Un Océan dans les yeux
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2011
par Sophie Genin
Thierry Dedieu dédicace cet album envoûtant à son éditrice qui lui a dit à propos de ce projet : « Fais-toi plaisir ! ». Et c’est ce qu’il fait ! Le résultat est superbe car tout est parfait, de l’histoire aux illustrations.
Georges, le gardien de phare n’abandonnera pas son « bâtiment », comme le marin qu’il est, même si le phare des Roches Grise est bien arrimé à la Terre. Les illustrations servent magistralement le propos, associant de simples traits aux tons Terre de Sienne pour les scènes à des peintures aux tons angoissants pour les paysages maritimes, comme si Turner avait découvert la BD.
Ce sont elles, enfin, qui portent l’atmosphère fantastique baignant le texte : Georges a-t-il été, comme il le soutient, sauvé par une baleine, attaqué par une pieuvre et a-t-il « croisé un banc d’éléphants au large de Zanzibar » ? Pour le savoir, jetez un oeil à la dernière page de l’album mais aussi à la page de garde finale…
« Un chat n’y retrouverait pas ses petits ! » : la dernière production de Stéphanie Blake dans le grand format solidement cartonné de la collection « loulou et cie » illustre cette formule consacrée avec une espièglerie et un entrain féconds. Décidément non narratif, l’album consiste en une série de tableaux évoquant un Maurits Cornelis Escher détendu et bonhomme, accompagnés d’une phrase-comptine référée au titre : Il est où mon p’tit loup …« Si tu es malin, tu le trouveras chez les lapins » – « Et chez les chiens ? Regarde bien ! ».
Ramona Badescu et Benjamin Chaud (après un album solo l’an dernier, délicieux et drôle : Adieu Chaussette) reviennent avec leur petit éléphant rose. Il avait grandi dans le dernier opus (Pomelo grandit) et, cette fois-ci, ce n’est pas une histoire (quoique !) mais un imagier des contraires. Sauf que les heureux « parents » du petit héros rose sont égaux à eux-mêmes : après avoir envisagé des concepts classiques du genre (fermé/ouvert, noir/blanc, près/loin…), ils abordent des sujets plus délicats (convexe/concave, mort/vivant, éphémère/éternel, bien/mal…) puis « partent en vrille » (stalactite/stalagmite, gastéropode/cucurbitacée, et le mieux : en veux-tu ? en voilà !).

Une série d’imagiers colorés à fond noir ou blanc et aux couleurs contrastées. Le tactile (Mon premier tout-doux : les animaux) propose des matières suffisamment étonnantes pour éveiller la curiosité des tout petits et un récapitulatif final pas inintéressant pour fixer la mémoire du vocabulaire acquis. En ce qui concerne les livres de poussette (invention originale), thématiques, un petit faible pour celui de « l’été » qui, outre « le soleil » ou « la glace », propose « la bestiole », animal improbable jaune et vert, preuve que la surprise peut aussi être au rendez-vous chez cet éditeur !
Sous couvert de rendre le lecteur actif, l’Ecole des loisirs propose un nouveau concept aux plus jeunes, dans la collection « loulou & compagnie » : les livres à colorier. Comme Dominique Perrin (cf. chronique à propos de Bobo Lapin), je déplorerai ici la platitude de l’histoire de Lulu : contrairement à l’album initial d’Alex Sanders, celui-ci est juste prétexte à utiliser différentes couleurs, reprenant les différentes mésaventures de Lulu dans De toutes les couleurs. Mieux vaut retourner voir l’original plutôt que de lire des phrases telles que : « Et avec mon savon ROSE comme ta jolie robe, Maman, toutes les couleurs sont dans l’eau ! Sauf le ORANGE et le VIOLET des petits poissons qui sont sur ma serviette ! ».
La photographe et comédienne Cécile Gabriel avait déjà, avec grand talent, proposé Quelle Emotion ! chez le même éditeur. Le fonctionnement de son avant-dernier-né (depuis est sorti Quelle est ton ombre ?) est le même que celui du premier : sur une double page avec fonds très colorés, bariolés, un bout de phrase commençant par « pour » à gauche et, dans un carré découpé à droite un morceau de photo en noir et blanc. On tourne et on découvre l’ensemble de la photo et de la phrase, comme par exemple : « je m »habille pour ne pas sortir tout(e) nu(e) » face à une petite fille accroupie la tête cachée par la robe qu’elle enfile en la tirant sur les côtés. Si cet album est très riche, déclinant tous les moments importants de la journée d’un enfant, sa portée est un peu moindre que celle de Quelle Emotion ! qui ouvrait davantage de perspectives en allant du côté des sentiments, des impressions, avec des nuances entre « envieux » et « jaloux » par exemple. Néanmoins, la qualité des photos et ce choix de la journée permet aux jeunes lecteurs de s’y retrouver dans le temps, cette notion si abstraite et, à leurs « accompagnateurs » de retrouver, avec nostalgie, des instants spécifiques à l’enfance, atemporels tout à coup grâce au noir et blanc.
Le format imposant de cet album contribue à renforcer l’impression de mystère qui domine dans cette histoire du lent apprivoisement d’un petit garçon par une vieille femme imposante, qu’il redoute au début sans pouvoir pour autant échapper à sa fascination.
Après J’aime pas la cantine, Ma Nouvelle école et Ma Soirée pyjama, Jinju, petite héroïne coréenne, revient dans un nouvel épisode permettant de découvrir la réalité de la vie d’une famille différente de celle de Noémi, invitée à dormir chez sa « super copine ». Si l’idée de départ est attirante, la volonté didactique (l’auteur est détentrice d’un doctorat en Sciences de l’Education) de montrer que la différence est une richesse ôte tout intérêt à une histoire somme toute banale, malgré des illustrations gaies et colorées (aux crayons de couleurs semble-t-il) donnant un ton original à l’ensemble.
Par son format étroit et vertical, cet album se rattache immédiatement à l’esthétique chinoise pour mettre en scène deux « chengyu », proverbes très connus, dont la morale se décline en quatre mots en chinois : « attendre le lapin sous un arbre » et « un lapin malin a trois terriers ». Ces deux fables ont en commun l’attente et le jeu de cache-cache avec le paysan ou avec les chiens. L’illustratrice fait des collages où domine la texture des papiers et des tissus, mais l’expression des sentiments est toujours très raffinée, les postures et les mimiques extrêmement suggestives et empreintes d’humour. Autour des principaux protagonistes que sont les lapins et les chiens, les autres animaux de la forêt ou bien des villageois forment une espèce de chœur antique, avec une grammaire des visages qui figure en contrepoint, l’inquiétude, la déploration, l’incompréhension ou la moquerie, ce qui en rend la compréhension aisée même pour les plus petits. Les plus grands seront sensibles aux valeurs explicitées par l’histoire.
Contrairement aux autres albums de la nouvelle collection « Une Histoire à colorier », celle-ci ne reprend pas de façon plus plate une ancienne production de meilleure qualité.