Ombres

Ombres
Suzy Lee

kaléidoscope, 2010

Eblouissements 

Par Anne-Marie Mercier

ombres.gifAlbum  sans paroles, Ombres propose une lecture sur deux niveaux dans un sens inhabituel : le livre est à lire en travers, la page de gauche en haut, celle de droite en dessous, l’une étant, du moins au début, l’exacte ombre de l’autre. C’est un dispositif assez proche de celui que Suzy Lee avait utilisé pour un précédent album, Miroir (voir la belle chronique de Hiddenplace sur Kirien.com)

Une petite fille allume la lumière dans un grenier bien rangé dans lequel des cartons, un vélo, un aspirateur, projettent leurs ombres sages sur le sol. Le noir et blanc dominent. Puis, très vite, une poussière lumineuse entoure certains objets et leur donne une forme fantastique. L’oiseau fabriqué par les mains de la petite fille s’envole, l’aspirateur fleurit, le vélo devient la lune, la réalité s’efface : la page du haut se vide et celle du bas devient tout un paysage fantastique et héroïque où les histoires s’enchevêtrent, se télescopent… jusqu’à la chute. La technique du papier découpé s’allie à celle du pochoir, des projections, les contrastes de noir d’encre et de jaune soleil sont superbes, comme l’ensemble. Un petit chef d’œuvre.

La Chine de Zhang Zeduan

La Chine de Zhang Zeduan
Mitsumasa Anno

Traduit (japonais) par Nadia Porcar
L’école des loisirs, 2010

La Chine au fil de l’eau, au fil du temps

Par  Anne-Marie Mercier

chine_zhang.gifS’inspirant du rouleau de peinture sur soie « Jour de Qingming au bord de la rivière », Mitsumasa Anno se livre à un hommage à son auteur, Zhang Zeduan (1085-1145), dont l’œuvre est aujourd’hui invisible, conservée, et à une mise en scène de ses croquis faits lors de ses voyages en Chine.

A la manière de son album le plus célèbre, Ce jour -là, il ne propose aucun texte, mais une suite de doubles pages totalement occupées par des vues dessinées à l’encre et aquarellées. Celles-ci présentent avec un point de vue légèrement surplombant des plans panoramiques où les hommes s’affairent : paysages de rivière ou de montagne, scènes diverses (constructions, jeux, activités agricoles et économiques, spectacles, mariage et funérailles…) dans lesquelles la modernité n’est pas encore entrée mais commence juste son œuvre de destruction. C’est une sorte de vision de la Chine éternelle, où des cavaliers suivant une oriflamme côtoient des cyclistes. On semble suivre une rivière, mais la fin de l’album la quitte pour les hauts plateaux.

L’ensemble est esthétiquement très réussi. Mais comme son prédécesseur, Anno vise à la précision et presque à l ‘exhaustivité : chaque scène est faite de plusieurs qui se côtoient dans un même espace et proposent chacune un aspect de la Chine ; la fabrication d’un matériau, le mode de transport d’un autre, une coutume locale, un débit de boissons, tout cela se côtoie et forme une petite encyclopédie en images de la civilisation et de la géographie chinoises, des difficultés climatiques et écologiques. Chaque scène est commentée en fin de volume, Anno attirant l’attention du lecteur sur un détail, développant un aspect et indiquant où le croquis a été fait. Une carte permet de localiser les lieux, croisant les tracés des fleuves, celui de la route de la soie et les points illustrés par le livre. Tout un voyage, instructif, inépuisable et beau.

Soeurs et frères

Soeurs et frères
Claude Ponti

Ecole des Loisirs, novembre 2010

Le nouveau Ponti est arrivé !

 par Sophie Genin

9782211203258.jpgPonti s’était déjà occupé des parents dans le Catalogue de parents pour enfants qui veulent en changer et, après un détour par le conte des origines l’année dernière (Bih-Bih et le bouffron-Gouffron), il nous offre un nouvel album drôle et émouvant, original mais dans lequel on retrouve des personnages que nous connaissons tous, même si nous sommes enfants uniques : les frères et soeurs !

La quatrième de couverture nous invite à la lecture, donnant le ton :
« Tu veux apprendre à connaître ta soeur ou ton frère ?
Tu veux apprendre à les reconnaître pour mieux les ignorer, ou au contraire pour les savourer et les aimer sans limites ?
Tu veux être sûr(e) de les identifier sans te tromper ?
Tu veux savoir ce qu’est la sorofrérie ?
Ce livre est pour toi ! »

 Et, en effet, tous les cas de figure sont envisagés : les frères et soeurs de sang, les bébés frères et soeurs (sans intérêt aucun), le « Killi-Toultan-Partou », les demi-soeurs et demi-frères mais aussi les quatre-quart, le « Frèridéal » ou la « Soeuridéale », « Lencombrant », le « Chou-Chou-Ma-Ma » mais aussi le « Chou-Chou-Pa-Pa », le « Répètou-Skilenten »… Chacun est accompagné d’une définition sommaire ainsi que des conseils pour « vivre avec », comme, par exemple, le « Tiderne » à « l’esprit princier fin de série. Modestie. Calinicité futée. Vivre avec : s’acoquiner ou contrecarrer. »

 Le lecteur peut même, à la fin de l’album, remplir deux formulaires au choix :
« a) Demande de petite soeur ou de petit frère » (Ponti va jusqu’à proposer d’indiquer avec qui faire cet enfant et le prénom qu’on pourrait lui donner !) ;
« b) Demande d’exil lointain ou d’échange adressée à la « Direction des Affaires Sorofrérantes, Sous-Direction des Echanges ou Abandons, Bureau des Réclamations, Troisième Tiroir de Droite ».

 Mais, encore une fois, sous couvert de sourire, ou même de rire, en se moquant des frères et des soeurs, dans une lecture cathartique qui permet de s’en débarrasser « pour de faux », Ponti touche au plus profond de l’âme des enfants, en mettant des mots sur des maux. Il suffit, par exemple de lire la page consacrée aux frères et soeurs « entiers, demi ou quatre-quart », spécialement créée pour les familles recomposées, qui avaient déjà une place dans Le Catalogue de Parents. Au-delàde cette prise en compte, voire en charge, des évolutions de la sphère familiale, l’auteur accorde aussi une double page très sobre et juste, aux « frères et soeurs morts ».

 Comme à chacune des lecture des albums de ce grand monsieur qui sait si bien raconter des histoires aux plus jeunes comme aux plus âgés (dont certains, comme moi, ont eu la chance de grandir au rythme de ses textes et de ses illustrations), on rit, on pleure, on se souvient, on imagine, on a peur, on espère… comme dans la vie !

Le Vent à pleins poumons

Le Vent 
Edith de Cornulier-Lucinière, Sara
La Joie de lire, 2010

Le Vent à pleins poumons

Par Dominique Perrin

levent.gifLes pages de cet album semblent d’une épaisseur et d’un grain qui évoquent la feuille d’arbre – et sans doute un peu, par là, les étapes qui ont permis leur fabrication. De fait, tout ce qu’on trouve sur ces pages semble, avec vigueur et résolution, rendre présentes des choses très simples et incarnées. « Arzel respire à pleins poumons » ; le vent l’aspire, brasse ses cheveux et vêtements, le malmène avec franchise, le pousse et l’emporte ; ses sensations, cumulatives, prennent toute la place dans des doubles pages dont la matérialité première – jeu sur quelques tons, impression d’encres bues par le papier et de découpes créatrices de mouvement – est affirmée. C’est le récit d’une lutte d’enfant avec un élément fascinant qui lui inspire, comme un besoin et une envie, de crier, inventer, sentir, apprécier de sentir.

Le Cochon magique

Le Cochon magique
Dorothée de Monfreid

L’école des loisirs, 2010

La magie est dans tout, et réciproquement

Par Anne-Marie Mercier

cochonmagique.gifJosette rencontre un cochon, forcément magique, du moins c’est ce qu’elle décide. Si ce cochon n’est pas très loquace (il ne sait dire que « Groooïnk ») pas très propre et pas du tout habillé, perchée sur son dos , Josette rencontre différents animaux plus civilisés : un lapin lecteur, un chat mangeur de sandwich, un chien guitariste en tricot rayé… Chacun porte un rêve qui se réalisera à la fin, un peu par hasard, en tout cas pas vraiment grâce au cochon magique.

Quant au rêve de Josette, il se réalise aussi, on le découvre à la fin. Preuve que le rêve entraine la satisfaction. Celle du lecteur aura été de suivre ce récit jubilant d’optimisme et de simplicité. Tout peut être magique, quand on le veut vraiment… dans cet espace rose et rond.

Mon Premier voyage tout autour de la terre

Mon Premier voyage tout autour de la terre
 Gaëlle Duhazé
Le Sorbier, novembre 2010

Un sac à dos, un vélo : le vaste monde à la portée des petits

par Sophie Genin

9782732039824.jpg Un très long format à l’italienne pour partir à la découverte du Mali, de l’Inde, de la Chine, de l’Equateur et de l’Amérique du Nord. Sur la quatrième de couverture, des panneaux, disséminés dans un monceau de détails, annoncent, avec un humour que l’on retrouve dans l’album des destinations saugrenues telles que « ailleurs, très loin, par là, par ici, vers l’est » ou même encore « le bout du monde » !

Dès la première page, le ton est donné : la petite héroïne prépare son sac à dos, toutes ses affaires alignées sur le sol de sa chambre, y compris son doudou Paul-Emile (Victor ?). Elle s’adresse directement au lecteur, rendu actif grâce aux mille petits détails sur lesquels elle attirera son attention au fil du voyage, quasi initiatique, qu’elle lui fait entreprendre à ses côtés.

Chaque double page présente un nouveau pays, tout en couleurs, avec ses habitants et ses habitudes, son vocabulaire spécifiques. Certes, on ne passe pas toujours à côté des clichés mais les valeurs humanistes rattrapent ce petit travers et, lorsque, à son retour, l’héroïne feuillette son album photos, on a envie, comme elle, de se plonger à nouveau dans les belles rencontres faites pendant son périple et de repartir en voyage tout autour de la Terre !

Plastique des sensations

Couleurs à sensation
Isabelle Gil

Rouergue, 2010, coll. Yapasphoto

 Plastique des sensations 

Par Dominique Perrin

CouleurSensation.gifCouleurs à sensation est un petit livre intégralement dédié à l’image et aux « cinq sens ». Il est, d’abord, tout couleur, avec un bonheur puissamment contrasté de double page en double page. On s’aperçoit ensuite qu’il est tout jeu abstrait de formes et de structures : les couleurs si proches, et mêmes communes, de la barbe à papa ( ?) et de l’éponge ( ??) ou de la mie de pain ( ???) dessinent pourtant des univers d’une absorbante différence. De l’équation des couleurs et des formes résulte de façon directe l’évocation du goût et du toucher, et parfois de l’odeur. Tentons de dire la dynamique, et certes non la fin de ce voyage d’exploration photographique :  il apparait enfin aussi que c’est tout simplement, tous yeux et peau dehors, de lumières que nous entretiennent ces images.

Un imagier  susceptible de former l’intérêt pour un certain cinéma, que les enjeux plastiques du cadre, de l’éclairage, et du coup du plan continueraient d’intéresser autant que les scénarios préétablis ?

Pour grandir, il faut

Pour grandir, il faut
Catherine Grive, Jean-François Spricigo
Rouergue, 2010, coll. Yapasphoto

Comment présenter un livre tout neuf, qui semble là très au-delà des conditions de son apparition – à l’image des êtres auxquels il s’adresse, et de ceux qu’il montre ? 

Par Dominique Perrin

PourGrandir.gif Pour grandir, il faut est de ces entreprises qui prétendent – et démontrent – que la photographie noir et blanc a une vocation sans égale à rendre compte de la situation de l’humain entre le commun et le particulier, le collectif et l’individuel. Les images s’y insèrent dans une lignée artistique associable au nom de Doisneau. Mais (car il y a sans doute un « mais » concernant cette référence très partagée et sa fraîcheur parfois perdue) leur association avec un  texte aussi choisi que laconique donne à l’ensemble un statut comme réinventé de poème et de récit.

Ce récit met en image, comme l’indique la présentation finale, des « étapes de l’enfance » (perspective un peu solennelle), mais délicieusement improvisées, fugaces, graves et  pas sérieuses. Les mots portés ici sous le regard, la langue et les oreilles sont les immenses vocables qui, pour référer à la substance réelle de « tous les jours », sont loin d’être prononcés journellement. « Manger », « se laver », « jouer », « courir » sont certes le quotidien verbal des jeunes lecteurs ; mais « naître », « s’éveiller », « contempler » ? et, en construction absolue, « manger » (être un être mangeant), « rester », « hésiter », « attendre » (être un être en suspens), « aimer » (être un être aimant) ?
La dernière page ouvre sur une photo un peu floue et le verbe : « S’imaginer ».

Le monde des dragons

Le Monde des Dragons
S.A. Caldwell

Traduction (anglais) par Jean-François Cornu
Gallimard Jeunesse, 2010

Une envoûtante supercherie

par Christine Moulin

dragons.jpg L’ouvrage est magnifique : les illustrations, très « réalistes », aux couleurs flamboyantes, aux angles de vue impressionnants, attirent dès l’abord. On s’attendrait presque à sentir vibrer une aile entre les pages…

Mais le texte n’est pas en reste. L’introduction donne le ton : « Ils sont le mugissement du vent, la lueur dans le ciel, le bruissement de la forêt. Ils sont le miroitement sous le soleil du désert, le frémissement à la surface des eaux calmes, la fureur de l’œil du cyclone ». Enumération quasi hugolienne.

Les amateurs de vrais-faux documentaires (à la manière de La fabuleuse découverte des îles du Dragon, de Kate Scarborough, par exemple ou de Lettres des îles Girafine, d’Albert Lemant) ne seront pas déçus : on a le droit à l’étude des habitats, des différentes espèces, des sens, des serres du dragon, etc. Le style sait se faire délicieusement didactique : « Observez la canine féroce du Dragon des cimes aux dents-sabres », l’explication rigoureuse, le style scientifique (« on pense que », « des traces de phosphore incandescent ont en effet été décelées », …)

Mais rien de trop « austère » : c’est ainsi qu’on apprend que le dragon « possèderait un sixième sens, non encore expliqué, qui lui permet entre autres choses de dénicher de l’or et des pierres précieuses cachés au regard ». Et nous sont racontées certaines légendes…

La dernière page recèle une savoureuse note humoristique qui prolonge l’impression d’avoir véritablement lu un documentaire très « authentique » sur de fabuleuses créatures.

L’arbre rouge

L’arbre rouge
Shaun Tan

Traduction (anglais, Australie) par Anne Kierf
Gallimard, 2010

… et j’en ai fait de l’or

par Christine Moulin

arbre rouge.jpgChef d’œuvre : il fallait oser, dans un livre pour enfants, parler du mal de vivre, de la mélancolie, superbement figurée par un poisson monstrueux. Mélancolie qui s’attaque à une petite fille, fragile comme un émouvant croquis, comme une ébauche, malgré ses flamboyants cheveux roux. Cela aurait pu être didactique, pesant, ou gênant. C’est tout simplement magnifique. La puissance symbolique des illustrations ne s’épuise pas en une seule lecture. Comme chez Anthony Browne, et le compliment n’est pas mince, on découvre toujours quelque chose de nouveau : un cadenas, un requin, un robinet, et on s’interroge car rien, on le sent, n’est gratuit ni aléatoire.

Le lecteur peut suivre, pour construire son parcours, les feuilles d’érable (celles de l’arbre rouge) qui jalonnent le livre et se laisser aller aux échos qu’éveillent les images, surréalistes, souvent, mais terriblement vraies : le destin, par exemple, en dragon de fer broyeur et aveugle, est effrayant… Et l’angoisse, en pieuvre rouge et gluante…

Un splendide voyage qui mène à la renaissance. Sans mièvrerie. Avec l’espérance en viatique.