L’Honneur de Zakarya

L’Honneur de Zakarya
Isabelle Pandazopoulos
Gallimard Scripto 2022

L’Etranger aux autres et à lui-même ?

Par Michel Driol

Zakarya, entre adolescence et âge adulte, est accusé du meurtre d’un autre boxeur, Paco. Il se mure dans le silence. Entre scènes d’audience du procès et retours en arrière, entre le Morvan natal et la région parisienne, entre la mère aimante et les bandes de banlieue, entre enfants de l’immigration et bobos, c’est toute la courte vie de cet antihéros que raconte ce roman noir.

Qui est Zakarya, qu’est-ce qu’un individu ? De lui, on ne perçoit que des éclats, des fragments, une personnalité qui se difracte selon les époques, selon les situations, selon celles et ceux avec qui il est en présence. Il semble absent à sa propre histoire. Est-ce lui l’assassin ? Certes, il a eu maille à partir avec la police, a été violent, incontrôlable, mais par ailleurs tout le montre attentionné, sensible, altruiste… Ce sont là différents aspects de ce personnage qu’il est difficile d’assembler, comme un puzzle aux pièces trop nombreuses. C’est la force de ce roman de mettre le lecteur en position de juge, en lui révélant petit à petit des bribes d’un passé qui s’entremêlent, et donnent du personnage principal des visions contradictoires. C’est aussi un roman qui vaut par l’arrière-plan social sur lequel il s’inscrit, qu’il s’agisse de la condition des femmes immigrées, en province ou en région parisienne, de  la bourgeoisie de province, de toute une sociologie banlieusarde, entre club de boxe comme une planche de salut et grands frères islamistes, caïds mêlés à tous les trafics. Personne – pas plus le lecteur que les personnages –  ne sort indemne de ce roman, qui célèbre pourtant l’amour inconditionnel d’une mère pour son fils, ou l’empathie sans faille d’une avocate. Tous les personnages semblent dans l’excès, excès d’amour, excès de silence, excès de sensualité, excès de timidité, excès de désir. Comment trouver sa voie, se construire, se repérer, en particulier au moment de l’adolescence, des premiers émois amoureux, des grandes rebellions, lorsque l’on a été coupé de ses racines dans le Morvan ? Mensonges, faux-semblants, paraitre, tout cela forme comme un engrenage qui va broyer le héros, dont on sent bien que son silence – et le sacrifice – ne sont  là que pour protéger quelqu’un. Mais qui ? Rarement la forme du roman noir aura été si bien utilisée pour dire les ombres qui planent sur nos destinées, quand il est difficile de trouver une place, sa place, dans le monde, en particulier lors que l’on n’a pas de père reconnu et qu’on porte un nom à consonance maghrébine. Disons enfin que ce roman  – comme souvent les romans de l’autrice – donne la parole à ceux qui sont d’ordinaire sans voix, qu’on n’écoute pas, en raison des préjugés trop nombreux ou de leur difficulté à se dire. Il tente de faire comprendre comment de petit garçon morvandiau on devient ado à problème, dans une perspective finalement assez rousseauiste : l’homme nait bon, c’est la société qui le corrompt. Au fond, telle est bien l’essence du polar, d’interroger et de montrer le mal à l’œuvre dans la société.

Un roman noir et sombre, fait d’allers et retours pleins de sens entre le présent et le passé,  qui parle sans faux-semblants de notre société, sans donner de leçons,  et de la difficulté d’être juste quelqu’un de bien quand tout s’y oppose.

Vous retiendrez mon nom

Vous retiendrez mon nom
Fanny Abadie
Syros 2022

Banlieue en feu

Par Michel Driol

Qui a bien tuer Zineb, une fille sans histoire, bonne élève, favorite du concours d’éloquence ? Serait-ce Sublime, un jeune migrant, ami du narrateur Karim ? Pourquoi Joyce et  Khedima les deux amies de Zineb mentent-elles au sujet de la dernière soirée qu’elles ont passé ensemble ? Les esprits s’échauffent, entre trafics de drogue et  haine de la police, des émeutes éclatent… Au terme de son enquête, Karim découvre une vérité loin de ce qu’il imaginait.

C’est un double portait qui se dessine dans ce roman policier haletant et enfiévré. Celui de Karim d’abord, kabyle aux yeux bleus, un peu perdu entre sa passion pour la boxe, les fréquentations qui l’ont entrainé dans les petits trafics de drogue, son père anarcho-syndicaliste mutique et largué, et sa mère partie on ne sait où quelques mois plus tôt. L’enquête qu’il mène lui fait découvrir un monde bien différent de celui auquel il s’attendait. Celui de Zineb, jeune fille plus complexe que l’image lisse que Karim avait d’elle, personnage complexe qui veut se libérer du joug familial, de ses frères ainés, du mariage arrangé qui l’attend. C’est aussi le portrait pluriel des habitants d’une cité de banlieue, des solidarités qui s’y nouent, portrait sans concession pourtant. Car chacun y joue un rôle, car on s’y observe et qu’il convient de jouer le jeu, d’avoir le comportement qu’on attend de soi. Les personnages – les ados en particulier – y sont complexes, ambigus, coincés entre les caïds chefs du trafic de drogue et quelques figures positives, comme l’entraineur de boxe. Le personnage de la commissaire Mesronces y est fondamental. Elle voit bien un potentiel en Karim, mais celui-ci se méfie de la policière, à la fois car c’est la doxa de la cité et pour des raisons familiales.  Pour Karim comme pour le lecteur, les repères sont flous : où est le bien ? Où est le mal ?  Le roman se clôt par une fin ouverte, car, si le meurtre est élucidé, la question de la justice à rendre, de l’avenir de Karim, de celui de sa famille, de sa mère en particulier  restent  en suspens. Comme une façon de laisser  les repères brouillés et l’histoire en suspens.

L’écriture laisse place à quelques magnifiques textes de rap, qui disent bien la condition féminine dans les banlieues, et l’espoir de pouvoir enfin être soi-même. Quant au récit lui-même, il est conduit dans une langue vivante, proche de l’oralité, empruntant quelques mots de la langue des cités, faisant de ce récit un véritable page-turner à lire d’une traite.

Au-delà du roman policier, c’est un roman d’initiation, mais aussi une façon de donner la parole à des sans-voix, invisibles, victimes comme assignées  à résidence dans des immeubles dont les ascenseurs sont bloqués…

Balto, t. II : Les Gardiens de nulle part

Balto, t. II : Les Gardiens de nulle part
Jean-Michel Payet
L’école des loisirs (medium), 2021

Polar historico populaire chez les Ruskofs

Par Anne-Marie Mercier

Placé sous le patronage de Gustave Lerouge (ou Le Rouge), voilà un beau roman populaire du XIXe siècle, situé dans les années 1920 et écrit XXIe siècle. On y retrouve  des ingrédients classiques, déjà présents dans le premier volume (Le Dernier des Valets-de-coeur) : le personnage de l’orphelin, de l’enfant adopté (multiplié ici par le nombre d’adolescents du même orphelinat poursuivis par un tueur au mobile mystérieux), le couple homme d’action – journaliste, le couple Belle et clochard, la quête des origines. Si le premier volume nous plongeait dans un mystère né de la guerre de 14-18, le second en évoque un autre, célèbre, celui du destin des derniers souverains de Russie.

Roman historique également, ce volume nous plonge aussi bien dans le milieu des Russes blancs exilés, au cœur de l’atelier de Coco Chanel, rue Cambon, avec son annexe de broderies Kimir, et dans le milieu de la galerie du marchand d’art Kahnweiler, mais aussi dans le monde des « barrières », la banlieue de Paris au-delà des « fortif’ » où Blato vit dans une roulotte – comme beaucoup de ses amis.
C’est aussi un roman policier rondement mené, avec un couple mixte (garçon et fille) de jeunes détectives et un policier sourcilleux, presque un roman sentimental (le cœur de Balto est le lieu d’émois et d’hésitations propres au roman d’initiation, mais reste très chaste). Tout cela est parfaitement organisé, entrelacé et écrit : passionnant.

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres

Sami, Goliath Oscar, Ousmane et les autres
Claire Clément
Bayard Jeunesse Estampille 2013

Et Dieu dans tout ça ?

Par Michel Driol

samy_oscarSami et sa sœur Jeanne vivent avec leur mère, dépressive, dans une cité de banlieue. Le père est parti, avec une autre, laissant à Sami en compensation un lapin nain que ce dernier chérit plus que tout. Le drame arrive lorsque son copain Oscar est malade, qu’on doit le conduire à l’hôpital, et que le lapin nain est volé. Puis Oscar, enfant sans papiers élevé par sa mère, est attendu par des policiers à l’école, qui veulent qu’il les conduise chez lui. Oscar parvient à prendre la fuite. Nuit d’angoisse, où on l’attend, copains de classe, voisins, maitresse…  C’est alors que Sami apprend qu’il va avoir un petit frère, et que son père ne pourra pas le prendre.

C’est à la fois le quotidien d’une cité HLM et l’apprentissage de la vie par Sami que raconte, avec des mots simples, Claire Clément. Une cité multiculturelle, avec ses caïds (Volcan), ses français limite racistes (Boloss et son chien Ebène), et ses personnages positifs et attachants.  Le vieux sénégalais Ousmane, avec sa sagesse africaine. Sothy et sa sœur Chanthou, leurs problèmes avec leur frère ainé qui tourne mal, leur père reparti  travailler au Cambodge. Nadir le rappeur, dont les raps font un écho aux péripéties du roman et qui rentre régulièrement en Algérie, où sa grand-mère – poète – lui enseigne les mots pour  plaire aux filles. Oscar et sa mère Ayana, véritable mère courage, pourvoyeuse de beignets du matin. Auxquels il convient d’ajouter Rose, la maitresse d’école. figure bienveillante et protectrice.  Chacun, à sa manière, soutient Sami – Anselme de son vrai nom – au cours des épreuves qu’il traverse, répond à ses questions, lui donnant ainsi une leçon de vie. Sami découvre alors les religions – mais, entre Dieu et Allah, quel est le « bon » Dieu ? A-t-il ses chouchous ? Quel est le remords secret qui ronge Ousmane ? Pourquoi les lapins nains ont-ils un carnet qui leur permet de passer les frontières, et pas son copain Oscar, qui est pourtant humain ? Questions essentielles posées à hauteur d’enfant, et auxquelles les adultes  tentent d’apporter des réponses pleines de poésie parfois, de sagesses diverses (africaine, orientale) ou de réflexion sur la morale comme à l’école. Entre manifestations proches de RESF et coquillage magique, entre sentiments complexes  ressentis par les différents protagonistes et recettes pour être heureux, cet ouvrage est autant une galerie de portraits attachants qu’un regard plein d’humanité et d’humanisme sur notre société.

Une fois de plus, la littérature de jeunesse montre un monde où les enfants n’ont pas toujours le sourire : pères absents, morts, ou rongés de culpabilité, mères parfois déprimées et les laissant à l’abandon, grands-frères au chômage et livrés à eux-mêmes… Pourtant, rien de misérabiliste, et reste la question essentielle que pose ce livre : comment aider ces enfants à grandir ? Quelles solidarités se mettent en place dans la cité, à l’école, ou sur le terrain de sport ? Quels modèles pour leur permettre de se construire ?

Un livre qui illustre la fraternité, et qui sait être à la fois ancré dans le réel, émouvant et optimiste.

Une étoile dans le coeur

Une étoile dans le cœur
Louis Atangana
Rouergue, 2013

Cumul de handicaps !

Par Maryse Vuillermet

une étoile dans le coeur image Ecrit à la première personne, ce roman de la douleur sociale prend aux tripes. Le narrateur, quinze ans, élève de première peu motivé, habitant d’une Zup, Les Iris, apprend par une lettre que son père Congolais les quitte, qu’il ne supporte plus le racisme français, la galère des petits boulots alors qu’il s’est tant battu pour devenir ingénieur. Damien en veut énormément à son père de les quitter mais aussi d’avoir toujours larmoyé sur ses échecs. Il nous révèle qu’il voit Souad en cachette, il désire son jeune corps mais la loi de la zone est terrible, si elle est vue avec lui, elle sera considérée à vie comme une pute : «L’armée des faux serviteurs d’Allah veillait ».

Mais un malheur n’arrivant jamais seul, il apprend aussi que sa mère étant juive, lui aussi l’est. Alors qu’il ne s’était jamais intéressé à ses origines, ni à celles de son père congolais ni à celles de sa mère juive, voilà que toute son Histoire lui saute à la figure.  Comme il révèle sa judéité à ses camarades, il s’aperçoit vite que son double handicap est très lourd à porter, black, il subit le racisme des Blancs, des Arabes, juif, le racisme des Arabes, et des juifs qui ne comprennent pas qu’on puisse être juif et noir, amoureux de Souad, il se fait tabasser par les Islamistes au nom d’Allah…

Il ne va plus au lycée, erre, se bat, se fait agresser, quitter par Souad, mais il essaye aussi de comprendre, il interroge son grand-père juif, ancien déporté, Ahmed, le bouquiniste algérien gauchiste, il rencontre Juliette, une blanche, élevée au Cameroun, qui se sent noire… Bref, peu à peu, comme le lui disent son grand-père et Ahmed, il comprend que les déterminations raciales et religieuses sont simplificatrices, dangereuses, à combattre, les racismes et les préjugés aussi.

Dans une langue de jeune de banlieue, violente et imagée, Damien se débat avec ses contradictions, sa propre violence, ses désirs, ses affections, ses propres préjugés…

C’est un bon roman, même si certaines situations ne sont pas très crédibles, en particulier, le remariage de sa mère ouvrière avec un directeur financier, riche, sympa, mais noir, heureusement, sinon, il aurait été trop parfait !

 

 

 

Tout le monde veut voir la mer

Tout le monde veut voir la mer
Agnès de Lestrade
Le Rouergue, 2011

La mer ? Et puis quoi encore ?

Par Simon Dumoulin master MEFSC Saint-Etienne

toutlemondeveutA travers le regard de Marika, petite franco-algérienne, l’auteur nous conte une histoire sans cesse conduite par l’optimisme. On se retrouve ainsi plongé dans les rêves de Marika, auxquels s’oppose la précarité des banlieues. Banlieues où la pauvreté est réelle, où l’on enferme les habitants dans des stéréotypes, mais où les gens savent vivre avec simplicité. A la cité des Muguets, la précarité est très rapidement dépassée par l’optimisme des habitants, mais aussi par les rêves de Marika, grâce auxquels elle espère offrir à sa mère l’occasion de revoir l’Algérie, son pays d’enfance.

Puis vient l’excursion à la mer avec tous les autres enfants de la cité… Rien ne semble plus ennuyeux et banal qu’un voyage à la mer. En tout cas Marika ne veut pas y aller. Elle, ce dont elle rêve, c’est faire du cheval. Pourtant, voici que la mer va devenir une explosion de liberté pour ces enfants, et Marika va découvrir que le monde dans lequel elle vit au quotidien n’est pas celui qu’elle croyait.

Ce livre, bien qu’il soit destiné à des enfants de 10 ans, touche à des phénomènes de société auxquels tout le monde est confronté : racisme et intolérance sont clairement évoqués dans cette histoire, à travers le monde de la banlieue. A celui-ci s’oppose celui de la mer qui semble être au contraire un monde, où la tolérance et l’acceptation de l’autre évoquent un avenir optimiste. « Ainsi, dans la vie, j’ai appris qu’il ne fallait désespérer de personne ».

Ça s’est passé là

Ça s’est passé là
Emmanuel Bourdier
 

Thierry Magnier, 2010   

Récit, portraits, fresque ? …en collection « petite poche »

par Dominique Perrin


Ça s’est passé là  Emmanuel Bourdier.gifCe texte d’une trentaine de pages, publié dans une collection de « romans de petite poche », évoque la destruction du « bâtiment E de la cité Marcel Pagnol ».

Les huit premiers chapitres égrènent chacun l’une des minutes qui précèdent la détonation, précisément entre 13h23 et 13h30 ; tandis que les deux derniers chapitres étendent (vertigineusement, en comparaison des précédents) la chronologie jusqu’à 14h.

Il s’agit donc bien d’un récit, assez singulier et ambitieux pour prétendre rendre compte  d’un minuscule segment de temps pendant lequel, au vrai, rien ne se passe : des spectateurs attendent un événement qui n’est finalement nullement décrit en tant que tel. Mais il s’agit aussi d’un portrait collectif, qui cherche à rendre la densité de ces minutes vides d’action au sens hollywoodien du terme. L’enjeu est de faire constater que quelques minutes de suspens vécues par une petite foule portent en elles-mêmes plus d’histoires singulières et plus de profondeur temporelle que bien des aventures convenues. L’enjeu est aussi, bien sûr, de faire apparaître le décalage entre les regards de ceux qui ont vécu là et les paroles de ceux qui décident. Un incanalisable humour n’est pas absent, loin s’en faut, chez les premiers, qui ont pour une fois « la parole ».

 

J’ai 17 pour toujours

J’ai 17 pour toujours
Jacques Descorde

l’Ecole des Loisirs (Théâtre), 2011

Coup de poing à l’estomac

par Sophie Genin

adolescence ; banlieueDeux amies sur un toit. Des séquences brèves. Très brèves. 22 en tout. Un univers noir qui espère toujours, à la Olivier Adam. Des adolescentes écorchées par la vie avant même d’avoir atteint 17 ans. Un texte difficile à suivre car basé sur les associations d’idées, voire les obsessions (comme compter le nombre de fenêtres allumées à différentes heures de la nuit, perchée sur le toit d’un immeuble-tour immense), des deux filles paumées et désabusées. Parfois les prénoms, Stella et Adèle, se brouillent et semblent s’inverser. Ce qui reste, comme goût amer, à la fin, c’est la mort mais aussi la vie.

L’écriture lapidaire, comme un uppercut, s’accompagne d’une bande-son actuelle (Portishead, Télépopmusik, Nirvana) qui la transforme en road-movie oppressant et fascinant.