la nouvelle Haven pour Todd, celui des femmes puis des femmes rebelles pour Viola. Si l’héroïne, Viola, semble être du bon côté (pour l’instant), elle-même a les mains sales, elle le sait et en souffre terriblement.

Personne n’est épargné dans cette course à l’horreur. On ne lit pas et on n’achève pas Le cercle et le flèche sans malaise. La littérature pour adolescents (ou jeunes adultes) est rarement allée aussi loin dans cette implication du lecteur à travers un héros qui tombe progressivement : « Si l’un de nous tombe, nous tombons tous avec lui », dit le prêcheur de Prentissville. Malaise, donc.

La rédemption viendra-t-elle du ciel (Viola et ses parents, morts lors de l’atterrissage, étaient des éclaireurs pour une flottille de nouveaux colons qui arrive à Haven lorsque le roman se clôt) ? Le pauvre Todd est bien mal parti, mais l’amour le rend enfin capable de lutter (l’Amour, grande magie de la littérature de jeunesse, qui fortifie les faibles contre les forts, voir Harry Potter). Cependant, on doute que l’horizon s’éclaircisse rapidement : une nouvelle guerre commence à la fin du volume, contre les Spackles, qui viennent venger les leurs et l’on devine qu’il y aura bien des massacres et des atrocités dans ce nouvel épisode.

A suivre, donc

Chat-nouille

Chat-nouille
Gaëtan Doremus
Rouergue

Minoufeste anti jeux vidéo

par Anne-Marie Mercier

Petit album carré qui plaira beaucoup aux parents (et peut-être aux filles) et risque d’agacer terriblement les garçons : Mistigri, dès qu’il est seul, ne fait que regarder la télé, surfer sur internet, jouer à la console au lieu d’aller « jouer dehors ». Et il ne mange que des nouilles. Du coup, il ressemble de plus en plus à une nouille…

Humour grinçant, dessin drôle et décapant, un album-arme-de-destruction-massive ? En tout cas, un plaidoyer amusant pour la lecture et les jeux de plein air.

L’Heure du facteur

L’Heure du facteur
Betty Bone
Rouergue

Le noir est une couleur

par Anne-Marie Mercier

On retrouve dans cette « Heure du facteur » certains éléments de précédents albums de Betty Bone, La Nuit (Rouergue, 2005) et Balade (Sorbier 2005) et son style superbe : couleurs franches, décors stylisés (beaucoup de blanc), personnages colorés, jeux sur les courbes et les droites. L’histoire est simple. Tout est dans les variations de l’image, presque sans texte : un intérieur en noir et blanc, très épuré, juste des carrés de bleu dans la fenêtre et le fuchsia du chat qui dort sur une chaise. Un dessin noir affiché au mur, signé Johnny. Un personnage entre, le cadre se rapproche, de nouveaux détails apparaissent, la couleur envahit progressivement l’album. Une lettre part de la forêt enneigée, qui peint le cadre où vit Ali et arrive chez Johnny, en ville. Les personnages s’envoient des dessins du lieu où ils vivent, jolie façon de traiter métaphoriquement de la correspondance.

C’est calme et beau, ça donne une envie de neige et de lettre.

Voir le très beau site : http://www.bettybone.com/

Papa est parti en voyage

Papa est parti en voyage
Daniel Nesquens, Maria Titos,
Traduit (espagnol) par Caroline Lamarche
Rouergue, 2010

Enfant au père absent

par François Quet

Dans Quand papa était loin (1984, traduction de Bernard Noël), Maurice Sendak associait l’absence du père à une plongée de l’enfant dans un au-delà qui le dépasse et qui l’écrase. De cruels lutins enlevaient la petite sœur d’Ida, dont elle se sentait responsable, en lui substituant un bloc de glace, et l’héroïne devait plonger à reculons dans l’ici là-bas. Une imagerie cauchemardesque démentait presque la sérénité du scénario puisque, in fine, la petite fille retrouvait et libérait le bébé prisonnier.

Dans l’album de Daniel Nesquens et Maria Titos, on trouve le même parti-pris de mettre à distance une hantise enfantine par un dispositif fictionnel très fort. Chez Sendak, l’univers du conte était sollicité par l’illustration, les personnages (les lutins), les transformations, la magie. L’absence du père est ici motivée par un improbable prétexte, du moins dans le cadre quotidien de la plupart des jeunes lecteurs : papa est parti (en bateau lui aussi) à la recherche des oiseaux les plus jolis du monde, oiseaux exotiques ou oiseaux de paradis.

La déréalisation ne tient pas seulement à ce prétexte.

Les illustrations d’abord, de Maria Titos, ne représentent jamais étroitement ce que dit le texte dont elles développent des fragments. Une fillette laisse-t-elle s’échapper un ballon que celui-ci prend une place considérable à l’image, laissant courir après-lui une ficelle que le bateau du père semble suivre comme un rail, une larme (bleue) sur le visage de la mère donne le motif qui répété et déformé constitue la matière même de la mer sur laquelle s’aventure le navire. De multiples arabesques, cordages, bulles, ailes d’oiseaux traversent les doubles pages, donnent un élan, aspirent le récit vers le merveilleux. Si l’enfant joue avec un bout de pain qu’il transforme en bateau, l’image montre un bateau sur une mer bleue et son petit capitaine, serviette autour du cou, casquette de marine chevillée au crâne, les doigts arrondis en forme de télescope.

Le texte aussi participe de l’émotion et du merveilleux, en multipliant les phrases nominales, en usant d’une syntaxe minimale et d’une disposition paratactique : « Maman me serrait fort la main. / Une rafale de vent a agité ses cheveux./ Une larme a glissé sur son visage./Doucement ». Écrit à la première personne, cet album épouse le point de vue de l’enfant entre inquiétude et rêverie, loin de l’option dramatique adoptée par Sendak. L’omelette a la forme d’un crocodile dans l’assiette du petit garçon, et tout ceci ne l’empêche pas de vivre (de manger l’omelette et un yaourt, de se brosser les dents et d’aller au lit). Tout juste, les bulles de savon bleutées qu’il fait en se lavant les mains s’envolent-elles, disproportionnées, vers les marges de l’album, traduisant qu’il y a bien un ailleurs incertain, mais pas nécessairement triste ou angoissant.

On aura compris que cet album, à hauteur d’enfance, est rassurant. « Bonne nuit, papa » dit le petit garçon qui, en fermant les yeux, revoit le visage de l’absent, au moment même où celui-ci lui disait au revoir. On aura compris que si Sendak utilisait toutes les ressources du conte y compris celle qui suppose un passage par l’effroi pour atteindre à une forme de réconciliation, les auteurs de Papa est parti en voyage, préfèrent explorer la face sensible un peu inquiète, un peu interrogative d’une rêverie immédiate. Ce visage que nous ne verrons jamais, l’enfant le porte en lui, c’est ce qui lui permet de trouver le repos.

Le Petit album des poils

Le Petit album des poils
Pernilla Stalfelt
Traduit (suédois) par Sandrine de Solan
Casterman (les choses de la vie), 2010

Tout, vous saurez tout…

par Anne-Marie Mercier

Il y a tout dans cet album, documentaire et cependant humoristique et parfois loufoque ; tous les types de poils, tous leurs lieux, leurs rôles, ce qu’on fait avec (ou sans). Les dessins qui ne cherchent ni l’esthétisme ni le réalisme ont un côté joliment ébouriffé. Le texte, faite de phrases courtes ou de notations brèves est adapté à tous les lecteurs.

Pernilla Stalfelt, auteure suédoise a été traduite dans la collection « les choses de la vie » dans laquelle on trouve ses albums sur tous les sujets brûlant que sont les poils l’amour, le caca, la mort, la peur, la violence… l’ensemble est joyeux.

L’alphabet des gens

L’alphabet des gens
Przemyslaw Wechterowicz et Marta Ignerska
Traduit (polonais) par Margot Carlier
Rouergue, 2010

Alphabet des grands

par Anne-Marie Mercier

Cet alphabet est un très bel album, conçu autour d’une belle idée : prendre des silhouettes de gens et en faire des lettres (on retrouve ici une idée ancienne sur l’invention de l’écriture). Des ventres font un D, des cheveux un J, deux hommes qui se serrent la main un H… Les figures humaines sont dessinées à l’encre sur un fond clair, découpé et collé sur un fond coloré. Les lettres sont superbement étalées. Le texte, un peu elliptique, fait entendre les voix de toutes les personnes croquées : vieux, jeunes, hommes et femmes, etc.
C’est un bel objet à feuilleter, à savourer, mais ce n’est pas le support idéal pour  faire apprendre les lettres à des enfants de trois ans. On le verrait mieux pour des enfants plus âgés (ou des adultes) travaillant sur la forme et le trait.

Humanimal, notre zoo intérieur

Humanimal, notre zoo intérieur
Jean-Baptiste de Panafieu, Benoit Perroud et Lucie Rioland
Gulf Stream, 2010

Curiosa

par Anne-Marie Mercier

Le corps humain est décliné par cet album documentaire en plusieurs chapitres : les membres, la tête, la peau, l’intérieur du corps, hommes et femmes, comportements… Chaque double page se décompose en textes courts décrivant les caractéristiques de l’humain, les origines, l’évolution et enfin un encadré intitulé « le saviez vous ? », toujours curieux et intéressant. Les illustrations humoristiques sont le plus souvent bien vues contrairement à ce qu’on trouve trop souvent dans ce genre d’ouvrage.

Ainsi, en quelques pages, on peut s’amuser et apprendre des notions de biologie, d’histoire du vivant et du comportement… les pages sur la couleur de la peau sont très intéressantes.

Il est rare de trouver un album aussi bien adapté à la jeunesse, à la fois simple et ambitieux. L’auteur Jean-Baptiste de Panafieu, est un scientifique qui enseigne en collège. Il est aussi le directeur de cette collection pour laquelle il propose un modèle exemplaire.

Petits platons

La Folle Journée du professeur Kant et Le Meilleur des Mondes possibles
Jean Paul Mongin
Les petits Platons, 2010

Folle entreprise ou exploration de possibles ?

par Anne-Marie Mercier

La toute nouvelle maison des Petits Platons s’est donné pour but d’introduire la philosophie des philosophes en littérature de jeunesse. On précise « des philosophes », car la philosophie des idées est déjà bien représentée dans ce secteur à travers des albums posant la question, par exemple, du sens de la vie (La Grande Question de Wolf Erlbruch, Être, 2003), ou de la mort (La Visite de petite mort et Moi et Rien de Kitie Crowther (école des loisirs 2004 et 2000).

Ici, donc, on rencontre des philosophes et des idées. Belle idée. Belle maquette, beau papier, beau graphisme, beaux livres. Sur un volet de la couverture, un résumé très bref de la vie et de l’œuvre du philosophe, de son importance, de la lecture qu’il demande, est excellent. Le texte est plus contestable, surtout à propos de Kant : on présente le philosophe âgé, tout au long d’une journée réglée avec un soin maniaque comme toutes les précédentes, du lever au coucher. Un cours, une rencontre avec des amis, avec une jeune fille, les repas, la promenade. L’image du philosophe le montre très imbu de lui-même et la philosophie ne peut apparaître que triste et solitaire. Il est den outre outeux que les lecteurs jeunes soient sensibles à l’humour du texte, trop discret quand il n’est pas déplacé. Les allusions à Rousseau et à la Révolution française sont des raccourcis qui ne seront drôles que pour les connaisseurs, et seront de fausses informations pour les autres. Enfin, les idées de Kant apparaissent à travers un « best of » de formules qui ici encore ne fonctionnent que par la complicité et ne feront sourire, réfléchir ou se remémorer que des étudiants assez avancés ou des professeurs.

Le livre consacré à Leibniz montre lui aussi un philosophe vieux, laid, solitaire et triste, dont tous les amis et protecteurs sont morts. On ne voit toujours pas en quoi ce choix peut rapprocher les philosophes et la philosophie des enfants. Mais la suite est beaucoup plus réussie : à travers un dialogue avec un enfant fort bien amené et qui rappelle heureusement certains dialogues philosophiques des 17e et 18e siècles, Leibniz expose sa théorie des mondes possibles. L’exemple de Sextus Tarquinius (qui se rendra coupable du viol de Lucrèce) est proposé à la réflexion du jeune Théodore  qui est ensuite intégré lui même dans l’histoire en endossant le rôle d’un jeune prêtre de Jupiter appelé lui aussi Théodore (jolie image des enchâssements de mondes). Celui-ci voyage dans les airs, rencontre Athéna, rêve, passe d’un monde à l’autre, puis se réveille, ramenant le Théodore ‘réel’ au monde. Le texte se clôt surs les conclusions pratiques de la théorie de Leibniz (comment vivre ?) et sur une évocation poétique d’un monde dense, musical et vivant. Bien écrit, accessible, inventif, ce livre pourrait être proposé à des élèves de différents âges.

Les petits Platons sont une collection riche de possibilités mais aussi d’écueils. Le public auquel elle se destine n’est pas encore très net, ce qui n’est pas un obstacle en soi. Mais l’image des philosophes devra être pensée avec un plus grand souci du public choisi pour remplir le rôle qu’elle se fixe et l’utilisation de l’humour mieux contrôlée. D’autres titres sont parus (Socrate, Descartes). Espérons-les davantage du côté de Leibniz que de Kant.

Travailler moins pour lire plus

Travailler moins pour lire plus
Alain Serres et Pef
Rue du monde (kouak !), 2010

par Anne-Marie Mercier

Contre celui Dontontairalenom

Jolie fable dont les adultes auront compris le propos et saisiront l’humour, ce petit album peut plaire également aux enfants (et les instruire aussi…) : ils apprécieront la description de l’île Turbin (gouvernée par le roi Dontontairalenom (le Président actuel en Voldemort ?), où les professions principales sont rangées chacune sur une montagne et participent à l’équilibre du pays, tandis qu’à l’écart se trouve le mont Boukiné, où se font les histoires et les livres, destinés à l’exportation et interdits aux habitants.

On y trouve une intéressante description de la valeur du livre, aussi bien marchande que symbolique, des dangers supposés de la lecture et de ses bonheurs, tout cela porté par une historiette drôle et légère, bien accompagnée par les dessins de Pef.