Mon Cher Voltaire

Mon Cher Voltaire
Jean René

Bulles de savon (« Mon cher… »), 2015

 

Les éditions Bulles de savon se sont fait une spécialité de l’exploration de la vie de créateurs, avec la collection « qui êtes-vous » ?, avec des romans biographiques (Moi, Stevenson, de Jean René lui aussi) et avec la collection dans laquelle s’inscrit cet ouvrage.

Le parti pris de la lettre, certes artificiel, a cependant le mérite d’impliquer le lecteur qui, avec le narrateur, s’adresse ainsi à l’auteur, recherche une proximité, est en connivence avec lui (voir Lettre à l’écrivain qui a changé ma vie). Chaque « lettre » présente un aspect de la vie de Voltaire, qui coïncide souvent avec une période de sa vie. Présentées sur fond blanc, en caractères à empâtements (du Didot ?), ces lettres alternent avec des chapitres imprimés sur papiers de couleur en typographie plus simple (proche du type Arial) dans lesquels on voit Voltaire agir, parler, écrire, se promener, manger, écrire…
Ses œuvres sont évoquées surtout par la notoriété qu’elles lui donnent ; les contes seuls sont un peu détaillés, uniquement par le sujet et peu par la forme. Le but de l’ouvrage étant de dire un peu de tout, le reste de l’œuvre fait l’objet d’allusions, de courts dialogues, d’extraits de lettres (la correspondance est très présente, ce qui est une bonne chose). Le corps est au centre du récit, avec les maladies réelles ou feintes, l’alimentation, la recherche de confort. L’accent est également mis sur les conditions matérielles de l’exercice d’une pensée et d’une expression libre et sur la recherche par Voltaire d’une indépendance financière indispensable.
Enfin, l’image de l’écrivain engagé domine, avec un développement sur l’affaire Calas et sur celle du chevalier de La Barre ; un accent particulier est mis sur les incarcérations de Voltaire à la Bastille, son exil, les dangers qu’il court et les précautions qu’il prend pour publier ses œuvres. L’ensemble est donc assez complet, d’une lecture facile et stimulante.

Bouche cousue

Bouche cousue
Marion Muller Collard
Gallimard (scripto), 2016

Passez l’amour homo à la machine : histoire de deux coming out

Par Anne-Marie Mercier

Déjeuner dominical, la narratrice résume la situation : « Ma nièce ne m’aime pas car sa mère ne m’aime pas et son père me méprise. Mais surtout, ma nièce ne m’aime pas car j’ai une connivence flagrante avec son frère ». La famille est un « musée » « qui contraint chacun à rester éternellement celui qu’il a été un jour ».  L’ambiance est tendue et le déjeuner se termine avec une révélation (la nièce dénonce son frère, Tom) et une gifle, donnée par le grand-père à son petit-fils : il a embrassé un garçon.

La suite du roman, après cette entrée en matière décapante qui fait penser à la situation des Lettres de mon petit frère de Chris Donner (premier roman pour enfants évoquant ouvertement l’homosexualité, et roman épistolaire), est une longue lettre écrite à Tom par la narratrice, sa tante.

Elle a passé son enfance dans le lavomatique tenu par ses parents et dans une atmosphère où l’on lave et « plie » la vie des autres sans vivre la sienne. Son grand plaisir était d’emprunter les vêtements de certains clients, notamment ceux d’un couple d’hommes élégants ; une amitié se noue, elle découvre avec eux le rire, la culture et l’insouciance, et au même moment elle participe à un projet scolaire autour de l’opéra de Purcell, Didon et Enée. Elle chante, elle découvre le monde, la musique.

Elle se découvre aussi une passion pour une fille de sa classe. Sa maladresse, sa sincérité et son refus d’écouter les conseils de ses amis – ils savent d’expérience à quoi elle s’expose –, la conduisent à la catastrophe. Sa passion malheureuse est moquée, et l’amène à une scène en tout point similaire à celle que vient de vivre Tom. La honte, la déception et l’échec pèsent lourd face aux moments d’exaltation qui ont précédé, et lui font renoncer jusqu’à ce jour où elle écrit, semble-t-il,à tout espoir de bonheur.

L’histoire tragique d’Amandana, marquée à jamais par le drame de ses seize ans, est accompagnée par l’opéra de Purcell et le « lamento de Didon » (« Remenber me ») qui clôture le récit :

« Souviens-toi de moi. Souviens-toi de moi
Mais oublie mon destin ».

Son destin est pourtant celui qu’elle confie à Tom, et est celui de beaucoup d’autres : elle le raconte avec pudeur et avec émotion pour sortir de l’oubli et libérer la parole de ceux qui ont été contraints comme elle à rester « bouche cousue ».

Ce beau roman porte leur voix. On retrouve ici la veine qui a fait le succès de la collection « scripto » : un beau texte au service d’un sujet fort.

 

 

 

Qui a piqué le courrier des élèves ?

Qui a piqué le courrier des élèves ?
Nicolas de Hirsching, Fanny Joly
Casterman, 2013

Les jolies colonies de vacnceeeuuuuhhhh

Par Anne-Marie Mercier

Qui a piqué le courrier des élèves ?Les auteurs ont reproduit le procédé de leur ouvrage précédent : Qui a piqué les contrôles de français ? : fac-similé de travaux d’élèves annotés en rouge par l’enseignante.

Même principe caricatural, mais situation différente. Ici, il s’agit d’un atelier d’écriture et d’informatique pendant une classe verte : les élèves devaient envoyer un courrier à divers membres de leur famille. Ils développent tous les clichés liés aux séjours en collectivité : mauvaise nourriture, confort approximatif, blagues entre enfants, mauvais caractère des adultes. Les textes proposent différents types de lettres de vacances : sibyllines, romanesques, goguenardes, hypocrites… Quant à l’enseignante, elle est elle aussi un personnage caricatural, tant dans ses commentaires sur les textes des élèves que dans ses courriers personnels. Pour les amateurs de perles de cancres, c’est savoureux, un peu moins cependant que l’ouvrage précédent – ou bien la surprise joue moins.

Chat par ci/ Chat par l

Chat par ci/ Chat par là
Stephane Servant
Rouergue (boomerang), 2014

Par ci par là, le sentiment va

Par Anne-Marie Mercier

Chat par ci_ Chat par lSelon le principe de la collection, une même histoire est racontée de deux points de vue différents : deux personnages, l’un jeune l’autre âgé, voisins mais ne se connaissant pas immobilisés chacun chez soi, regardent par la fenêtre et voient la même chose plus ou moins : chacun voit ce qui l’intéresse. Ils reçoivent la visite d’un chat, et ce chat est porteur d’une lettre non signée qu’ils croient leur être destinée. Chacun imagine que le scripteur est celui ou celle qu’ils voient de leur fenêtre, mais ce n’est pas celui qu’on croit…

Au bout du compte, chacun sortira de son isolement ; c’est une belle fable sur la nécessité d’aller vers l’autre, et sur les pouvoirs de l’écriture, mais aussi ses dangers.

L’auteur arrive à rendre en peu de pages ses personnages présents et attachants, à leur donner la parole de façon vivante et bien individualisée.

Au revoir, Papy

Au revoir, Papy
Josy Bidan, Sandrine Lhomme
Nouvel Angle, 2010

Manuel de deuil

par Christine Moulin

josy bidan,sandrine lhomme,nouvel angle,deuil,lettre,journal intime,christine moulinLe procédé narratif, sans être original (on songe au superbe Je t’écris, j’écris d’Eva Caban), est intéressant : une petite fille écrit dans son journal intime des lettres à son grand-père décédé. Il y a des moments émouvants : celui où elle manque de garder pour lui le gros bout crémeux de la bûche, celui où elle retrouve le papier où il avait écrit les scores d’un jeu auquel ils avaient joué.

Mais, sinon, dans l’ensemble, on a l’impression de suivre les étapes du deuil, telles qu’elles ont été souvent décrites, avec des variantes, bien sûr, et une accélération peu vraisemblable vers la fin. Les illustrations ne viennent rien bousculer: redondantes par rapport au texte, elles sont sages et se veulent rassurantes.

Mais surtout, on se demande si c’est vraiment ainsi que les enfants vivent la disparition d’un proche. Tout est maîtrisé : pas de peur, pas d’interrogations, une croyance assez lisse en la possibilité de communiquer avec le défunt à travers les rêves. Il semblerait bien plutôt qu’on ait l’explication par un adulte de ce qu’est le deuil à un enfant, ou plutôt de ce qu’il devrait être, pour ne pas paraître trop effrayant, trop cruel. Rien de ce qui fait de la découverte de la mort une étape essentielle dans le devenir de chacun. Mieux vaut relire L’Arbre sans fin de Ponti.