L’Anti-Magicien, t. 4 : l’abbaye d’ébène

L’Anti-Magicien, t. 4 : l’abbaye d’ébène
Sébastien de Castell
Gallimard jeunesse, 2019

« Je suis ton père »

Par Anne-Marie Mercier

Le premier volume de la série de L’Anti-Magicien, annoncée en six volumes, était prometteur, par l’originalité de ses personnages, de son univers et de son intrigue. Les deuxième et troisième volumes, tout en gardant les mêmes qualités, étaient moins denses et ralentissaient un peu le tempo. Le quatrième tome renoue avec un rythme endiablé, des rencontres avec de nouveaux personnages, souvent jeunes comme le héros, des forces inconnues, une complexité géographique et temporelle, des combats épiques…
Le mystère des êtres est au cœur de ce volume, et notamment la complexité et l’ambiguïté des relations de Kelen, avec son père et avec sa sœur. Son père semble prêt à tout pour gagner le pouvoir absolu comme chef de clan et détruire pour cela les porteurs d’ « ombre au noir » dont son fils fait partie. Sa sœur, dotée de pouvoirs magiques qu’il n’a pas, manipule Kelen, tout en l’aidant à de nombreuses reprises. Enfin, les personnages rencontrés sont autant de figure doubles, tantôt ennemies, tantôt amies, laissant le héros à sa solitude et à sa méfiance. L’abbé de cette abbaye est une autre figure paternelle, protectrice et menaçante, sombre comme le père d’un certain Skywalker… Quant au chacureuil, l’animal partenaire acariâtre de Kelen, il condense tout le désir d’union d’un garçon qui peine toujours un peu à accéder à l’âge d’homme malgré des rencontres féminines troublantes : celles-ci le renvoient toutes à son échec.
L’abbaye faite d’ombre est une belle invention, de même que les formes diverses que prend cette « ombre au noir » sur les visages – et parfois sur les corps – de ceux qui en sont porteurs. Les chemins et ponts magiques en sont une autre.  Sébastien de Castell publiant deux volumes par an fait preuve ici d’une très grande créativité et parvient à unir une complexité grandissante avec une cohérence ferme : tiendra-t-il jusqu’au sixième volume ? Kelen arrivera-t-il à maitriser ses pouvoirs ? Retrouvera-t-il celle.s qu’il aime ? Se réconciliera-t-il avec son père sans se perdre lui-même ?… (la suite au prochain).

Les Faits et gestes de la famille Papillon, t. 1

Les Faits et gestes de la famille Papillon, t. 1, Les Exploits de grand-papa Robert
Florence Hinckel
Casterman, 2019

 

Par Anne-Marie Mercier

Difficile (impossible ?) de classer ou de résumer ce nouveau roman de Florence Hinckel.
Essayons : il y a la famille Papillon, qui a le talent d’arranger les choses et a permis d’éviter de nombreuses catastrophes. Et puis, il y a la famille Avalanche, qui a le pouvoir inverse. L’histoire de l’humanité, avec ses progrès, ses découvertes, ses désastres et ses tragédies est revisitée par l’histoire de ces familles et l’on devine que l’héroïne va bouleverser la donne. Comme dans bien des familles, tout n’est pas aussi simple : les uns peuvent s’avérer être les autres, ça se croise, se mêle… On ne va pas vous faire un dessin.

C’est d’autant plus inutile que Florence Hinckel truffe son récit d’images, issues de la collection de Jean-Marie Donat, collection de photos anonymes, souvent anciennes, sur lesquelles l’auteure s’appuie pour donner corps à ses fantaisies, ajouter un brin de loufoquerie (les images sont souvent dans ce ton), brouiller les pistes comme un récit d’aïeul qui perd parfois le fil ou cherche à taire des secrets. Le regard sur la littérature de jeunesse qui aime imaginer les « pouvoirs » de ses héros depuis Harry Potter est gentiment brocardée à travers le livre de madame Feuillette ((Histoire des pouvoirs familiaux de l’Antiquité à nos jours).

L’ensemble est surprenant et souvent drôle, par exemple ce portrait d’écrivain :
« J’ai rencontré de nombreux écrivains et de nombreuses écrivaines dans ma vie et je n’ai jamais rencontré d’êtres plus tourmentés. L’air traqué et le sommeil perturbé, ils sont tour à tour hantés ou en transe. Quand on leur demande pourquoi ils ne font pas quelque chose de plus paisible, comme veilleur de nuit, fleuriste, professeur d’université ou ambassadrice de l’archipel des Tuvalu, leurs eux lancent des éclairs et ils rétorquent, pleins de fougue, qu’ils n’ont pas choisi, que c’est comme ça, que l’écriture c’est la vie et que leur ôter l’écriture ce serait leur ôter la vie. Eric Blair était un spécimen tout à fait ordinaire d’écrivain…

Tor et les garnements

Tor et les garnements
Thomas Lachavery
L’école des loisirs (mouche), 2017

Le retour du troll

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir Tor et ses amis les trolls. A nouveau il lui faut laver l’un d’eux, un tout jeune que son ami lui a confié pour le protéger de la guerre qui va commencer chez eux. Au même moment, le village accueille son homme célèbre, un acteur fameux. On se doute des scènes de pagaille en perspective.

Mêlant dégout et tendresse, le portrait du jeune troll est savoureux, et surprenant. Mais on est un peu loin de la fraicheur et de la simplicité des premières aventures de Tor.

L’Anti- Magicien, t. 3 : L’ensorceleuse

L’Anti- Magicien, t. 3 : L’ensorceleuse
Sébastien de Castell
Traduit (Canada) par Laetitia Devaux
Gallimard jeunesse, 2019

 

Abracadabra !

Par Anne-Marie Mercier

Le premier tome de cette série qui en prévoit six était prometteur, le deuxième décevant, le troisième est… intéressant mais pas encore très abouti : l’auteur a bien compris que pour faire survivre son héros sans pouvoirs dans un monde de mages très puissants qui veulent tous sa mort, il allait devoir le doter de quelques ressources supplémentaires. Ses atouts, comme son astuce (très limitée pour mettre des touches d’humour dans le texte, ce qui n’est pas indispensable à mon avis et tombe à plat), son héroïsme (là encore, l’auteur a du mal à faire des choix et son héros ne se comporte de la sorte que par erreur, ou faute de choix), ses fidèles soutiens (là c’est assez réussi, avec un animal familier qui n’est pas vraiment de bonne compagnie, et une femme mystérieuse et douée) sont augmentés par quelques ajouts : de nouveaux amis (des filles, de son âge, tiens !) des pouvoirs enfin, une vue double qui lui permet parfois de voir ce que d’autres ignorent, une capacité à plonger dans le monde de l’ombre, et enfin le pouvoir que lui donnent des pièces mystérieuses. Son apprentissage dans ce domaine, seul et à l’instinct, est un peu rapide et guère convaincant, mais bon, l’auteur avait du retard à rattraper.
De beaux univers, de sombres complots, un monde en péril que seul un jeune garçon peut sauver, des cartes mystérieuses, de la magie blanche et noire, il y a beaucoup de trouvailles ingénieuse et d’ingrédients intéressants, mais on sent toujours un manque de maitrise globale de l’univers et des personnages, comme si le plan d’ensemble n’avait pas bien été anticipé, dommage ! Le premier tome reste le meilleur.

Le roman, pour les tomes 1 et 2, a été finaliste du grand prix de l’imaginaire 2019

Les Chroniques de Zi, vol2 (Nara) et 3 (Turi)

Les Chroniques de Zi, vol2 (Nara) et 3 (Turi)
Jean-François Chabas
Nathan, 2018 et 2019

Mondes croisés

Jean-François Chabas qui a essayé un peu tous les genres avec brio et une belle écriture, s’adonne ici à la fantasy, un peu à la manière de Tolkien, avec un monde imaginaire (une carte en présente les mers et les continents), des êtres fantastiques (ogres, sorcières, dragons, etc.), une princesse belle et hardie, un chevalier amoureux, son rival et ami – un enfant trouvé mystérieux aux cheveux bleus–, leurs fidèles montures infatigables…
Chaque épisode laisse découvrir un nouveau paysage, de nouveaux ennemis, ou des amis inquiétants. On a aussi un bel exemple de mélange de traditions : si la princesse Nara semble venir de Polynésie, son amoureux semble sorti d’un roman de chevalerie, et l’ami de celui-ci d’un conte de fées…
L’auteur a choisi une technique qui lui permet de raccourcir ce qui aurait pu être une très longue saga : les péripéties  s’enchainent à la suite de nombreuses ellipses qui épargnent au lecteur les temps moins riches en événements, les attentes et délais (souvent elles  sont justifiées par le fait que l’un des héros s’évanouit, puis se réveille pour le chapitre suivant).
Cela donne une densité très généreuse au roman. Tout est mené tambour battant sur terre et sur mer, avec d’épais mystères qui font que personne ne sait qui est ami ou ennemi, et de nombreux moments où la vie des héros tient à peine à un fil, et d’autres où ils se chamaillent de manière comique. Deux autres volumes sont attendus : la fée Zi qui pour l’instant se contente d’observer les événements, n’a pas dit son dernier mot.

Prosper Redding, vol 2 ; : La Dernière Vie du Prince Alastor

Prosper Redding, vol 2 ; : La Dernière Vie du Prince Alastor
Alexandra Braken
Traduit (USA) par Isabelle Troin
La Martinière jeunesse, 2019

Gadoues diaboliques

Par Anne-Marie Mercier

Les aventures de Prosper Redding, habité par un démon nommé Alastor sont bien alambiqués, et pleines de péripéties, de recoins, de monstres divers tous plus gluants les uns que les autres. Elle se déroule dans le monde des démons, c’est donc une sorte de descente aux enfers qui mène le jeune Prosper à la recherche de sa sœur (voir le mythe d’Orphée). Pourra-t-il la retrouver ? Ayant vendu son âme et son corps au démon, pourra-t-il se sauver de cette malédiction ? que deviendra Alalstor, qui cherche en utilisant le corps de Prosper qu’il habite (ce thème du corps habité semble très présent ces temps-ci en littérature pour adolescents) à reconquérir son royaume ? toutes ces questions sont résolues dans les 485 pages de ce volume, en prenant son temps pour décrire les horrifiques créatures et les terreurs qu’elles suscitent. Enfin, la couverture est très réussie.

L’Anti-Magicien, vol. 2 : l’ombre au noir

L’Anti-Magicien, vol. 2 : l’ombre au noir
Sébastien de Castell
Traduit (Canada) par Laetitia Devaux
Gallimard jeunesse, 2017

Amis et ennemis

Par Anne-Marie Mercier

Le deuxième tome n’a pas la richesse anthropologique du premier et comporte davantage de scènes d’action; il augmente aussi la complexité de l’intrigue et la noirceur du monde. Le héros est toujours aussi maladroit (mais il se sort de toutes les difficultés – ça en devient un peu gênant). Son ami animal, le chat-cureuil, reste aussi insupportable et attachant. Enfin, autour de lui, de nouveaux personnages mettent le héros à l’épreuve de l’amour, de l’amitié, de la fidélité… il va ainsi d’initiation en initiation, en attendant l’épreuve finale… (nous aussi).

 

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups
Cassandra O’Donnell,
Flammarion jeunesse, 2018

Métamorphes au collège

Par Anne-Marie Mercier

L’idée est bonne au départ, et propose une situation intéressante : dans un monde post apocalyptique, vivent des humains retournés technologiquement et scientifiquement au moyen âge et des Yokaïs, métamorphes capables de passer de l’apparence humaine à une apparence animale, qui dépend de leur appartenance à un clan, loup, tigre, aigle ou serpent. Une guerre sanglante les a opposés entre eux et a décimé également les humains. Depuis, tous vivent dans une paix fragile, qui dépend d’un accord selon lequel les métamoprhes n’ont pas le droit de parler à une personne d’un autre clan, ni d’attaquer un humain, et les humains n’ont pas le droit d’étudier les sciences ni de fabriquer des armes.
Cela se gâte lorsqu’on s’intéresse aux personnages principaux. Ceux-ci sont issus des quatre clans, ils sont mêmes, comme par hasard, fils et filles (deux garçons, deux filles – parité parfaite et l’une a les cheveux clairs et l’autre sombres…) des chefs de ces clans, destinés à régner – et comme tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes romanesques ils sont tous très très forts, très intelligents, avec des tas d’autres qualités que normalement ils réservent à ceux de leur clan. Sous l’apparence humaine ils sont très proches d’adolescents tels qu’on les représente dans les college novels, amis fervents, pas très intéressés par les matières scolaires, et très remontés contre certains enseignants.
Au collège, métamorphes et humains sont réunis avec l’idée que cela renforcera la paix sociale et la compréhension entre les races ( évocation de notre collège ? L’auteure est française, elle signe d’un pseudonyme ). C’est ainsi que la louve a rencontré le tigre et que, malgré l’interdiction de parler à des élèves d’un autre clan, ils ont développé une amitié faite de reconnaissance et d’attirance (on devine un drame futur à la Roméo et Juliette), et c’est aussi dans le cadre scolaire que l’héritier des serpents et celle des aigles, l’un 16 ans, l’autre 12, les rencontrent. Les relations entre clans font aussi penser à des histoires de collège où souvent des élèves de différents groupes sociaux se côtoient mais ne se rencontrent pas vraiment.
Les chapitres font alterner  les différents points de vue, dosent savamment intrigue amoureuse et politique. Les phrases sont courtes et l’écriture rythmée. Enfin, il y a de l’action et du suspens : on évite une guerre entre tigres et loups grâce à la sagacité du héros tigre et on découvre un complot des humains contre les Yokaïs. Lorsque le roman s’achève, nos quatre héros sont bien isolés, face à la bêtise des adultes. Entretemps ils auront étripé (et ce n’est pas une image) quelques humains, dont leur professeur de sport.
On retrouve la veine de Stephenie Meyer, en moins cohérent et moins subtil (si, c’est possible !) dans le traitement des personnages principaux et secondaires et en cela le roman semble hésiter sur l’âge de son lecteur : les adultes sont tous bornés et les humains sont méchants et stupides, les petits enfants sont innocents et sensibles, les adolescents ombrageux et violents – et quoi qu’ils fassent ils ont raison. N’y aurait-il pas, en plus d’une paresse scénaristique, un peu de démagogie ?

Natacha Fleurot propose sur culturellement vôtre un article détaillé.