Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Sable bleu

Sable bleu
Yves Grevet
Syros, 2021

Anticipation ?

Par Anne-Marie Mercier

Depuis la trilogie très réussie de Méto, Yves Grevet fait partie de ceux dont on attend beaucoup dans le domaine relativement peu fréquenté de la science-fiction pour la jeunesse. La série de Nox lui avait permis, à travers des points de vue alternés, de mettre en scène non pas des garçons comme dans Méto, mais un garçon et une fille. Ici, c’est le point de vue d’un personnage féminin qui conduit l’histoire, personnage particulièrement éveillé et actif, contrairement au héros de Méto.
Tess a été adoptée. Elle vit avec des parents aimants mais qui ont du mal à communiquer avec elle et sont un peu perdus face à ses choix. Elle ignore ses origines et n’a jamais cherché à les connaitre. Elle en fera la découverte, difficile et douloureuse.
Adolescente, encore au lycée, elle s’interroge sur l’amour. L’un des fils conducteurs de la première partie du roman est sa découverte de la passion et du plaisir avec une autre fille, une étudiante un peu plus âgée qu’elle.
Tess fait partie d’un mouvement de militants pour la protection de la planète qui tente par tous les moyens d’alerter la population et de forcer les politiques à changer de méthode : manifestations, sabotages, affrontements, toutes les manières de faire sont abordées et le roman est une belle description de l’action de ces groupes. Le premier chapitre nous plonge dans une énigme : des vols sont commis chez elle, ses parents la soupçonnent un temps, mais ces vols sont répétés dans d’autres lieux, partout en France et dans le monde et semblent porter la marque d’une action d’un groupe militant pour une vie plus saine : des médicaments, des produits alimentaires industriels douteux, des substances toxiques disparaissent tandis que le pétrole est devenu inutilisable, contraignant les humains à une sobriété nouvelle.
Tandis que les autorités traquent les mouvement écologistes soupçonnés de ces actes, l’héroïne perçoit la présence de forces invisibles, et seuls quelques jeunes gens dans le monde ont ce pouvoir… Une policière qui croit comme elle en l’action d’extraterrestres tente d’agir tout en la protégeant. Parallèlement, des milliers de jeunes gens disparaissent un même jour de juillet, et parmi eux l’amour de Tess…
Ainsi, de multiples fils se nouent dans un roman ambitieux qui brasse beaucoup de questions, sans doute trop. Celle de l’orientation sexuelle est un des éléments qui apparaissent un peu plaqués sur les autres intrigues, d’autant plus que la tentative de Grevet pour rendre compte du plaisir féminin et relater les moments d’intimité entre les deux filles est marquée par l’utilisation d’un langage qui peut sembler souvent hétéronormé. Mais ses extraterrestres sont originaux ; l’avenir radieux qu’ils annoncent est une autre originalité et l’on va de surprise en surprise, notamment avec ce sable bleu, témoin de l’origine de Tess, qui pose encore d’autres questions…

 

 

Nox, t. 1 : Ici-bas et Aerkaos, le retour