Le Temps du Capitaine Brett

Le Temps du Capitaine Brett
Blexbolex
La Partie, 2026

 Abordage de l’innocence

Par Anne-Marie Mercier

Le Temps du Capitaine Brett est un livre qui ne laisse pas indifférent et dont on ne sort pas indemne, comme d’autres grands livres d’enfance. Comme dans Pinocchio ou L’île au trésor, un enfant y fait l’expérience à la fois de l’aventure et de la solitude. Il découvre la méchanceté,  l’ambivalence des sentiments, et la dangerosité du monde, bref, il vit le temps de la fin de l’enfance et de la fin de l’innocence.
Comme dans les romans cités plus haut tout cela est agréablement coloré de thèmes classiques de l’aventure (pirates, trésor, enquête,…). Ici, c’est particulièrement coloré, au sens propre, avec les belles images de Blexbolex à l’esthétique inspirée de la sérigraphie. On retrouve l’univers étrange des Magiciens dans ce volume qui lui ressemble aussi formellement.
Le jeune héros est envoyé chez un oncle savant, collectionneur et distrait, qui ne s’occupe pas beaucoup de lui. Il s’y ennuie malgré la présence bienveillante d’une cuisinière-gouvernante talentueuse. Il s’échappe pour parcourir en cachette la ville, impressionnante (Leipzig ?). Il tombe sur une bande de pirates dirigée par un capitaine à tête de mort et comprenant entre autres un chat anthropomorphe et une fille portant un masque. Pirates de rivières, et d’égouts, ils ne craignent pas de faire couler le sang. Ils capturent l’enfant et l’enrôlent comme mousse à bord de leur barque étrange. Les différents chapitres montrent comment l’enfant tente de leur échapper et comment il retombe sans cesse entre leurs griffes, comme dans un rêve récurrent
Au fil du texte, on comprend que l’oncle (et peut-être toute la famille Perthuis, dont le nom, archaïque comme le prénom de l’enfant, Hyéronimus,  est significatif) a rencontré le capitaine dans son enfance : malédiction familiale, fantasmagorie de l’enfant qui s’ennuie, métaphore de fins d’enfance et d’un temps répétitif, toutes les pistes d’interprétation sont possibles. L’ensemble est captivant et superbe, entre le roman graphique et l’album.
En 2009, Blexbolex a reçu la Golden Letter (Prix du plus beau livre du monde) à la Foire du livre de Leipzig pour son Imagier des gens (Albin Michel Jeunesse). Poursuivi par Saison (2009) et Romances (2013), il forme un superbe triptyque.

 

Méchant Charles

Méchant Charles
Alex Cousseau, Philippe Henri Turin
Seuil (Seuillissime), 2026

Poémes en flammes

Par Anne-Marie Mercier

Paru en grand format en 2019, cette histoire méritait bien une réédition. Le format poche à couverture souple lui donnera sans doute une plus grande diffusion, au prix d’une perte en dimensions. C’est un épisode d’une série commencée en très grand format avec Charles à l’école des dragons (2010) – voir la critique excellente de Christine Moulin sur lietje. Dans le tome troisième on le voyait tomber amoureux d’une princesse (2015).
Charles est donc un dragon (les enfants adorent, bien sûr !) ; son amie la princesse Cornélia (non, pas Camilla, ha !) est une dragonne. Tout va bien jusqu’ici. Mais Charles est tout petit et elle, immense. Il est poète. Il porte un chapeau melon (normal, il s’appelle Charles, il est anglais, et on est en 1833). Il a des allergies terribles au pollen.
Toute cette histoire est magnifiquement illustrée dans des couleurs éclatantes. Charles est d’un très beau jaune, sa dragonne en rose et noir fait une élégante cocotte, les fleurs sont écarlates, et l’océan bien bleu. Les points de vue et cadrages varient comme au cinéma : du grand et beau spectacle !
Cette aventure les montre atterrissant sur une île fleurie, d’où arrive le drame : Charles éternue, ils se disputent, Cornélia s’en va, Charles est menacé par une tribu sauvage, s’en prend à plus petit que lui… enfin les catastrophes s’enchainent jusqu’au happy end qui montre les deux dragons réconciliés, fuyant une bataille bien humaine qui se déroule tout en bas alors qu’eux frôlent les nuages.
Les dragons sont pacifiques (quand ils ne souffrent pas d’allergie), les hommes non. Ils sont aussi poètes et l’aventure est ponctuée de belles créations de Charles, tantôt amoureuses, tantôt vengeresses, à la manière du Cyrano d’Edmond Rostand (mais en moins bien, ses vers étant souvent du genre mirliton). Charles conclut, voyant les hommes de deux continents s’entretuer : « Regardez-les
Oh qu’ils sont laids
A brandir leur fusil
Comme un second zizi »
Le fait que l’un des camps soit celui des anglais colonisateurs et l’autre celui d’une tribu native n’est pas évoqué : Charles pratique un pacifisme radical.

Fleur d’argent

Fleur d’Argent
Cécilie Eken

Traduit (danois) par Catherine Renaud
Hélium, 2026

Un cocon dans une nature luxuriante

Par Pauline Barge

C’est la fin de l’été, avec sa chaleur étouffante et la rentrée des classes. Pour Jonas, cela n’a pas un goût agréable. Il doit bientôt déménager et l’éloignement prochain avec son meilleur ami Simon le chagrine. Cependant, avant même qu’il ne parte, Simon l’abandonne soudainement. Jonas passe alors ses derniers moments seul, dans le repaire secret qu’ils s’étaient construit, au fond d’une mystérieuse maison à la lisière de la forêt. Ce petit cocon va être chamboulé : la vieille dame qui occupait cette maison, la « Sorcière », décède. Poussé par sa curiosité et son inquiétude, Jonas va devenir malgré lui le gardien de toutes les plantes de cette drôle de demeure. Une banale occupation, jusqu’à ce que Fleur d’Argent fasse son apparition. Cette fillette mi-plante, mi-humaine, lui demande de la sauver, avec toutes les plantes de la maison. Jonas livre alors un véritable combat pour préserver cette nature luxuriante.
Ce court roman est très doux et bienveillant. Il nous embarque d’abord au milieu des plantes et des merveilles de cette fascinante maison. On s’y perd avec Jonas, on ressent ses joies et ses surprises. Ce récit émerveille, par son caractère improbable et sa créativité épatante. La plume de Cecilie Eken est pleine de poésie, faisant de ce sujet et de cette idée d’apparence simple, une histoire totalement envoûtante. Au-delà de son caractère fantaisiste réussi, le roman porte d’autres messages forts pour les lecteurs. L’écologie est un point clef dans ce roman, montrant l’importance de la protection de l’environnement, mais surtout le pouvoir que la nature peut avoir sur nous. Jonas est un personnage touchant par sa générosité et sa bienveillance. De même, son caractère curieux et sa résilience face aux bouleversements de son quotidien font de lui un héros dans lequel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier aisément.
Fleur d’Argent est donc un roman brillant, qui restera dans le cœur de chaque lecteur. Une belle lecture quand le mauvais temps et l’attente de la renaissance de la nature nous rongent. Le récit parle beaucoup d’amitié, et c’est également ce que peut être ce roman : un ami, un refuge, pour des lecteurs ayant besoin d’un moment d’évasion, d’un cocon protecteur au sein d’une nature surprenante et attachante.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Le Livre de Papy

Le Livre de Papy
Pascal Prévot
Rouergue, 2025

Le bain des histoires

Par Anne-Marie Mercier

Papy est fatigué. Mais il est heureux de voir ses petits enfants à qui il raconte beaucoup d’histoires, celles du temps où les mots avaient des ombres et où les baignoires servaient de portes pour passer d’un endroit à un autre : de la chambre Alexandre Dumas fils à celle de Dumas père dans un grand hôtel ou de l’île de Sainte-Hélène aux Amériques pour permettre l’évasion de Napoléon, entre autres. Les robinets servent de téléphone, et quand on n’est plus dans une baignoire mais dans une baleine (ce qui est à peu près la même chose) on trouve encore un autre moyen… Entre tout cela on aura suivi des agents secrets poursuivis, et assisté à la naissance du narrateur (dans la baignoire de Napoléon justement, miraculeusement conservée après une tentative d’évasion manquée).
Pascal Prévot suit les aventures en baignoire avec une belle constance, cette fois sans son héros Théo (Théo chasseur de baignoires en Laponie (2016), Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche (2018)… Ces aventures sont contées avec beaucoup de verve et d’allant, malgré le voile de tristesse amené par le mort du papy conteur. Mais, comme l’indique l’épilogue, les livres et les histoires ne meurent jamais…

Le Brasier

Le Brasier
Florence Hinckel
L’école des loisirs (Médium), 2025

Les Cygnes sauvages, la véritable histoire

Par Anne-Marie Mercier

« Mes histoires racontent le réel […]. Et le merveilleux, il existait » (Hilde, conteuse)

De toutes les méchantes des contes, celle des « Cygnes sauvages » d’Andersen semble l’une des pires. Pourtant, Florence Hinckel n’a aucun mal à nous persuader que cela vient d’un malentendu.
Dans un premier temps, la narration épouse tantôt le point de vue de Brunehaut, future marâtre de l’histoire, pas encore sorcière ; c’est celui d’une jeune fille que le roi son père donne à un autre roi, vieux, violent et répugnant. Ce point de vue alterne avec celui de la fille de ce roi, Elisa (l’héroïne du conte d’Andersen) qui voyant arriver la belle Brunehaut, sa future belle-mère, l’admire et est prête à l’aimer. Quelques temps après, tandis qu’Elisa se désespère de voir son enfance s’enfuir, et avec elle la belle union qu’elle avait avec ses frères, Brunehaut mariée souffre. Le roman, sans être parfaitement explicite, montre l’angoisse d’une jeune femme violentée et maltraitée nuit après nuit. Sa rage développe des pouvoirs de sorcellerie qui lui permettront entre autres de métamorphoser des êtres vivants. Ainsi, la figure de la sorcière, incarnation de la rage des femmes révoltées, est ici parfaitement développée. On la voit menacée de toute parts, de plus en plus seule tandis que son pouvoir grandit.
Malgré cette rage, les raisons qui lui font transformer les princes en cygnes et qui la poussent à défigurer Elisa ne sont pas celles du conte mais sont des actes d’amour et de protection. En revanche, c’est la figure paternelle qui est abimée : le roi excite ses fils contre ses voisins pour les envoyer à la guerre et étendre son royaume. Il se peut aussi qu’il ait besoin de les éloigner pour un autre dessein : la beauté d’Elisa et la froideur de sa nouvelle épouse lui donnent des idées incestueuses. Grâce à la reine sorcière, l’histoire peut bifurquer et c’est par elle que l’inceste et les meurtres sont évités.
Mais Florence Hinckel sait bien qu’on ne peut pas trafiquer les histoires des autres si facilement, comme le font pourtant de nombreux « réécrivains » qui inventent d’autres fins, changent les motifs et les personnages et font que les contes, asphyxiés par de nombreuses versions, n’ont plus aucune vitalité ni crédibilité. Elle a eu l’idée géniale, dans la deuxième partie de son histoire, de revenir à la source : non plus le texte d’Andersen, mais l’histoire « vraie » qu’il aurait recueillie d’une conteuse, Hilde.
Au début, Hilde refuse de raconter au personnage nommé Hans (figure de l’auteur du conte donc) une histoire qu’elle déclare vraie, de peur qu’il la déforme :

« Vous allez tout ben retranscrire comme il faut ? Vraiment ? Vous allez parler de sexe et de cannibalisme ? […] Des viols et des massacres∞ […] Faut parler de la réalité, mon bon Monsieur. Même aux enfants faut leur dire, tout ça que j’ai dans la tête. »

Hans devient l’un des personnages du récit et prend lui aussi la parole. On découvre quelques épisodes de sa vie et surtout les moments où la reine sorcière vient le hanter pour l’obliger à écrire l’histoire comme il le faut et pour changer le destin de la reine, celui d’Elisa et celui de ses frères. Mais il résiste: son univers, ses lecteurs, la censure… Tout le bride et le pousse à écrire un texte conventionnel, celui que l’on connait.
Le désarroi de Brunehaut, les souffrances d’Elisa, les ambiguïtés du prince censé l’épouser à la fin, les naïvetés de l’ami de cœur de la princesse, les hésitations de Hans, tout cela forme une bigarrure qui prend forme à la fin pour construire un nouveau monde possible où les enfants et les femmes seraient respectés. C’est superbement écrit, et l’auteur manie les niveaux de réalités (ou plutôt de fiction) avec brio, tout en rendant ses personnages (y compris Hans Andersen) extrêmement attachants.
Magnifique!

H mort ou vif

H mort ou vif
Pascale Quiviger
Rouergue, 2025

Un autre royaume pour un cheval

Par Anne-Marie Mercier

Pascale Quiviger, auteure canadienne de nombreux romans, nous avait éblouis avec le Royaume de Pierre d’Angle (2019-2021), sa première saga pour la jeunesse. Mélange d’aventures et de fantasy, publiée au Rouergue, cette série est pour moi l’un des meilleurs romans de ce genre de ces dernières années. Il a d’ailleurs été récompensé, à défaut d’autres prix qui auraient été bien mérités, par le prix Millepages (2019) et le prix Elbakin. Ses quatre volumes faisaient évoluer des personnages étonnants et attachants dans un pays imaginaire aux allures celtiques. Avec sa géographie et ses multiples royaumes, son univers était si riche que l’on avait le désir de pouvoir l’explorer encore davantage. Le roman suivant, La Dernière saison de Sélim (2023), avait exaucé en partie ce désir, projetant deux des personnages, Esmée et Mercenaire (alias Arash), dans un autre espace, cette fois teinté d’orientalisme. On retrouve ici quelques éléments du premier livre avec le même duo amoureux qui retrouve, au royaume du roi Fénélon, au-delà des mers, un ambassadeur et un soldat venus de Pierre d’Angle. Si ce roman ne s’étend que sur un seul volume, celui-ci couvre plus de six cents pages et le lecteur a du champ pour y faire voyager son imagination.
Mercenaire a été convoqué par le roi Fénélon et navigue avec Esmée vers le royaume, mais à peine arrivés en vue du port, ils entendent résonner un gong qui annonce la mort du roi. Ils rencontrent à sa place son héritière, sa fille la Princesse Geneviève et le notaire chargé du testament et des dernières volontés du roi. Fénélon avait deux autres enfants : une fille morte en couches et un fils devenu fou après la mort de sa sœur. Les dernières volontés du roi indiquent implicitement qu’il y a un autre héritier, un enfant que l’on a cru mort à sa naissance il y a une vingtaine d’années, dont le nom commence par H, et que Mercenaire est chargé de retrouver pour le (ou la) faire couronner avant le délai fixé (douze jours). De multiples personnages gravitent autour de cette quête dans laquelle les deux héros échappent de peu à plusieurs tentatives d’assassinat.
Qui est coupable et tente de les faire échouer ? la douce Princesse Geneviève, son mari le sauvage baron noir (qui est aussi le premier mari de sa sœur et le père de l’enfant que l’on cherche), les autres barons, la colonelle Kyil… Guirec, le fils relégué dans une maison de fous, était-il fou ou bien cherchait-on à l’écarter ? Ces aventures trépidantes relèvent du roman policier : enquêtes, recherche d’indices, interrogatoires croisés… alternent avec des moments d’action  dans un suspens permanent jusqu’à la chute.
Ajoutons à cela de nombreuses intrigues secondaires mettant un scène une corsaire, des orphelins réfugiés dans une tour au milieu de l’eau (magnifique épisode), un magicien, une ambassadrice d’un royaume de montagnes qui pense trouver en H. la réincarnation de son roi, des oiseaux partout, des chevaux, tout cela dans de multiples décors (salles de bal, banquets, souterrains, geôles, forets et rivages et pour finir dans un cirque et une fête foraine, dans lequel un palais des illusions composé de miroirs livre la solution de toutes les énigmes).
Porté par un style vif et efficace, parfois poétique et toujours juste, tantôt tragique tantôt drôle, c’est un beau récit de vengeance, d’amour et de mort. Ajoutons aussi qu’il ne finit pas totalement bien, belle entorse à la règle tacite du roman pour la jeunesse.

Celle qui rêvait des tigres

Celle qui rêvait des tigres
Elodie Chan

Sarbacane (Exprim’), 2025

Qui est la bête ?

Par Anne-Marie Mercier

Il est rare de lire un roman pour jeunes adultes entièrement écrit en vers, même s’il y a eu des exceptions notables, comme Songe à la douceur de Clémentine Beauvais (publié dans la même collection, Exprim’, en 2016). En littérature générale, le succès de Mahmoud ou la Montée des eaux, d’Antoine Wauters (Verdier, 2021), ou du Cri du sablier (2001) de Chloé Delaume, en vers blancs alexandrins, avait déjà surpris.
Si l’histoire s’inscrit dans le genre de la fantasy, c’est très légèrement, la dimension poétique primant sur tout. Ces « chants » semblent former un récit des origines proche des épopées et des récits mythiques d’autrefois. On assiste à la naissance du monde, né du conflit entre des forces opposant des éléments et des principes différents, comme le féminin et le masculin, avant de découvrir le village entre océan et forêt, Sel, puis les personnages de l’histoire qui débute et qui introduira une nouvelle ère.
L’héroïne ne sait pas d’où elle vient : des habitants de Sel, l’ont trouvée, enfant, abandonnée sur la plage avec un bébé, sa sœur sans doute. Recueillies dans une famille aimante, les deux fillettes suivent des voies différentes : la plus jeune ne veut rien savoir du passé ; la plus âgée, Kishi, adolescente au moment où commence l’histoire, cherche ses origines. Elle se rend la nuit dans la forêt interdite où règnent les sorcières et où les lucioles, dit-on, gardent le souvenir des morts.
En parallèle se déroule la vie du village de pêcheurs, avec ses travaux et ses jours ; vidage des poissons, conservation, fabrication de filets, tissages… Les fêtes allègent le poids du travail mais ajoutent, avec l’alcool, d’autres tourments. On apprend peu à peu qu’une jeune fille a dû remplacer sa mère morte dans le lit de son père ; elle disparaît dans les bois après avoir violée par deux garçons du village. Morte ? devenue sorcière ? ou changée en autre chose ?  Kishi est sauvée par les sorcières qui ont un lien mystérieux avec elle. Un peu sorcière elle-même, elle arrive à entrer dans l’esprit des animaux.
On devine peu à peu que les sorcières étaient autrefois des femmes et qu’elles ont dû fuir la violence des hommes, perdant leur humanité. Une métamorphose fait d’une femme un tigre, et inversement. Cependant, leur « bestialité nouvelle » n’est pas un abaissement, plutôt une élévation vers la puissance du vivant. Un avertissement (nommé « présage »), aux lectrices et lecteurs prévient d’ailleurs qu’il sera question de « la bestialité des hommes envers les femmes ».
D’autres histoires se tissent pour réunir deux amants qui, sans doute, fonderont une humanité nouvelle, régénérée. Dans le village voisin de Fange, à l’intérieur des terres, les hommes sont assommés par le travail, extrayant le souffre sur le volcan qui les fait mourir prématurément. Les deux univers s’opposent, l’un minéral et sec, l’autre humide et aquatique, mais des deux côtés on trouve des adolescents qui souhaitent avoir une autre vie. Entre les deux, le domaine de la forêt est celui de tous les sortilèges. Avec le garçon de Fange Kishi trouvera sa voie, hors des sentiers tracés, et le livre s’achève ainsi sur un beau chant d’amour, célébrant la rencontre plutôt que la prédation, et l’agriculture plutôt que l’industrie.

Fort Ressac, t. 1 : La prophétie de la vague

Fort Ressac, t. 1 : La prophétie de la vague
Pauline Aupied
Gallimard jeunesse, 2025

La guerre des éléments

Par Anne-Marie Mercier

Gallimard jeunesse, RTL et Télérama, à travers leur concours du premier roman, découvrent des auteures intéressantes, surtout en fantasy, depuis leur première trouvaille avec Carole Dabos et son monde glacé des Fiancés de l’hiver. Si l’écriture est parfois moins tenue ici (sans doute avec l’excuse d’une narration à la première personne menée par un personnage adolescent un peu fruste), l’imaginaire y est bien développé, foisonnant, juste ce qu’il faut mais pas trop… Et l’illustration de couverture, signée Patrick Connan, est encore parfaite.
Les personnages sont assiégés depuis des années dans la forteresse de Fort Ressac épuisés par la famine et la misère. Les premiers enfants qui y sont nés, enfants des survivants de la guerre réfugiés dans le fort, arrivent à l’adolescence au moment où le roman commence. Les uns, comme notre héros, sont pour la plupart orphelins, parfois aussi nés de père inconnu, ce qui les mène à de belles spéculations. Plus d’animaux, tous ont été mangés, il ne reste plus qu’un cheval, bien vieux. Ils n’ont jamais vu la mer de près alors que le roc sur lequel a été construit le fort y baigne et que toute leur civilisation repose sur un univers marin. Les noms propres évoquent la mer : Capelan, Esturgeon, le roi Abalone, souverain d’Azurie, la princesse Pélagie (bien sûr le héros a un faible pour elle…), Dame Ablette la guérisseuse qui instruit le héros. Lui-même s’appelle Nérée. Son nom, faisant référence à un dieu de la mer, semble le prédestiner à un avenir glorieux… les soldats sont nommés les cormorans, et tout le monde jure en évoquant mille morues (mais qu’a pu faire ce poisson pour être si mal traité ?). En somme, on a un bel univers cohérent, face aux autres camps que sont les Pyres, peuple du feu et les Austers, peuple de l’air, que l’on découvre en fin de roman.
Le traitement du personnage est intéressant. Il est campé au début à travers une prophétie qui semble le concerner. Orphelin d’origine inconnue, c’est lui l’élu de leur Dieu, le Grand Salé, qui sauvera son monde ; tout cela est a priori peu original, mais le lecteur – et lui-même, à son grand désespoir –, est vite surpris par des démentis successifs qui semblent indiquer que ce ne sera pas lui et qu’il devra se contenter d’un rôle de guérisseur et non de guerrier comme il se rêvait (il y a un peu de l’Assassin Royal dans ce destin dévié). Ordinaire tout d’abord (on le voit se démener courageusement malgré son dégoût) lors d’une épidémie mystérieuse qui ressemble à la peste, il affronte le pouvoir royal pour sauver les malades, s’enfuit avec quelques autres adolescents, se découvre un pouvoir (de guérison, encore) tandis que d’autres adolescents développent des talents surnaturels plus spectaculaires, et arrive enfin à la mer tant désirée.
Les surprises s’accumulent, Nérée se fortifie en se relevant de toutes ses désillusions, découvre l’amitié et la trahison, l’amour ce sera pour bientôt, on le devine (avec la jolie princesse ?), les paysages variés se multiplient, les rencontres aussi. Le passé s’éclaircit, l’avenir s’ouvre avant de se refermer… en attendant le tome suivant. Pauline Aupied tisse sa trame avec brio, et son roman s’affirme peu à peu comme une belle surprise (À suivre !)

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La Folle et Incroyable aventure du Chevalier Léon

La Folle et Incroyable aventure du Chevalier Léon
Vincent Mallié
Margot, 2024

A l’assaut, sur mon escargot !

Par Anne-Marie Mercier

La couverture de l’album résume le propos, mi-sérieux mi-amusé : si le fond sombre et légèrement gaufré et le cadre doré autour de l’image semblent proposer un récit fleurant bon la tradition du temps des chevaliers imaginés par Madame Bovary et ses sœurs, l’image elle-même dément tout cela : le chevalier est une souris et il chevauche un escargot.
Tout le reste imite les « enfances » de chevaliers : la vocation de Léon dans une famille terre-à-terre qui ne comprend pas d’où lui vient cette envie (comme dans le cas de Perceval), son but : délivrer une princesse, et son urgence : être adoubé par un roi.
Le roi en l’occurrence est une grenouille, qui lui promet son aide quand elle aura retrouvé sa forme, et la princesse est une petite sorcière souris qui n’a pas besoin d’aide, à part pour faire la cuisine, le ménage, etc., toutes tâches dont le valeureux souriceaux s’acquitte de bon cœur, jusqu’à ce qu’il se sente obligé de reprendre sa quête.
Mais alors, repartant sur son fidèle coursier, il assiste à l’enlèvement de sa jolie sorcière par un monstre, appelé « le Seigneur de la forêt » ; voilà la quête enfin trouvée. Les surprises qui l’attendent sont à hauteur d’escargot ; elles se répètent jusqu’au dénouement… heureux, comme dans les histoires de chevaliers qu’on racontait aux enfants et aux jeunes filles. Balais magiques, glands qui parlent, et rencontres décevantes où l’on parle de la pluie et du beau temps égaient ce joli récit. Il est rythmé avec une alternance de pleines pages et de vignettes charmantes ou comiques et illustré avec talent et simplicité.

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