Rose ?

Rose ?
Pauline Kalioujny
Père Castor 2019

A la recherche de ma couleur

Par Michel Driol

Dans la roseraie, une petite fille est née. Quelle sera sa couleur préférée ? Rose ?, lui demande la nature. Mais la petite fille se révolte et parcourt le jardin où chacun des fleurs lui propose sa couleur : orange pour les renoncules, jaune pour le tournesol ou les chrysanthèmes, vert pour l’artichaut, bleu pour le chardon, violet pour le pavot. Passant la nuit dans le cauchemar noir d’un dahlia, elle se réveille avec le blanc de la fleur de pommier. De retour  dans la roseraie, elle trouve la couleur de ses rêves et sa fleur préférée, la plus simple.

A partir de la question du rose pour les filles, qui renvoie aux stéréotypes de genre, l’album fait de riches propositions et invite à de nombreux voyages poétiques. D’abord à la rencontre des fleurs et de leur diversité, qui se révèlent d’incroyables lobbyistes pour imposer leur couleur à la petite fille. Se succèdent une série de doubles pages quasiment monochromes qui illustrent chacune une fleur gigantesque face à une petite fille toute menue, et découvrant un monde qui n’a rien de paradisiaque, dans une exploration sensuelle et ludique. Ce parcours qui conduit du rose aux couleurs sombres conduit aussi du jour à la nuit, de la naissance au cauchemar. Le temps passe, inexorablement. Mais le voyage dans le monde du jardin, comme chez Du Bellay, se clôt par un retour aux origines quasi baudelairien puisqu’à la couleur blanche s’ajoute le parfum exquis de la fleur de pommier blanche. Ce voyage dans le jardin est aussi une invitation à résister à tout ce qui veut s’imposer à nous, nous imposer des gouts, de façons de penser : publicités agressives, couleurs uniques et enfermantes. Ainsi le blanc pur et final, tendre et quasi pastel par opposition aux couleurs violentes du début est comme une invitation à s’ouvrir aux autres couleurs, à la diversité du monde et au métissage que proposent les dernières pages – et les pages de garde. SI l’on est sensible aux fleurs et à ‘atmosphère particulière de ce jardin – sans doute proche d’Alice au pays des merveilles – on n’en est pas moins sensible aux nombreux animaux qui peuplent cette nature : escargot, abeille, chenille… Grandir, à l’image de la petite fille qui est d’abord minuscule alors qu’à la fin les proportions s’inversent, c’est aussi comme les pages d’ouverture et de fermeture le proposent, sortir du jardin par la grille qui s’ouvre, passer de l’immobilité des choses au mouvement vers l’avenir, vers le futur, vers sa propre émancipation.

On le voit, bien au-delà du point de départ lié au rose pour les filles, cet album très riche – en particulier par son graphisme, des linogravures très poétiques – trouvera chez ses lecteurs de nombreux points de résonances. A signaler que l’illustratrice a remporté le Grand prix de l’illustration 2018 de Moulins pour un autre album, très différent mais tout aussi réussi, Promenons-nous dans les bois.

Les Fleurs parlent

Les Fleurs parlent
Jean-François Chabas, Joanna Concejo
Casterman, 2013

Le langage des fleurs ou Ovide revisité

Par Anne-Marie Mercier

lesfleursparlentPas de métamorphose dans ces trois récits de Jean-François Chabas, mais une rêverie sur la signification qu’on attribue aux fleurs, sur ce qu’elles évoquent. Les commentaires d’un ouvrage sur le langage des fleurs (de G. X. Geissmann, paru en 1899) sur la tulipe, l’œillet blanc et la pivoine sont autant de départs d’histoire. La valeur de la tulipe nous transporte aux Pays bas où un vieil inventeur d’une variété rare découvre la cupidité de ses semblables et la dureté du monde. L’œillet blanc est l’histoire d’une amitié entre deux enfants d’une tribu indienne d’Amérique que tout oppose, jusqu’à leur rencontre avec un grizzli. La pivoine orgueilleuse est l’image d’une très belle enfant, puis jeune fille puis femme, Narcisse au féminin si folle d’elle-même qu’elle se perd.

Le texte est complexe, la vision du monde désenchantée et sombre ; l’ouvrage ne s’adresse pas aux enfants mais à des lecteurs confirmés prêts à méditer sur les questions de signification, sur les apparences et leurs pièges. Les illustrations de Joanna Concejo, délicates, montrent à travers ces correspondances la fragilité des belles choses.