De l’autre côté du ciel

De l’autre côté du ciel
Evelyne Brisou-Pellen
Gallimard (folio junior), 2002, 2016

Roman des origines

Par Anne-Marie Mercier

de-lautre-co%cc%82te-du-cielOn trouve dans ce roman de nombreux éclairages sur les hypothèses que l’on peut forger sur la naissance de la civilisation et sur ce que l’on sait de l’histoire des premiers hommes. Tout cela est entrelacé avec ce que l’on sait de tribus dites « primitives », pour décrire à la fois les mœurs de la tribu des deux héros, l’un fils de chef, l’autre fils de sorcier, partis en quête loin de chez eux, et celles de ceux qu’ils rencontrent dans leur voyage : les idées religieuses, le statut divers des femmes, les techniques pour s’orienter, faire du feu et le maintenir, cuire les aliments…, comme les débuts supposées de l’agriculture et de l’élevage, la naissance de la pensée scientifique…

Que la quête soit un échec et que celui-ci soit parfaitement assumé par le héros est une des originalités de ce très beau livre, bien mené, passionnant, aux personnages attachants.

D’où viens-tu Petit sabre ? / Qui es-tu Morille ?

D’où viens-tu Petit sabre ? / Qui es-tu Morille ?
Hélène Vignal
Rouergue (« Boomerang »), 2016

Jeux de lecture

Par Clara Adrados

dou-viens-tu-petit-sabreLe jeu suit le même principe que les autres ouvrages de cette collection : deux histoires, une par personnage, chacune suivant un point de vue, et quelques points de rencontres entre elles ou seulement dans l’imaginaire du lecteur. A cela s’ajoute pour ce livre, le choix du titre, une question que l’on peut facilement imaginer posée par le personnage principal de l’histoire, et s’adressant au héros de l’histoire parallèle. Le lecteur est donc directement confronté à la rencontre avec l’autre : l’histoire de la Princesse Loba commence par l’interrogation « D’où viens-tu Petit-Sabre ? »

Dans la première histoire, il s’agit de Princesse Loba qui s’ennuie dans son domaine. Elle n’est pas une princesse comme les autres : elle a une magnifique et abondante chevelure… grise ; elle aime s’asseoir par terre sur l’herbe ou dans la terre, elle préfère les morilles aux fleurs, au grand désespoir de sa mère qui la voudrait gracieuse. « Si tu ne souris pas, tu (…) ressemblera [à une morille] » prévient sa mère. Soit, la princesse a trouvé qui elle était : une morille. Elle fait alors la rencontre de Petit-Sabre, qui trouve ses cheveux blancs très beaux. Mais une princesse ne parle pas avec un jardinier. Si elle ne peut devenir une princesse gracieuse, on en fera une travailleuse : elle est dès lors recluse dans la cuisine.

Qui est Petit-Sabre ? Il est l’enfant d’une pirate morte en couche. Il va apprendre à devenir pirate et à n’avoir peur de rien sauf des sirènes. Lors d’une attaque, il se retrouve fait « prisonnier » par des prêtres… ll apprend alors à travailler comme jardinier et est engagé chez la Princesse Loba. Son bateau et la mer lui manquent. Lorsqu’il rencontre Loba, il prend peur : serait-ce une sirène ? Non, c’est une fille farfelue comme lui. Mais les jardiniers ne l’entendent pas comme cela : il doit rester à sa place et repartir pour la mer.

La « contrainte » formelle imposée par la collection – deux personnages qui sont à tour de rôle, selon le sens dans lequel le lecteur décide de lire le livre, le héros ou le personnage secondaire de l’histoire – laisse au lecteur tout le loisir de réinventer l’histoire au gré des choix de lecture qu’il fait : Connaître l’histoire de Petit-Sabre avant celle de Morille ? Relire les deux histoires dans le sens inverse ? Le lecteur imagine les blancs suivant la lecture de la nouvelle histoire et cela donne une place à l’étonnement, et permet surtout de revisiter la première lecture que l’on a faite d’une histoire au vu de la nouvelle histoire lue, du nouveau point de vue montré. Plus qu’une place à l’imaginaire, cela donne place à une remise en cause des impressions premières, une distance sur nos impressions d’un évènement, d’une personne, toujours soumises à notre subjectivité.

Northanger Abbey

Northanger Abbey
Jane Austen
Traduit (anglais) par Michel Laporte
Flammarion jeunesse, 2015

Pour s’initier à l’art de Jane Austen

Par Anne-Marie Mercier

northanger-abbey« Qui aurait connu Catherine Morland enfant n’aurait jamais pu supposer qu’elle était née pour être une héroïne. Sa position dans la société, la personnalité de ses père et mère, sa propre personne et ses dispositions, tout était unanimement en sa défaveur. »

Mais qui connaît un peu l’univers de Jane Austen devine que ce terme d’« héroïne » doit être vu avec l’humour subtil qui est le sien : les aventures de cette jeune fille seront tantôt bien réelles, lorsqu’elle sera aux prises avec les conventions sociales et l’hypocrisie de ceux qu’elle croit être ses amis et surtout ses amies, tantôt parfaitement imaginaires lorsqu’elle verra le monde à travers le prisme des romans gothiques qu’elle affectionne. C’est un texte court, sensible, drôle, un petit bijou « austenien ».

La publication de ce roman dans une collection pour adolescents (ou plutôt adolescentes, le graphisme étant assez parlant ; mais on suppose que des garçons pourraient aimer Jan Austen) est une excellente initiative. L’illustration de couverture par Charlotte Gastaut et les fleurettes qui décorent les têtes de chapitres et bas de pages en font un joli objet.

Mauve

Mauve
Marie Desplechin
L’école des loisirs (neuf), 2014

Après Verte et Pome, sombre Mauve

Par Anne-Marie Mercier

 

« Je regarde autour de moi, je ne vois que du noir, des nuages qui s’amoncellent. […] Les catastrophes anciennes n’ont rien changé. Personne n’a rien appris. Le mal va revenir, je le vois, il avance ».

mauveAprès Verte et Pome, deux charmantes petites sorcières, filles de sorcières, petites-filles de sorcières… voici Mauve. Rien à voir : Mauve est aussi glaçantes que les autres filles sont vivantes ; elle a un père mais pas de mère (les mères et grand-mères jusqu’ici prenaient de la place) ; enfin, autre changement majuer, Mauve et son père sont vêtus impeccablement et fort classiquement, ils cultivent le conformisme et ne sont guère aimables.

Ici, Marie Desplechin utilise à fond la veine fantastique : les héros, Verte et son ami Soufi, s’affrontent au Mal, aux Ténèbres… Mais la veine réaliste ne disparaît pas pour autant : le système de chapitres en points de vue alternés que l’auteur utilise à nouveau donne la parole à de parfaits ignorants en matière de sorcellerie comme le brave Ray, grand-père paternel de Verte et amoureux de sa grand-mère maternelle (l’extraordinaire Anastabote que l’on retrouve avec plaisir), policier à la retraite, sympathique mais un peu dépassé.

Enfin, Marie Desplechin tire le fantastique du côté de la fable : le déchaînement du voisinage contre une famille qui ne se comporte pas tout à fait comme la plupart d’entre eux, le harcèlement dont les filles sont victimes au collège sont en relation avec des événements bien réels et toujours contemporains. L’ancêtre de Verte résume une histoire de l’humanité faite de persécutions – contre les sorcières mais on devine que le propos va plus loin :

« « Il n’y a pas eu un temps sans camps, gibets, tortures, bûchers et victimes pour les alimenter. Et pourtant nous avons gardé l’espoir. Pourquoi ? Parce que le Mal ne revient jamais seul. Il est toujours suivi d’une petite gourde aventureuse, armée d’une hache et d’une sarbacane. Elle a porté de nombreux noms au cours de l’Histoire. Aujourd’hui, pour moi, elle s’appelle Verte. »

C’était un discours terriblement solennel même si « bécasse » n’était pas exactement l’épithète sublime dont j’aurais rêvé. J’ai pris ma hache à deux mains […]. Physiquement, je ne me sentais pas très soutenue. Mais moralement, j’étais gonflée à bloc. Mon peuple était en haillons. Mais mon peuple était là. »

Frontières et circulations : une littérature de jeunesse européenne au XXIe siècle ?

Prolongation de l’appel à communication de Frontières et circulations :
une littérature de jeunesse européenne au XXIe siècle ? (jusqu’au 30 nov>. 2016)
Les biennales de la Littérature de jeunesse. Deuxième colloque international.
Site universitaire de Gennevilliers, 7 et 8 juin 2017
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Avec le soutien des unités de recherche AGORA, EMA, LLA CREATIS et Textes et Cultures

Un Monde sauvage

Un Monde sauvage
Xavier-Laurent Petit

L’école des loisirs, 2015

« Tiger, tiger, burning bright in the forests of the night »

Par Matthieu Freyheit

un-monde-sauvageL’histoire se déroule dans la taïga russe, non loin de la frontière chinoise. Elle aurait pu se passer partout ailleurs sur le globe avec la même justesse, la même résonance. Après tout, en mars dernier, le monde s’émouvait de l’assassinat de l’activiste écologiste hondurienne Berta Caceres – le cimetière des écologistes assassinés s’agrandissait encore, tandis que s’étend celui des animaux braconnés (on se souvient là aussi, en juillet dernier, du braconnage du lion Cecil au Zimbabwe, ayant suscité de vives réactions restées, comme toujours, vaines).

Dans cette partie isolée de la Russie, Felitsa accompagne sa garde-chasse de mère dans certaines de ses tournées. Ce printemps-là, Alissa l’emmène sur les traces de Miss Infinity, une tigresse ayant mis au monde deux bébés. Le trio, on s’en doute, est une prise inespérée pour les braconniers qui, passée la frontière chinoise, pourront changer la mort en or. Face à leur nombre, à leurs moyens, et à l’acharnement que constitue l’appât du gain, Alissa semble bien démunie.

Pour Felitsa, l’été des deux antagonismes que sont la traque et la préservation est aussi celui du basculement de sa vie : dernier été passé dans la taïga avant de rejoindre ‘la ville’ pour y poursuivre son instruction, été de la confrontation avec l’image d’elle-même grandissant, été où se révèle l’adolescence faisant d’elle la proie des colères aussi bien que du sentiment amoureux. Entre les glaces et la fournaise de la taïga, c’est l’adolescence elle-même qui, chez Xavier-Laurent Petit, fait entrer Felitsa en wilderness, par la vie et par les livres.

 

 

Les Contes de fées défaits. Le Petit Chaperon rouge

Les Contes de fées défaits. Le Petit Chaperon rouge
Charles Perrault, Fabrice Colin, Zelda Zonk
Play Bac, 2015

Encore un Chaperon rouge

Par Anne-Marie Mercier

chaperon colinRemettre « au goût du jour les grands classiques de la littérature enfantine pour créer une collection décalée, drôle et parfois même sarcastique », telle est l’ambition affichée par Play Bac, qui insiste sur l’usage scolaire qui peut être fait de ces œuvres. Vaste programme.

Le problème est qu’on ne voit pas bien de quel goût du jour il s’agit : le texte est celui de Perrault, fort bien. L’image est traitée dans un style proche delà BD, soit. Mais quoi d’autre ? Montrer un Chaperon rouge très réticent quand à l’idée d’aller voir sa grand mère, dégoûté par l’idée de l’embrasser, est-il ce fameux « gôut du jour »? la modernité peut-elle se réduire à çela ? Quant au fait de traiter l’histoire sur le mode comique et trivial, çela fait bien longtemps que d’autres s’y sont essayé – en mieux.

Allons donc relire Dumas et Moissard, savourer Dedieu…

Tor et le troll

Tor et le troll
Thomas Lavachery
L’école des loisirs, 2015

Fête nordique

Par Anne-Marie Mercier

couvmouchegabaritTor est l’ami du petit peuple féérique des bois du nord, près avoir sauvé un farfajoll, aventure relatée dans Tor et les gnomes. Dans ce deuxième épisode, il décide de profiter de sa popularité pour assister à la grande fête des gnomes au lac de l’Ours. L’essentiel du récit se passe dans son trajet vers le lac : les préparatifs pour s’y rendre malgré la défense qui lui en a été faite par sa famille, sa rencontre avec un troll amoureux qui lui demande de la laver (opération faite en étape avec force détails), la course sur les épaules du Troll.

Tout est heureux et facile, et l’écriture de Thomas Lavachery n’y est pas pour rien ; on retrouve l’atmosphère poétique des aventures de Bjorn et la phrase élégante et précise de son auteur.

 

Virus 57

Virus 57
Christophe Lambert et Sam VanSteen

Syros, 2014

Paranoïa-song

Par Matthieu Freyheit

virus-57Un roman original et intéressant qui contrevient à l’image, si populaire actuellement, du hacker héros même dans son ambivalence presque romantique. Christophe Lambert et Sam VanSteen en offrent une représentation à la fois cruelle et ironique, au sein d’un roman qui met en scène l’illusion et le hasard du romanesque.

57 adolescents, nés d’une insémination artificielle, sont potentiellement contaminés par leur père biologique commun : un virus mortel, fulgurant et contagieux, déclaré par grosse chaleur, et un donneur devenu introuvable, empêchant toute tentative de constituer un remède.

Des adolescents meurent, tous les autres sont rapidement repérés et ‘mis au frais’ pour leur sécurité et celle des autres. Tous ? Non : Virgil, jeune hacker adepte des théories du grand complot universel, pense avoir piraté le site de la CIA et récupéré des documents cryptés d’une importance capitale (filouteries gouvernementales, ‘vérité sur le 11 septembre’, existence des extraterrestres, etc.). Persuadé d’être pris en chasse pour être réduit au silence, Virgil échappe aux autorités sanitaires et entraîne dans sa fuite le jeune Sia, qui se laisse convaincre.

Sauf que…

Héros insupportable d’une histoire qui ne devait pas en être une, Virgil permet aux auteurs de discourir sur la fascination du secret, mais aussi sur l’exercice d’un ego inébranlé, incapable d’admettre sa négation et la validité du monde extérieur. Entre inconscience et certitude, le roman met en scène le leurre que l’on est à soi-même ainsi que le déni de réel confinant à la psychose. Une façon de rappeler, avec Péguy, qu’il « faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Le personnage de Sia est, quant à lui, assez peu intéressant : obéissant à un paranoïaque manifeste, elle ne parvient ni même ne cherche à aucun moment à faire cesser la cavale insensée. Mais, précisément, c’est cet inintérêt qui fait toute la tension d’un récit dans lequel les auteurs ne cherchent pas à faire des personnages des héros réussis, mais des héros de leurs erreurs (serait-ce cela l’adolescence ?).

Ce pari difficile est relevé, si tant est que l’on accepte de lire ce roman avec tout le besoin de distance qu’il appelle, et qu’il met en scène.

 

 

La Chasse au loup

La Chasse au loup
Sally Grindley, Peter Utton
Traduit (anglais par Maurice Lomré
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Au loup (encore) !

Par Anne-Marie Mercier

la-chasse-au-loupAprès la fameuse Chasse à l’ours de Michael Rosen et Helen Oxenbury, voici une chasse au loup. Celle-ci ne joue pas comme la précédente sur les sons mais sur les images. Tout d’abord les lieux : une troupe de cochons (absolument pas vêtus, mais marchant sur leurs pattes arrières et portant qui des armes, qui des paniers à provisions) part en groupe serré et passe successivement devant une maison de paille (détruite), une maison de bois (détruite) et une maison en pierre (intacte), où l’on trouve le loup caché sous le lit. Rien de très original.

Par ailleurs, c’est un livre à rabats qui invite le lecteur à ouvrir des portes, soulever des couvercles, regarder à travers un trou… Le loup apparaît à plusieurs reprises sans être repéré car il est déguisé, il s’agit donc de revenir en arrière pour trouver les indices. Enfin, les pages fourmillent de détails cocasses et ces cochons sont attendrissants de maladresse, et inquiétants par leur nombre. Quant au  loup, il joue fort bien son rôle et les jeunes enfants pourront jouer à se faire peur page après page et recommencer.