Le Miel des trois compères

Le Miel des trois compères
Richard Marnier, Gaëtan Doremus
Rouergue, 2014

Métaphysique des choix

Par Anne-Marie Mercier

Le Miel des trois compèresInstallons une situation : trois animaux amateurs de miel rencontrent un rayon de miel. Répétons la dix sept fois en proposant dix sept histoires différentes. On aura au bout du compte un exercice entre les Exercices de style et les Mille milliards de poèmes de Queneau : même style mais exploration des possibles.

C’est surtout sur le plan des rapports entre eux que ces « compères » font preuve d’inventivité, de la négociation à sa parodie, de la fable à l’explosion délirante.

Loup, renard, ours sont ici en compétition ; c’est souvent l’ours qui gagne : force brute, innocence un peu épaisse font mieux que ruse et cruauté.

Sylvain et SylvetteEt ces compères font penser au Roman de Renart et à Sylvain et Sylvette !

Tout là haut

Tout là-haut
Morgane de Cadier, Florian Pigé
HongFei, 2015

Ours vole !

Par Anne-Marie Mercier

Tout là-hautL’ours est une image de l’enfance en littérature pour la jeunesse ; quand il est blanc, cela ajoute une touche d’exotisme mais aussi d’innocence supplémentaire. Tout lui est possible, tout lui est désir.

Quand celui-ci est désir de savoir (qu’est-ce c’est que ces ballons qui survolent la banquise ?) puis désir de voyage (partons avec les belles montgolfières !), la liberté est totale.

Cette jolie fable est mise en texte et en images par deux jeunes diplômés de l’école Emile Cohl, qui ont bien du talent : il en faut pour qu’on accepte immédiatement cette situation étrange et improbable comme une évidence. Les images sont belles, inscrivant des ours schématiques dans des décors colorés et riches de nuances. L’ensemble est poétique, léger, parfait.

Décidemment, chez HongFei, tout voyage (voir La Roche qui voulait voyager)

Le Petit Camion Rouge

Le petit camion rouge
Tatsuya Miyanishi, Fédoua Lamodière (trad. japonais)
Nobi Nobi, 2014

Petit Camion deviendra grand

Par Christine Moulin

petit camion rougeVoilà une histoire qui plaira à tous les amateurs ou amatrices de véhicules en tous genres mais ne déplaira pas à ceux qui aiment les contes initiatiques: le héros, Red, est en effet un camion, qui n’a retenu du Petit Chaperon Rouge que la mission « aller porter quelque chose à quelqu’un ». En l’occurrence, le « quelque chose » prend la forme de deux mystérieux paquets, très fragiles, et le « quelqu’un » une famille de lapins, au Pays des Carottes, chez qui vient de naître une petite lapine, dont Monsieur Tanuki (1), remplissant ainsi le célèbre rôle du mandataire de Propp, veut célébrer la naissance par ce cadeau intrigant. Red va traverser une ville très stylisée, mais remplie de voitures, de camionnettes tous plus utiles les uns que les autres. Red est alors très déprimé et se sent « minuscule et mollasson », malgré l’aide que lui apportent un camion-grue et une dépanneuse. D’autant plus que sa mission semble avoir échoué. En fait, il n’en est rien… On songe presque au Tagagné de Dalrymple, dont l’objet de la quête résidait dans la quête elle-même.

La fable est jolie. Elle prend place dans la série des histoires qui peuvent rassurer les enfants malhabiles, qui se sentent toujours trop petits, trop incompétents. Aux plus grands, elle peut rappeler opportunément que l’échec apparent peut n’être que transitoire et laisser place à une réussite qui mérite patience et maturation. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

(1) Un avertissement en début d’album prend soin de nous informer que le tanuki est un « animal d’Asie ressemblant au raton-laveur et qui est très présent dans le folklore traditionnel japonais. Il y est souvent présenté comme un animal espiègle aux pouvoirs merveilleux […] ».

Coup de foudre au zoo

Coup de foudre au zoo
Aurore Callias
Autrement jeunesse (histoires sans paroles), 2014

Singez les singes, et vous verrez…

Par Anne-Marie Mercier

Coup de foudre au zooUne famille visite un zoo et l’un des enfants s’arrête tout particulièrement devant la cage des singes. Un halo blanc signifie ce « coup de foudre », mais de quelle nature est-il ? Le texte est, comme c’est la règle dans cette collection, sans paroles.

Ce n’est que lentement que le lecteur comprend ce qui se passe. A partir du moment où les humains rentrent chez eux le petit garçon concerné par ce « flash » se comporte comme un singe (acrobaties, etc., puis sa sœur puis ses parents. A l’inverse, sur la page de droite, on voit les singes s’humaniser jusqu’à le dernière page qui les montre sortant du zoo avec zoo-pictureleurs sacs de pique-nique. La dernière scène, en forme de déjeuner sur l’herbe, montre les singe sagement autour de la table du pique-nique tandis que les humains, presque nus, font les singes dans les branches… On pense bien sur à l’album d’Anthony Browne, Zoo.

les beaux beaux jours des colloques

Les pages « actu » et « recherche » de notre site (maintenant bien vivantes, je vous encourage à les visiter régulièrement) étant un peu confidentielles, voici deux annonces qui concernent l’activité des membres de Li&je (ou plus largement PRALIJE), acteurs de ce blog :

compagnonsLittérature de jeunesse et enseignement de la littérature : Les compagnons de la Croix-­‐Rousse : qu’est-­‐ce qu’une série culte ?
Université Lyon 1, Espe, 14 & 15 juin 2016
En savoir plus : BONZON-COLLOQUE
voir le PLANNING_bonzonv2

 

 

Appel à communication : colloque des 17-18 mars 2017, à Lyon : « Des créateurs dans la classe. Faire vivre la littérature de jeunesse ».
Les propositions de communication (15 à 30 lignes) devront parvenir en word ou rtf avant le 10 avril 2016 à anne-marie.mercier@univ-lyon1.fr
appel_colloque ecrivain_fin
Anne-Marie Mercier, Université Lyon1 (Espé), UMR 5611 (LIRE), François Quet, Université Lyon1 (Espé), LITT&ARTS, Grenoble 3

Qui a piqué le courrier des élèves ?

Qui a piqué le courrier des élèves ?
Nicolas de Hirsching, Fanny Joly
Casterman, 2013

Les jolies colonies de vacnceeeuuuuhhhh

Par Anne-Marie Mercier

Qui a piqué le courrier des élèves ?Les auteurs ont reproduit le procédé de leur ouvrage précédent : Qui a piqué les contrôles de français ? : fac-similé de travaux d’élèves annotés en rouge par l’enseignante.

Même principe caricatural, mais situation différente. Ici, il s’agit d’un atelier d’écriture et d’informatique pendant une classe verte : les élèves devaient envoyer un courrier à divers membres de leur famille. Ils développent tous les clichés liés aux séjours en collectivité : mauvaise nourriture, confort approximatif, blagues entre enfants, mauvais caractère des adultes. Les textes proposent différents types de lettres de vacances : sibyllines, romanesques, goguenardes, hypocrites… Quant à l’enseignante, elle est elle aussi un personnage caricatural, tant dans ses commentaires sur les textes des élèves que dans ses courriers personnels. Pour les amateurs de perles de cancres, c’est savoureux, un peu moins cependant que l’ouvrage précédent – ou bien la surprise joue moins.

Une Maison pour quatre

Une Maison pour quatre
Gilles Bizouerne, Elodie Balandras
Syros (paroles de conteurs), 2015

Conte peul

Par Anne-Marie Mercier

Une Maison pour quatreLes quatre associés de cette histoire tirée d’un conte peul sont assez improbables : tigre, éléphant, serpent, hibou. On en déduit que le conte vaut par sa morale : on ne peut s’associer que si on a assez en commun.

Cependant, l’entreprise est montrée comme joyeuse, réussie pour un temps assez bref mais précieux. Somme toute, elle n’échoue que par quelques détails de cohabitation difficiles à réprimer, tenant à la nature de chacun. Le rythme de la narration et ses moyens sont adaptés au racontage et maintiennent l’attention éveillée à chaque étape.

Le récit suit les vignettes d’un rêve d’enfant : construire une cabane, y dormir… Les animaux sont bellement croqués ; les couleurs sont franches, vert de la végétation, violet de la nuit, orange du tigre… et les animaux sont très expressifs.

Menace sur le réseau

Menace sur le réseau
Laurent Queyssi
Rageot Thriller 2015

Hacker : entre réalité virtuelle et menaces réelles

Par Michel Driol

menaceVoici le tome 3 des aventures d’Adam Verne – le hacker en fauteuil roulant engagé par les services secrets – et de Clotilde Weisman. (Voir notre chronique du tome 1). Engagé comme consultant  sur le tournage d’un film en Califonie, Adam en profite pour visiter la Silicon Valley, lorsqu’il apprend que son amie Emma vient d’être enlevée, et qu’on lui demande, en échange, de perfectionner un ver informatique qui permettra l’accès à tous les fichiers stockés dans le cloud…  LA CIA s’en mêle… et s’engage une course poursuite, à moto et à l’aide d’engins pilotés à distance. De retour en France, la menace n’est pas écartée, et Adam devra faire face à son alter-ego, et découvrir les secrets qui entourent la mort de son propre père, et l’accident qui l’a paralysé.

On retrouve tous les codes du thriller : enlèvements, poursuites, menaces, suspense, dans une narration vive et enlevée, qui conduit le lecteur de Paris aux Etats Unis, puis à Genève. L’une des forces de cette série est d’avoir choisi un héros en fauteuil roulant, qui n’hésite pas à prendre des risques, mais a besoin des autres pour se déplacer. Si le hacker agit seul, c’est uniquement dans le domaine de l’informatique, où il montre son inventivité et son génie, mais cela ne l’isole pas des autres : son frère, sa petite amie, les acteurs américains qu’il côtoie et avec lesquels il lie des liens. Sur fond d’antagonismes entre les services secrets américains et français, ce roman pose la question du secret des données que l’on confie aux grands groupes dans le cloud, et la tentation des états de s’en emparer. Big Brother est plus que jamais parmi nous.

Un thriller efficace situé dans des problématiques contemporaines.

 

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres
Claire Clément
Bayard Jeunesse Estampille 2013

Et Dieu dans tout ça ?

Par Michel Driol

samy_oscarSami et sa sœur Jeanne vivent avec leur mère, dépressive, dans une cité de banlieue. Le père est parti, avec une autre, laissant à Sami en compensation un lapin nain que ce dernier chérit plus que tout. Le drame arrive lorsque son copain Oscar est malade, qu’on doit le conduire à l’hôpital, et que le lapin nain est volé. Puis Oscar, enfant sans papiers élevé par sa mère, est attendu par des policiers à l’école, qui veulent qu’il les conduise chez lui. Oscar parvient à prendre la fuite. Nuit d’angoisse, où on l’attend, copains de classe, voisins, maitresse…  C’est alors que Sami apprend qu’il va avoir un petit frère, et que son père ne pourra pas le prendre.

C’est à la fois le quotidien d’une cité HLM et l’apprentissage de la vie par Sami que raconte, avec des mots simples, Claire Clément. Une cité multiculturelle, avec ses caïds (Volcan), ses français limite racistes (Boloss et son chien Ebène), et ses personnages positifs et attachants.  Le vieux sénégalais Ousmane, avec sa sagesse africaine. Sothy et sa sœur Chanthou, leurs problèmes avec leur frère ainé qui tourne mal, leur père reparti  travailler au Cambodge. Nadir le rappeur, dont les raps font un écho aux péripéties du roman et qui rentre régulièrement en Algérie, où sa grand-mère – poète – lui enseigne les mots pour  plaire aux filles. Oscar et sa mère Ayana, véritable mère courage, pourvoyeuse de beignets du matin. Auxquels il convient d’ajouter Rose, la maitresse d’école. figure bienveillante et protectrice.  Chacun, à sa manière, soutient Sami – Anselme de son vrai nom – au cours des épreuves qu’il traverse, répond à ses questions, lui donnant ainsi une leçon de vie. Sami découvre alors les religions – mais, entre Dieu et Allah, quel est le « bon » Dieu ? A-t-il ses chouchous ? Quel est le remords secret qui ronge Ousmane ? Pourquoi les lapins nains ont-ils un carnet qui leur permet de passer les frontières, et pas son copain Oscar, qui est pourtant humain ? Questions essentielles posées à hauteur d’enfant, et auxquelles les adultes  tentent d’apporter des réponses pleines de poésie parfois, de sagesses diverses (africaine, orientale) ou de réflexion sur la morale comme à l’école. Entre manifestations proches de RESF et coquillage magique, entre sentiments complexes  ressentis par les différents protagonistes et recettes pour être heureux, cet ouvrage est autant une galerie de portraits attachants qu’un regard plein d’humanité et d’humanisme sur notre société.

Une fois de plus, la littérature de jeunesse montre un monde où les enfants n’ont pas toujours le sourire : pères absents, morts, ou rongés de culpabilité, mères parfois déprimées et les laissant à l’abandon, grands-frères au chômage et livrés à eux-mêmes… Pourtant, rien de misérabiliste, et reste la question essentielle que pose ce livre : comment aider ces enfants à grandir ? Quelles solidarités se mettent en place dans la cité, à l’école, ou sur le terrain de sport ? Quels modèles pour leur permettre de se construire ?

Un livre qui illustre la fraternité, et qui sait être à la fois ancré dans le réel, émouvant et optimiste.

Terre-Dargon, t. 3 : Les sortilèges du vent

Terre-Dargon, t. 3 : Les sortilèges du vent
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse, 2015

Terre-Dargon, t. 3 - Les sortilèges du ventFin de la trilogie : On retrouve les aventures des trois camarades, le barde débutant, le garçon ours, et l’apprenti sorcière, accompagnés d’un vieux sorcier et s’affrontant à de multiples ennemis dont on ne sait trop ce qu’ils cherchent, les uns tentant de les entrainer à l’est, d’autres à l’ouest, certains cherchant à les tuer, d’autres à les utiliser on ne sait pour quoi… Pour couronner le tout, l’écriture garde le parti-pris d’une narration alternée et l’on se disperse, d’un court chapitre consacré à l’un des héros, à un autre sur l’un de ses amis embarqué dans une toute autre affaire (apparemment), etc.

Tout s’éclaircit dans ce dernier tome où les actions divergentes jusqu’ici se nouent en une intrigue unique. Complots, magie, prophétie, dragon, métamorphoses, tous les ingrédients qui font rêver les amateurs de fantasy sont réunis.