Attention fragiles

Attention fragiles
Marie-Sabine Roger
Seuil 2023 (1ère édition 2000)

Exclusions…

Par Michel Driol

Il y a Laurence et Nono (Bruno) qui vivent dans un carton, près d’une gare, depuis que Laurence a fui un compagnon violent qui commençait à s’en prendre à son fils. Il y a Nel (Nelson), un adolescent aveugle guidé par son chien vers le lycée.  Ils se croiseront, brièvement, sur la passerelle qui enjambe les voies ferrées.

Marie-Sabine Roger a fait le choix de la polyphonie pour raconter cette histoire d’exclusions. Parmi les principales voix narratives, il y a celle de Nel, un aveugle qui a du mal à trouver sa place coincé entre une mère protectrice, un père mutique et des copains maladroits. Il y a Laurence, qui tente de survivre avec son fils qu’elle cherche à tout prix à protéger, coincée entre la gare, le regard des autres, et les histoires qu’elle raconte à Nono pour le protéger. Il y a surtout celle de Nono, la plus touchante dans son univers enfantin, qui parle avec Baluchon, sa peluche doudou, avec ses erreurs de syntaxe et sa perception tronquée de la situation, coincé entre les souvenirs du passé (la maison, l’école) et le présent glacial. Deux autres voix se font aussi entendre, celle de Cécile, nouvelle élève, attirée par Nel en dépit de son handicap, coincée parce qu’elle ne se trouve pas belle. Celle aussi du gardien du square, le seul à être désigné par son patronyme, coincé par sa sciatique. Cette polyphonie permet de confronter les visions du monde des différents personnages, leurs propres histoires, leurs souffrances intimes. Elle dit aussi comment chacun est dans son monde, dans son univers, même s’ils en viennent à se croiser et, pour certains, à découvrir l’amour.

Le roman dresse un constat impitoyable de notre société : comment le chômage détruit les individus, les repères, les rend violents. Comment on peut, du jour au lendemain, se retrouver à la rue. Comment vivre et survivre est un combat de chaque instant. Pour autant, on a quelques figures positives : le serveur du café de la gare, qui donne un peu de nourriture à Laurence et Nono, Cécile qui offre à Nel un autre type de relation que celle de ses copains, un peu bourrins ! Mais la grande force du livre tient dans le personnage de Nono, émouvant, avec ses régressions, ses rêves de petit garçon, ses inquiétudes, sa vision du monde à hauteur d’enfant. Un seul exemple : le père Noël trouvera-t-il leur maison de carton s’il n’y a pas leur nom ? C’est d’abord par lui que l’autrice parvient à toucher les lecteurs. Un élément important du décor est la passerelle, qui relie un côté de la gare à l’autre, au pied de laquelle se trouve la maison de carton. C’est sur la passerelle que se font les rencontres entre Nono et Nel, rencontres éphémères, épisodiques, comme un pont jeté entre deux mondes qui se côtoient, et ne se voient pas (physiquement…). La passerelle, c’est aussi l’opposition entre le haut, le lieu de passage des voyageurs comme Nel, et le bas, le lieu de la survie de Laurence et Nono. Beau symbole pour dire ce qu’il faudrait de lien dans notre société.

Les Editions du Seuil ont vraiment eu une bonne idée en rééditant ce livre. Près d’un quart de siècle après son écriture, tout ce que dénonce ce roman est, hélas !, toujours là : femmes battues, conjoints violents, exclusion dans la rue, chômage, handicaps. On ne saurait qu’en conseiller la lecture pour s’approcher au plus près de ce que cela signifie, pour une femme en particulier, de survivre dans la rue, et pour un jeune aveugle de supporter le regard des autres. Un roman qui ne laissera personne indifférent par sa grande humanité, par ce qu’il montre de la fragilité, de la détresse de certains de ses personnages mais aussi de la délicatesse d’autres.

Furia Perfax, t. 1 : Maudite

Furia Perfax, t. 1 : Maudite
Sébastien de Castell
Traduit de l’anglais (Canada) par Laetitia Devaux
Gallimard jeunesse, 2023

Aux origines

Par Anne-Marie Mercier

L’Anti-Magicien, la belle trilogie de Sébastien de Castell laissait bien des zones à explorer tant elle était riche et inventive. Parmi elles, le personnage mystérieux de Furia. Mentor du héros, elle intriguait par sa sagesse, ses pouvoirs qui n’avaient rien de magique dans un monde dominé par des sorciers, sa droiture et son efficacité.
Le roman montre ses origines : elle appartient au peuple massacré et spolié par le clan du héros de la série précédentes, celui des mages Jan Tep. Ceux-ci, après avoir tué toute sa tribu et sa famille, la pourchassent et font d’elle un sujet d’expériences cruelles. Il inscrivent en elles des marques qui donnent à chacun l’envie de la fuir ou de la tuer et qui la soumettent à l’emprise constante de l’un d’entre eux.
Le récit des errances de celle qui ne s’appelle pas encore Furia, la rencontre avec un Argosi qui l’introduira petit à petit et à grand mal dans la « voie de l’eau », l’entreprise qui consiste à tenter de la délivrer du sortilège, les effets de miroirs, d’échos et de mirages sont fascinants et les aventures et les rencontres se succèdent à un bon rythme : assez nombreuses pour que le récit reste palpitant, mais pas trop, pour que chaque épisode puisse être traité en profondeur. L’univers créé par l’auteur est cohérent, riche, poétique et parfois inquiétant.

Conseil : il est sans doute préférable de commencer par la première série.

Henri dans l’île

Henri dans l’île
Thomas Lavachery
L’école des loisirs (Medium), 2022

Robinson sombre

Par Anne-Marie Mercier

Henri, naufragé sur une île déserte, est un adulte. Il n’y trouvera pas de Vendredi, du moins pas au sens habituel. On est donc loin des réécritures devenues banales de Robinson Crusoe qui jouent sur l’âge des personnages et qui ajoutent des fioritures à un récit qui pourrait sembler dénué d’événements importants. Pas d’événements non plus, en dehors de ceux de la pure survie.
Ce Robinson a le parler rude et rare (il se parle à lui-même ou apostrophe les animaux ou les éléments) . Il crève de faim pendant la moitié du roman. Le bateau sur lequel il a fait naufrage est vite englouti avant qu’il puisse prélever des planches pour se construire une cabane ou récupérer des outils. De la vie d’antan il n’aura conservé essentiellement qu’une pipe (prélevée sur le corps de l’un de ses compagnons) et un couteau. Il se nourrit de coquillages et de jeunes lions de mer qu’il assomme, de phoques, ou d’oiseaux, tout le temps où il se trouve sur l’île (fictive) de de Litke, un « enfer » situé au large de la nouvelle Zélande, dans l’archipel (fictif) de Milford (ce nom vient sans doute de son Fjord fameux, le « Milford Sound »).
Une tentative d’apprivoisement d’un perroquet finit par échouer. Une tentative de fabrication de pirogue donne un résultat mitigé. Enfin, on est loin du personnage de Defoe, plein de ressources et régnant sur une troupe d’animaux familiers, comme du père de famille savant de Wyss (Le Robinson suisse). Ce Robinson là est âpre, sombre et le désespoir le plus profond marque le récit. Les belles encres en couleur qui illustrent le récit dans un cahier central, créées par l’auteur, donnent à cet enfer une profondeur particulière.

La deuxième moitié du roman renoue avec la dynamique ordinaire des robinsonnades : le héros parvient à aborder sur une île proche, plus riche en ressources, autrefois habitée, sur laquelle il trouve un village déserté par ses habitants et une cabane presque confortable, et divers objets, bref, de quoi progresser.
Il y sent aussi une présence, se croit observé. Le Vendredi qui surgira sera une surprise pour le lecteur. La relation qui se noue, méfiante puis hostile, qui tournera en une belle amitié est elle-aussi originale, on n’en dira pas plus. Lui même n’en parlera pas, une fois revenu à la civilisation et réservera cette révélation à la jeune femme, bellement esquissée, qui écrira et illustrera son histoire.
Après Bjorn, l’original personnage nordique, Ramulf, le valeureux chevalier, voici un autre personnage de Lavachery qu’on n’oubliera pas non plus.

Éditions La cabane bleue

Editions La cabane bleue

Écologie en paroles, en images et en actes

Par Anne-Marie Mercier

« La cabane bleue publie des livres pour sensibiliser les enfants à la protection de la planète, dans une démarche 100 % écoresponsable ».
Elle a été co-fondée par Sarah Hamon (qui a travaillé chez Fleurus et Mango Jeunesse) et par Angéla Léry (qui « a exercé (presque) tous les métiers de la chaîne du livre, pour finalement co-fonder La cabane bleue et y insuffler ses convictions écologiques. Elle travaille également pour Gulf Stream Éditeur »).
Les documentaires et « docu-fictions » parlent d’écologie, mais aussi d’ouverture au monde, aux cultures et à la nature, de la flore et de la faune, qui sont autant objets de découvertes et d’émerveillement que de soins.

Charles et moi
Emmanuelle Grundmann, Giulia Vetri
La cabane bleue (« Mon humain et moi » ), 2019

« Charles », c’est Charles Darwin. « Moi », c’est la narratrice, une jolie petite pieuvre qu’il a trouvée au Cap vert et ramenée en Europe. D’après l’histoire, il l’appelle Aglaé ; elle évolue dans un bocal sur son bureau et l’observe en train de réfléchir, de dessiner et d’écrire (elle lui donne un peu de son encre, sympa, la pieuvre!); elle raconte la vie du savant navigateur. Le moment de sa découverte qui l’amènera à la rédaction de L’Origine des espèces est un des temps forts du récit. Il se clôt sur une évocation poétique de voyages, de notoriété et de longue amitié.. enfin, dans un bocal.
Tout cela est joliment écrit, esquissé et peint, dans une maquette aérée qui laisse respirer textes et images. L’évocation de l’histoire à travers le point de vue d’un animal est aussi une belle idée, déclinée déjà dans trois volumes de la collection « Mon humain et moi » : Mozart vu par un étourneau, Joséphine Baker vue par son guépard… Ils sont tous écrits par Emmanuelle Grundmann, avec différentes illustratrices, choisies pour leurs styles très différents et bien adaptés à chaque univers.
Fabriqué en France, éco-conçu, équitable… l’album a toutes les qualités pour être en adéquation avec le projet des éditrices ; et en plus il a été publié grâce à une campagne de financement participatif. Décidément, La Cabane bleue propose de nombreux éléments pour une nouvelle conception de la « petite édition ».

L’Abeille
Benoit Broyart, Suzy Vergez
La cabane bleue (« Suis du doigt » ), 2019

La ruche, la reine, les faux-bourdons, les ouvrières… on accompagne chacun en suivant l’une des lignes de pointillés sur le fond blanc de la page, tachetée des petits corps jaunes des mini héros et surtout héroïnes. La pollinisation, le langage dansé, les différentes espèces d’abeilles dites « sauvages » ne produisant pas de miel… mais aussi les maladies apportées par des espèces étrangères invasives, les insecticides tueurs, les différents types de ruches…, sous une allure simple et joueuse, c’est une vraie mini encyclopédie qui invite à poursuivre l’enquête une fois l’hiver arrivé et le livre fini, et même à agir, avec la référence à des associations, comme « Un toit pour les abeilles » qui propose de parrainer une ruche : le livre fermé, l’aventure continue !
Dans la même collection, on trouve l’ours polaire, la tortue de mer, le hérisson, l’éléphant, le loup, la chauve-souris, et… les plantes.

Parfois

Parfois
Maxime Derouen
Grasset jeunesse, 2023

Je est un autre

Par Anne-Marie Mercier

Le petit chien qui occupe chacune des doubles pages de cet album carré a bien des avatars, illustrant la phrase d’Henri Michaux placée en exergue à l’ouvrage : « On n’est peut-être pas fait pour un seul moi » – mais on pourrait se demander s’il n’entendait pas par là autre chose que les simples émotions (sans doute pas, mais c’est toujours bien d’avoir un peu de Michaux).
Selon son humeur, l’ombre du chien prend l’allure d’un autre animal : sauvage, son ombre est d’un cheval, triste, elle est crocodile, impatient, elle est grenouille, etc.
Chaque émotion s’inscrit en page de droite colorée, et tramée, à fond perdu, sur laquelle s’inscrit l’image tandis que à gauche le texte s’inscrit sur fond blanc et en lettres de la couleur de la page en vis-à-vis (rouge pour la colère et la folie, bleu pour la liberté et la sagesse, jaune pour la sauvagerie et la joie…).
C’est un beau parcours d’émotions représentées à la fois par l’expression du personnage, par la couleur et  par la métaphore. La dernière page, reprise en couverture, synthétise tous les possibles par une explosion de couleurs et un déploiement des ombres diverses, tous joyeux.

Ma vie en rousse

Ma vie en rousse
Agnès Sodki, Olivier Chéné
Utopique, 2023

Jeune fille en feu

Par Anne-Marie Mercier

Tandis que les adultes s’extasient devant les beaux cheveux (roux) de Mélissa, ses camarades de classe en font un sujet de moquerie et c’est bien sûr leur regard plutôt que celui des parents qui importe à l’héroïne, malheureuse.
Le jour où un nouveau arrive dans sa classe et est installé à côté d’elle par l’enseignant, sa souffrance est multipliée : elle est persuadée qu’il est tombé sous le charme de sa meilleure amie, se fâche avec elle, avec lui, enfin c’est l’enfer.  Mais tout s’arrange et Mélissa aimée finit par s’aimer elle-même et assumer sa différence. Le message est beau, la solution un peu simple, mais efficace. L’intérêt essentiel de ce petit roman est de montrer la difficulté de certains enfants, différents sur ce qui pourrait n’apparaitre que comme un détail.

Archibald et ses chatons

Archibald et ses chatons
Gaëlle Duhazé
HongFei, 2023

Libération d’un gardien

Par  Anne-Marie Mercier

Archiblad McToutou est un chien de garde , très fier de lui, de ses ancêtres (tous chiens de garde) et de son éducation (de chien de garde). Affecté à la surveillance d’une usine désaffectée, il fait le job avec conscience, jusqu’au jour où il trouve trois chatons, qu’il commence par chasser de son terrain, puis, attendri, qu’il décide de sauver.
Mais comment faire quand on n’a que de la nourriture pour chien à donner, et pas de lait ? Quand le cœur est ici et le devoir là-bas, et que des devoirs d’ordre différents s’affrontent ?
L’histoire d’Archibald est pleine de rebondissements, très drôle, et les dessins de Gaëlle Duhazé accentuent cette veine comique par les postures et les expressions des animaux (Archibald est très concentré) et des cadrages originaux.
Enfin, ce joli morceau comique est aussi édifiant. L’histoire s’achève par l’affirmation que « on n’est pas toujours destiné à ce qu’on croit et c’est parfois un plus petit que soi qui nous le révèle », et, moins explicitement, que la musique est source d’harmonie générale.

Ma Maison à moi

Ma Maison à moi
Sarah Zambello, Chiara Raineri
Rue du monde (« Pas comme les autres »), 2022

Petit monde

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce grand album à hauteur d’enfant, on se pose au ras de l’herbe, puis on s’envole dans les arbres. Tout est possible. C’est la maison qu’une petite fille se construit mentalement dans un bout de pré. Pas de cloisons, pas de voisins ni de colocataires : seule, elle invente ses goûters avec de nombreux animaux à qui elle donne des noms, ou qu’elle compte…

Les seuls événements sont la pluie, parfois, ou une bourrasque violente qui fait croire à un danger.
Tout y est doux et paisible. Les illustrations aux crayons de bois donnent vie à cet imaginaire enfantin.

Esther, Tapio, Labiwa et les autres

Esther, Tapio, Labiwa et les autres
Cathy Ytak, Thierry Cazals, Thomas Scotto, Anne Maussion, Julia Billet, Christine Beigel, Marie Colot, Jo Hoestlandt, Marie Zimmer, Nathalie et Yves Marie Clément
Editions du Pourquoi pas ? 2023

Que sont-ils devenus ?

Par Michel Driol

Pour fêter leurs 10 ans, les Editions du Pourquoi pas ? ont eu la bonne idée de demander à onze de leurs auteurs de reprendre un personnage d’un de leurs livres précédents, ce qui donne ce recueil collectif dans lequel on trouve dix nouvelles bien caractéristiques de leurs autrices et auteurs.

Ainsi, Cathy Ytak imagine que son personnage de l’Enfant du matin accueille une nouvelle élève qui a fui une guerre et se souvient de sa propre arrivée, et de la façon dont le don d’un livre a changé sa vie. Thierry Cazals reprend le personnage de Tom, de la Bouche en papier. Il s’échappe du cirque où il se produisait, rencontre des enfants à qui il adresse leurs poèmes, puis se retrouve confronté à sa propre oreille en pierre qui ne supporte plus d’entendre tous ces cris de haine. Pour Thomas Scotto, c’est Esther, la fillette terrifiée par le théâtre dans Comme un sourire qui flotte, qui écrit à Anissa qu’elle va monter sur scène pour lire des textes, et rendre ainsi hommage à tous ceux qui l’ont ouverte à l’art et aux livres. Anne Maussion raconte comment la fille de son personnage de Mamie voyage trie ses affaires après le décès de sa mère, et découvre qu’elle n’a pas cessé de penser à elle et de lui écrire. Julia Billet reprend le personnage de Monsieur Kassar, celui qui apprenait à lire et à écrire à Mo, dans le texte éponyme, pour le conduire à révéler son secret, celui de son réel prénom qu’il a dû franciser, ayant ainsi eu le sentiment honteux de trahir sa propre histoire. En écho à L’Autre, Christine Beigel propose Ombre, belle allégorie dans laquelle le programme des ombres s’oppose à celui de MOI, autocrate, jusqu’au jour où ombre prend conscience que MOI a aussi une ombre. Marie Colot reprend Théo, son personnage de la Danse des signes, atteint de surdité. Son amie Emma et lui sont devenus danseurs professionnels et accompagnent le flow d’un rappeur. Jo Hoestland envoie une lettre à la Petite du récit éponyme, et imagine ce que cette fillette du voyage est devenue, comment elle a vécu, a eu une fille. Pour Marie Zimmer, Nino, le héros  de Maisons de papier, est devenu architecte, et soutient son projet de fin d’étude, réhabilitation d’une fiche ferroviaire, où les rails deviennent passerelles pour relier les habitants dans un éco quartier conçu comme habitat d’urgence. Enfin Nathalie et Yves Marie Clément racontent la rencontre et le dialogue entre la lionne Labiwa de la Lionne, le vieil homme et la petite fille, et d’Oscar, le vieil homme des Amoureux du Houri-Houri, de retour dans le pays de leur origine.

Qu’on se rassure d’abord. Il n’est pas nécessaire de connaitre les récits initiaux pour comprendre et apprécier ces textes, qui ont des dynamiques narratives propres.  Bien sûr, si on les a lus, on éprouve le plaisir de la série, qui est de retrouver des personnages sur un temps long. Cette entreprise originale a bien des attraits. D’abord, celle de faire connaitre (pour celles et ceux qui seraient passés à côté d’eux) et de réunir dans un même recueil quelques-uns des auteurs contemporains les plus remarquables en littérature jeunesse. Tous partagent une même vision de l’utilité de cette littérature, des valeurs qu’elle transmet, mais sont d’accord sur la nécessité d’un pas de côté, de passer par l’imaginaire, voire la poésie pour toucher les lectrices et les lecteurs. Sans doute ont-ils tous des techniques d’écriture différentes, et c’est aussi ce qui fait la richesse du recueil. Phrases très courtes ou phrases très longues et enveloppantes, écriture poétique et métaphorique ou recherche d’un réalisme précis, tentation du fantastique, de l’allégorie ou quête d’un ancrage solide dans le réel. Plusieurs de ces textes parlent d’écriture, de lecture, qu’il s’agisse d’y intégrer superbement des haïkus écrits par des enfants en atelier d’écriture, d’évoquer l’imaginaire lié aux lettres (ce O qui enferme, mais qui est aussi la bouche d’où sort le souffle), le théâtre, la musique ou la danse, comme une façon de souligner l’importance vitale des arts et de la culture dans le monde contemporain. Plusieurs évoquent la question de la transmission, de l’amour, de l’apprentissage. Cela se voit en particulier à travers la forme de la lettre que de nombreux auteurs et autrices choisissent pour leurs récits. Les thématiques de l’identité, de l’immigration, du voyage ne sont pas loin, avec toujours ce souci de parler d’accueil et de dignité. Si ce recueil parle de notre monde actuel, il n’est pas pessimiste. Il montre des personnages en mouvement, qui sont en train de réaliser les rêves qu’ils pouvaient avoir dans le premier récit où ils sont apparus. C’est cet optimisme qui transparait dans la conclusion du dernier récit, lorsqu’Oscar explique à la lionne que les hommes ont changé, que l’Afrique reverdit, qu’on ne capture plus les animaux… On aimerait le croire sur parole. Cet optimisme est néanmoins nuancé, en particulier dans la belle lettre un peu mélancolique de Jo à la Petite, mettant en évidence l’écart entre les valeurs de notre pays, celles que promeut ce recueil, et la réalité vécue par les gens du voyage.

Cette diversité des écritures trouve un écho dans la diversité des techniques d’illustration choisies par les 12 artistes (Inès Guerrero, Aurélia Budin, Juliette Torre, Violette Mesnier, Marie-Cécile Grand, Joséphine Loiseau, Charlotte André, Emma Escat, Tom Bellanger, Maëlle Labbé, Bérangère Thominet, Matthieu Dina). Qu’il s’agisse du choix des couleurs, ou du noir et blanc, de remplir la page ou de laisser une respiration avec beaucoup de blanc, d’être dans une épure assez abstraite ou, au contraire, dans la volonté d’être au plus près du portrait, ces illustrateurs apportent des contre-points graphiques à ces textes.

Beau cadeau d’anniversaire que les Editions du Pourquoi Pas ? font à leurs lecteurs, un cadeau riche de la diversité des auteurs, des imaginaires, des écritures, des tranches de vie, au service d’un projet fédérateur qui lui donne sens, faire humanité.

Bordeterre

Bordeterre
Julia Thévenot
Sarbacane (X’), 2020

Un beau pavé dans le lac

Par Anne-Marie Mercier

Inès et son frère Tristan plongent malgré eux dans un univers parallèle alors qu’ils sont en vacances avec leur mère. Ils affrontent un monstre qui les rend quasi transparents et amnésiques. À partir de cet épisode, ils devront reconstruire pas à pas leur identité et tenter de retrouver et renouer le lien qui les unit. Cela se fera aussi en affrontant de nombreuses épreuves et en résistant à un régime tyrannique. Or, Inès a douze ans et si son frère Tristan en a dix-sept, il est encore plus démuni qu’elle : il bégaye et est incapable de regarder les autres et de s’en approcher physiquement ; même si aucun diagnostic n’est posé, on devine la nature de sa difficulté.
L’univers dans lequel ils plongent est complexe, avec une organisation sociale particulière (aristocratique, oligarchique) dominée par une Gouverneure lointaine dotée de pouvoirs terrifiants, une police implacable aidée par des créatures étranges, petits elfes à trois yeux, esprits tirés du mystérieux lac voisin, dressés pour contrôler la population. Tout est construit autour d’un système d’esclavage dans lequel les « transparents », c’est-à-dire les nouveaux arrivés, sont exploités, enfants comme adultes, jusqu’à la quatrième génération. Des pierres mystérieuses, récoltées au fond du lac, produisent l’énergie nécessaire aux machines, permettent de chauffer, de guérir et même de voler… Cette énergie est mise en œuvre par le Chant, pratique interdite au peuple (par exemple, une chanson de Nana Mouskouri, « quand tu chantes, quand tu chantes, ça va… », peut guérir toutes les blessures) : aussi la chanson et la poésie sont-elles au cœur des préoccupations des personnages, pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Inès a la « chance » d’être repérée par un jeune prince, Philadelphe de Saint-Esprit, et est recrutée pour l’aider : il est celui qui a la charge de la récolte des pierres, l’un des rares qui soit capable, tout comme Inès, de plonger dans le lac que personne n’ose approcher, et encore moins toucher. Les scènes de plongée sont merveilleuses, sources de bien-être et de paix, lieu de rencontre avec les esprits des morts.
De nombreux personnages attachants gravitent autour des héros et de Philadelphe, chacun mu par un souci particulier, des intérêts vitaux, une histoire, et même une généalogie particulières. Confusion des sentiments, conflits de loyautés, grands courages et petites lâchetés les assaillent. Il n’y a pas de super héros, mais des humains qui luttent pour leur liberté, pour leurs amis et pour leur amour.
La narration est portée par un beau style, tantôt fluide tantôt heurté, imitant les systoles et diastoles d’un cœur inquiet. C’est beau et inventif, un grand plaisir de lecture qui dure (plus de 500 pages).
La liste des chansons en fin de volume forme un tableau intéressant de la chanson populaire (Luis Mariano, Prévert, Gainsbourg, Souchon, Pink Martini, Mickey 3D…) et de la poésie savante (Louise Labbé, Aragon, e.e. cummings, en passant par La Fontaine avec «Le Loup et le chien », fort à propos).