Petit poisson veut voler
Wang Yi
HongFei Cultures, 2011
Quand Plouploufski s’envole…
Par Dominique Perrin
Les éditions HongFei et l’illustratrice Wang Yi proposent ici de revisiter une fable que la littérature de jeunesse nous a rendue familière – de Grain d’Aile de Paul Eluard et Jacqueline Duhême à Remue-ménage chez Madame K de Wolf Erlbruch : celle de celui-ou-celle-qui-veut-voler, et chez qui la fidélité au désir, moyennant folies mais aussi travail sur soi, évolution et apprentissages, permet finalement l’envol. Envol physique, envol symbolique, la question n’est pas là et chacun peut défendre son interprétation, dans la réécriture de Wang Yi comme dans les autres versions qu’on peut avoir aimées. On peut ici rêver à juste titre sur les avatars mondiaux, asiatiques en l’occurrence, de cet éternel rêve d’envol, qui ont pu animer la création de ce Petit poisson veut voler entre Chine et France.
Plein de traits originaux aux plans thématique – onomastique – et syntaxique, cet ouvrage appelle à être présenté, par-dessus tout, comme une œuvre visuelle, qui suit avec justesse les appels d’un imaginaire plastique qui s’empare sobrement de la typographie même.
Quoi ? Vous ne connaissez pas Frout-Frout le cochon, Chtok-Chtok le chameau ou Badaboum le lion, encore moins Hop le mouton, Toc la poule ou Couic le pingouin ? Heureusement, la ménagerie d’animaux tous plus étonnants les uns que les autres, toujours curieux et drôles, vient de se doter d’un nouvel arrivant : Ouille ouille ouille le zèbre.
La couverture est attirante et son illustration, représentant une petite fille (reconnaissable uniquement à la barrette qu’elle a dans les cheveux !) qui court toute nue avec une culotte à petites fleurs rouges dans les mains, fait très envie ! Mais, par la suite, les hypothèses faites par les différents animaux qui trouvent cette culotte (bonnet pour lapin, couverture pour oisillons ou drapeau pour queue de souris), si elles font sourire dans un premier temps, n’empêchent pas l’impression de déjà vu.
Par son format étroit et vertical, cet album se rattache immédiatement à l’esthétique chinoise pour mettre en scène deux « chengyu », proverbes très connus, dont la morale se décline en quatre mots en chinois : « attendre le lapin sous un arbre » et « un lapin malin a trois terriers ». Ces deux fables ont en commun l’attente et le jeu de cache-cache avec le paysan ou avec les chiens. L’illustratrice fait des collages où domine la texture des papiers et des tissus, mais l’expression des sentiments est toujours très raffinée, les postures et les mimiques extrêmement suggestives et empreintes d’humour. Autour des principaux protagonistes que sont les lapins et les chiens, les autres animaux de la forêt ou bien des villageois forment une espèce de chœur antique, avec une grammaire des visages qui figure en contrepoint, l’inquiétude, la déploration, l’incompréhension ou la moquerie, ce qui en rend la compréhension aisée même pour les plus petits. Les plus grands seront sensibles aux valeurs explicitées par l’histoire.
Les auteurs nous offrent une très jolie variation sur les albums et poèmes répétitifs fondés sur l’enchâssement, à l’image du célèbre poème d’Eluard, « Dans Paris ». La couverture, découpée, ouvre une fenêtre en forme de cœur sur l’image d’une maison, fil directeur de cette comptine. Comptine ? Non, pas vraiment, et on se prend à le regretter car le nombre des habitants aurait pu augmenter ou diminuer au fil de l’album. Mais peut-être cela aurait-il été trop évident, trop « instructif ». Seuls les couleurs sont au rendez-vous et les animaux et peuvent donc, avec les tout-petits, faire l’objet de découvertes. Et ce qui est vraiment très amusant, c’est de repérer les différents procédés utilisés dans l’illustration pour insérer les maisons les unes dans les autres. La chute de cette « nursery rhyme », reste dans la tradition mais la réinterprète subtilement, en usant de la magie des répétitions. Cet ouvrage est la preuve que le petit bruit discret d’un cœur qui bat peut grandement réjouir les lecteurs.