Notre nom est une île

Notre nom est une île
Jeanne Benameur
Bruno Doucey, 2011

Poèmes à fleur de parole

Par Dominique Perrin

notre Publier de la poésie au début du 21e siècle suppose une vision forte de sa capacité d’insertion dans l’existence réelle des contemporains. Bruno Doucey rappelle ici, en préambule à une nouvelle collection baptisée « Embrasures », le parcours de Jeanne Benameur de la poésie au roman – à la poésie. Les mots sont passés ici à un tamis à la fois si large – ce sont essentiellement des mots et une syntaxe « communs » qu’il met au jour – et si exigeant, qu’il est bon que leur succède, à l’autre extrémité du recueil, un poème-essai assumé comme tel sous le titre « L’exil est un lien ». Entre ces deux bords, les poèmes de Jeanne Benameur sont à la fois galets francs à la main et éclats miroitants. Droiture, solitude et ouverture en actes, son souffle d’écrivaine est là. C’est l’une des indéfiniment possibles formes de la limite nommée poésie, volontiers écrite au « nous », arpentée sur les hauts plateaux blancs de pages qui semblent immenses au-delà de leur petit format.

1001 manières de sentir

1001 manières de sentir
Véronique Gaspaillard, Françoise de Guibert

Gulf stream, coll. La vie tous azimuts, 2011

1001 manières d’être vivant

Par Dominique Perrin

 Se nourrir, naître – se reproduire – sentir : trois albums documentaires explorent successivement ces grandes fonctions transversales à l’univers du vivant, qu’il soit végétal ou animal – avec à chaque fois une interrogation conclusive subtilement espiègle : « et l’humain dans tout ça ? ». L’explication, synthétique et précise, est organisée en chapitres et paragraphes alertes, illustrés sur un mode alternativement plaisant et sérieux ; elle invite le lecteur à se positionner, « tout simplement », en scientifique : Véronique Gaspaillard, professeure de lycée passionnée de biologie, et Françoise de Guibert, spécialiste de l’écriture documentaire à destination de la jeunesse, relèvent ici avec rigueur et allant le défi toujours renouvelé du partage du savoir scientifique et de la curiosité insatiable qui le sous-tend.

Tout sur l’automne

Tout sur l’automne
Charline Picard, Clémentine Sourdais

Seuil jeunesse, 2011

Pour entrer dans la danse des saisons

Par Dominique Perrin

« Viens te promener au fil de l’automne », telle est l’invitation efficace lancée à la jeunesse par Charline Picard et Clémentine Sourdais avec ce livre documentaire idéal – tonifiant, polyvalent, précis et humoristique, doux aux doigts et aux yeux. C’est tout une saison de la Terre, du monde végétal et du monde animal qui est ici subtilement et savamment, avec une fraîcheur et une sobriété rares, mise en récit, légendes, chansons, poèmes et recettes, et en dessins, vignettes, photographies et aquarelles … De tels projets documentaires sont pour les lecteurs de tous les âges une fête sensible et intellectuelle, où le bal commence à la simple lecture du sommaire. On serait heureux de voir les deux auteures évoquer le rendez-vous avec d’autres saisons.

La boîte des papas 4

Alain Le Saux
La boîte des papas 4

Loulou et cie, 2011

Trop de coffrets « papa » tue l’inspiration

Par Dominique Perrin

papa207744.jpg   On retrouve avec plaisir le trait d’Alain Le Saux, dont la bonhomie apparente semble porter en elle tout un rapport au monde, fait de tendresse incisive et d’acuité rieuse. Le récent quatrième coffret consacré aux « papas » atteste pourtant que la magie du style ne peut enchanter tous les projets. Il s’agit là de quatre petits livres subordonnés à une double fin relevant clairement de la rationalité instrumentale chère à l’Occident : représenter les rapports père-fils (il semble difficile d’y voir plus génériquement des rapports père-enfant) et faire parler sur eux ; susciter l’apprentissage précoce de quelques fondamentaux scolaires (pouvoir mobiliser quelques verbes à l’infinitif, associer un sujet constant à différents verbes, un verbe constant à différents objets, transformer des verbes en substantifs, avec quelques fausses pistes).
Cette ode aux relations père-fils est efficace au regard de ses finalités, ce qui n’est pas peu ; mais elle est étrangement, puissamment dénuée de poésie, de fantaisie vraie, de confiance accordée aux lecteurs adultes et naissants – dont la moitié se trouve exclue sans cérémonies.

Le grand cheval bleu

Le grand cheval bleu
Irène Cohen-Janca
Maurizio A.C. Quarello

Rouergue, 2011

« Bleu comme le ciel de Trieste »

Par Dominique Perrin

     « Un jour de 1974, un immense cheval bleu, accompagné d’un cortège de malades et d’artistes, a vraiment parcouru les rues de Trieste. Il était le symbole de ce mur entre la ville et l’hôpital que le docteur psychiatre, Franco Basaglia, voulait abolir. Il m’a inspiré cette histoire… »
Un voyage vers l’Est et vers le Sud  – l’Italie vue depuis Trieste –,

Un voyage dans le passé – les années 70 et le mouvement de contestation de la crimininalisation et de la relégation des malades mentaux –,
un voyage dans la société – la mère du narrateur est lingère au grand hôpital psychiatrique de San Giovanni –,
un voyage dans le vivant – le personnage central est un cheval de charge –,
un voyage dans les âges de la vie – le narrateur passe de l’enfance à l’adolescence, le cheval auquel il consacre son témoignage approche de la fin de sa vie –
un voyage dans les possibles politiques – des débats naissent, des mondes étrangers se rencontrent, des paupières battent –
un récit très ample et très bref, ouvert sur des pages vierges et des illustrations en noir, blanc et bleu comme un rivage sur l’élément liquide.

Ecoute les bruits des saisons

Delphine Gravier-Badreddine,
illustrations Henri Galeron, Donald Grant, Pierre-Marie Valat

Ecoute les bruits des saisons

Gallimard, Premières découvertes, 2011

Science, poésie et son : sous-continents communs à explorer

Par Dominique Perrin

sais2070637683.gif Un livre sonore invitant à tendre l’oreille aux « bruits des saisons », la chose est engageante aussi bien pour les amateurs de documentation que pour les amateurs de poésie. C’est à une rencontre de ces deux horizons qu’on assiste ici avec plaisir ; la modestie de ses moyens et de ses ambitions donne cependant à songer sur les possibilités que pourraient ouvrir un télescopage plus audacieux et plus fécond du travail sur le pouvoir évocateur des mots, sur celui des images et sur celui des sons – au service d’un  authentique point de vue scientifique sur la planète comme milieu et comme système.

L’autre bout du monde, un joyau des éditions « Grand oiseau en vol »

L’autre bout du monde
Chun-Liang Yeh, Sophie Roze
HongFei Cultures, 2011

 Un joyau des éditions « Grand oiseau en vol »

Par Dominique Perrin

 Les jeunes éditions HongFei Cultures (« Grand oiseau en vol » en langue chinoise), fortes de leurs six à sept publications annuelles depuis 2007, poursuivent un double projet. Interculturelles, elles font se rencontrer, à destination de la jeunesse, les cultures chinoise et française, et plus particulièrement des textes d’auteurs chinois classiques ou contemporains, souvent inédits en français, avec des illustrateurs vivant en France. Plus généralement, elles souhaitent accompagner la création de livres qui suscitent “l’intérêt du lecteur pour ce qui lui est moins familier et l’inviter à regarder l’inconnu, non comme une source de trouble et d’angoisse, mais comme une voie possible vers la beauté et la liberté”. Ce programme résonne fortement dans un contexte politico-économique tendu, où la Chine fait souvent l’objet d’un traitement médiatique à la fois ambivalent et monolithique en Europe comme dans l’ensemble du monde occidental. Sans doute peut-on regretter que ni le catalogue des publications ni les ouvrages ne mentionnent clairement le nom de leur traducteur, alors que la présentation en ligne de la maison indique que celles-ci sont le fait de Chun-Liang Yeh, co-fondateur des éditions, et qu’elles s’assument à la fois comme création et comme refus de se faire adaptation. Cette exigence est assurément emblématique de l’intérêt et de la qualité de la production « HongFei ».

L’autre bout du monde, publié dans la collection consacrée aux auteurs chinois de Taïwan, suit la journée d’un enfant qui part rendre visite à sa grand-mère, la veille de son entrée à l’école. C’est en fait l’occasion, à la faveur d’un bref échange sur un bâtiment colonial et de l’évocation plus ample d’une aïeule déconsidérée pour n’avoir pas eu les pieds bandés, d’un voyage dans le passé social et politique des habitants de Taïwan, et dans le futur en gestation de l’enfant.
Par ses thèmes croisés, la fraîcheur de son écriture et de son dessin, et sa stature tangiblement autobiographique, L’autre bout du monde peut sans doute être tenu pour un joyau des éditions HongFei, dont il assume avec beaucoup de tenue la vocation de ferment interculturel. Désir d’apprendre à lire et à écrire, désir de comprendre le passé, national et familial, désir de voyager physiquement ou mentalement, avec le but bien ferme de se forger un regard propre, y apparaissent dans leur intensité virginale, comme le merveilleux bagage de l’enfance lorsqu’elle s’irrigue à l’échange avec les « plus grands » – à qui le contact avec une humanité toujours neuve inspire l’art de transmettre, pour que les nouveaux venus soient bien des « nains juchés sur des épaules de géants ».

Le voyage de Kaouto le petit renne – Une épopée norvégienne pour l’enfance

Jan-Magnus Bruheim, Reidar Johan Berle
Le voyage de Kaouto le petit renne
Traduit du néo-norvégien par Aude Pasquier
Circonflexe, 2011

Une épopée norvégienne pour l’enfance

Par Dominique Perrin

renne0.jpg

Tu vas entendre l’histoire de Kaouto,
Le petit renne lapon de Kautokeino,
Qui a grandi en gambadant
Avec deux enfants, Matti et Aino.

(…) Le petit renne voulait rentrer, revoir
les aurores boréales et le soleil de minuit.
Chaque jour, il attendait Matti et Aino…
Il se languissait de son pays.

Voici un album de 1963 au statut assurément patrimonial à l’échelle de la Norvège, mais aussi à une échelle plus vaste. Republié dans la collection « aux couleurs de l’Europe » développée par la Bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich, il peut évoquer pour les lecteurs français quelques bijoux à dimension documentaire de la grande production du Père Castor, tout en s’en démarquant par son ampleur et sa forme. Il s’agit en effet d’un long récit que sa progression par strophes de quatre à cinq vers à la fois fort libres – du moins en traduction française – et attentifs à leurs effets sensibles rattache à une forme d’épopée pour la jeunesse : celle du voyage initiatique d’un renne résolu à retrouver les enfants dont il a été séparé pour être vendu à l’autre bout d’un pays long de plus de mille kilomètres de forêts et de neiges. Si la forme et le type de progression du texte sont assurément loin des habitudes actuelles – mais il y a bien de la fraîcheur dans la voix du poète qui hèle le jeune lecteur-auditeur –, l’image sobre et forte ne pâtit sans doute pas du même effet d’éloignement : les deux valent sans conteste le dépaysement.

Henri le petit cerf – Un trésor « est-allemand »

Fred Rodrian, Werner Klemke
Henri le petit cerf

Circonflexe, 2011

Un trésor « est-allemand »

Par Dominique Perrin

cerf3.gifUn jeune cerf amené de Chine dans un zoo d’Allemagne tente de se faire à sa nouvelle existence, avec beaucoup de bonne volonté et d’exigence en même temps. Les visites des enfants parviennent à le rendre heureux, mais à l’approche du solstice d’hiver, leur suspension l’affecte vivement – sa connaissance de la société humaine étant lacunaire concernant les fêtes de Noël. Voici donc Henri le jeune cerf parti pour regagner les forêts de Chine : la chose est périlleuse et éprouvante, et le jeune animal rebrousse finalement chemin vers le zoo lorsqu’il comprend mieux les usages des humains et retrouve des enfants sur sa route.
Mais peu de choses transparaissent, dans ce simple synopsis, de la qualité très singulière de cette œuvre parue en RDA en 1960 : il faut surtout dire l’humour sans équivalent, aigre-doux et tendre, du dessin autant que du texte, la justesse constamment imprévisible du décentrement dans le point de vue de l’animal candide et lucide.  Les deux pages de présentation savante – caractéristique de la collection « aux couleurs de l’Europe » soutenue par la Bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich – rappellent le parcours prestigieux et la popularité réelle, auprès des aultes comme des enfants du dessinateur Werner Klemke (1917-1994) en Allemagne de l’Est. Son association régulière avec l’également talentueux Fred Rodrian, spécialisé quant à lui dans la littérature de jeunesse, donne ici lieu à un ouvrage extrêmement tendre et incisif, qui constitue, sans doute, un témoignage parlant de la tonalité singulière de la création littéraire pour la jeunesse en RDA.

La bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup – « Vague-à-bonder » en connivence avec les jeunes lecteurs de Taïwan

Pei-Chun Shih, Géraldine Alibeu
La bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup

HongFei, 2011

« Vague-à-bonder » en connivence avec les jeunes lecteurs de Taïwan

Par Dominique Perrin

 A déguster : trois histoires rieuses, fondantes et nourrissantes de « la Bête », à qui le lecteur s’identifie rapidement et volontiers malgré son étrange physique de têtard-félin à corps de poupon (ou « écureuil-chat-limace » selon un groupe de jeunes lecteurs évoqué par l’illustratrice) : mentalement, elle est parfaitement humaine, ou humainement parfaite, curieuse et disponible – mais sa patience a des bornes – poète et attentive – et cela sans modération. Ce sont là comme trois épisodes d’une histoire bien plus ample, où l’on apprend, petit ou grand, à « vague-à-bonder » en toute confiance au pays des vivants mais aussi au pays des mots.

« La Bête », cousine lointaine plus étrange des Ranelot et Buffolet d’Arnold Lobel, est à Taïwan, son pays d’origine, l’héroïne d’autres histoires, et son propre parcours éditorial en constitue une à part entière. Elle a été créée en 2003-2004, publiée et primée par l’association de littérature de jeunesse de Taïwan en 2007, traduite pour la première fois et illustrée à nouveaux frais en France en 2011 (dans l’illustration taïwanaise, elle était encore autre, « toute mignonne, avec la queue d’un renard, le visage d’un ours et les pieds d’un cochon »)… (entretiens de Pei-Chun Shih et de Géraldine Alibeu en ligne sur http://blog-de-hongfei-cultures.hautetfort.com).