Les petites patates

Les petites patates. Vite, vite, vite, et Les petites patates. Je vais le dire !
Charles Paulsson
Gallimard jeunesse, 2018

Figures libres

Par Marion Mas

Parmi toutes les séries de petits livres consacrées au quotidien des enfants (Petit ours brun, P’tit loup, T’choupi etc.), les petites patates se distinguent à plusieurs égards. D’abord, les personnages sont des patates, des petites patates évoquant celles qui sévissent dans le jardin de Pomélo. À ceci près que les petites patates de Paulsson ne sont pas toutes jaunes – il y a aussi petite patate bleue, petite patate verte, petite patate violette…).
Le système graphique, superposant des aplats colorés de formes arrondies et un trait évidé, et intégrant des phylactères, joue à la fois des codes du dessin enfantin et de la bande dessinée. Plein de vivacité, loin de tout réalisme et de toute joliesse, l’effet produit est déconcertant. Le ton est donné : bien loin de la rhétorique normative des ours, des loups et des pingouins, les petites patates adoptent constamment le point de vue de l’enfant, quitte à ridiculiser un peu les adultes (les grandes patates) qui les pressent le matin (« vite, vite »), ou les efforts désespérés des maitresses pour faire venir les enfants dans le coin rassemblement (« vite, vite »). À ces adultes engoncés dans la rigidité de leurs habitudes, les petites patates (pr)opposent une libération par le langage : aux injonctions à la vitesse, elles répondent, « moi, je dévite », conjugué à toutes les personnes et à tous les temps (ou presque). Cependant, la distance humoristique vise aussi bien les petites patates, chez qui le « je vais le dire est un sport de compétition ». Pleins de sel, ces deux albums aux proposent une vision vivante et décoiffante des petits tracas du quotidien enfantin : on attend les suivants avec impatience !

Les Pozzis (t. 5: Antoche)

Les Pozzis (t. 5: Antoche)
Brigitte Smadja, Alan Mets
L’école des loisirs (Mouche), 2012

Au Lailleurs, meilleur

Par Anne-Marie Mercier

Des Pozzis aventureux sont partis vers le Lailleurs (pour ceux qui déjà n’y comprennent rien, voir la chronique des volumes précédents). Ils frémissent, se réconfortent, s’évanouissent, se divisent… et on reste dans le même suspens (retrouveront-ils Adèle, disparue dans le volume précédent? quel est le peuple étrange qu’ils ont rencontré?). Entretemps, on a fait avec eux un bout de chemin charmant, plus dense en trouvailles et événements que dans les  volumes précédents… c’est mieux, alors, vite la suite!

Les Pozzis, t. 3 et 4 (Léonce, Adèle)

Les Pozzis, t. 3 et 4 (Léonce, Adèle)
Brigitte Smadja

L’école des loisirs (Mouche), 2010

Série minime

Par Anne-Marie Mercier

pozzis3.aspx.gifLes Pozzis sont la chronique en plusieurs volumes d’un peuple de petites personnes (20 cm, nous dit-on) vivant assez joyeusement sur un tapis d’herbes et d’eau. Ce pourrait être celle d’une tribu ou d’une famille, mais ici point de parenté : les enfants arrivent on ne sait d’où, restent quelques jours dans la tente du chef du moment, puis sont « adultes » et rejoignent les autres. Peu de travail, hors la construction de ponts d’herbes sur les marais, beaucoup de fêtes (qu’on appelle Récréations). Ils semblent avoir un sexe, vu leurs prénoms (Adèle, Léonce) et les genres grammaticaux qui les désignent, mais ce n’est pas sûr. Un genre de schtroumpfs sympathiques en robes changeantes et aux jambes terminées par des sabots, une colo en plein air (mais chacun a sa propre grotte) où l’on se nourrit de soupe et où le chef décide des occupations de chacun et punit de corvées ceux qui font des bêtises et se laissent aller à la colère. Les dessins d’Alan Mets, esquisses charmantes et colorées à l’aquarelle donnent joyeusement corps à ces êtres schématiques.

Chaque petit volume comporte une ou plusieurs aventures, à la mesure de ce petit monde où la grande inquiétude est le « Lailleurs », ce qui est tout autour, et la Spirale, grand ouragan qui emporte tout. Et chaque volume se clôt sur un mystère qui fait qu’on lira la suite (ou qu’on voudra la lire au moment où on achève sa lecture). Tout est assez incertain : pourquoi certains pozzis connaissent des mots que les autres ignorent, les directives sibyllines laissées par l’ancien chef, etc. Il y a une inspiration à la Claude Ponti dans la naïveté des personnages, dans certaines inventions verbales, dans les atmosphères.

Brigitte Smadja dit s’être inspirée d’un lieu appelé Pozzis en Corse. On peut lire sur internet, dans un site qui leur est dédié que c’est « un petit coin de paradis », un « lieu magique », « le ciel et la terre s’y rejoignent dans les reflets des mares »… C’est un monde de tourbière cerné de montagnes, un écosystème très fragile menacé par le tourisme. Voyant les photos de ce lieu, on comprend comment l’idée d’inventer un petit peuple vivant en autarcie et inquiet de l’inconnu qui l’entoure a pu germer. Mais il est douteux que cette évidence suffise (d’autant qu’Alan Mets a mis en valeur les personnages et non le lieu) à faire tenir l’œuvre.

L’ensemble est attachant mais laisse perplexe. Sans doute, quand l’ensemble sera achevé, verra-t-on où tout cela veut aller ? L’Ecole des Loisirs semble se prêter ici à la mode des séries d’une façon purement commerciale. On songe au Sorcier ! de Moka,  qui aurait pu être une très belle œuvre, marquante, s’il n’avait pas été débité en de multiples épisodes, ce qui a provoqué des longueurs et des affaiblissements. Ici, en attendant la suite, l’image de ce petit peuple livré à un jeu perpétuel à peine interrompu par quelques catastrophes est séduisante, mais pas plus.

 

 

 

 

Jinju ma super copine

Jinju ma super copine
Lim Yeong-Hee, Amélie Graux

Chan Ok, 2011

Bonnes intentions pour découvrir l’Autre dans sa différence

par Sophie Genin

9782916899510.gifAprès J’aime pas la cantine, Ma Nouvelle école et Ma Soirée pyjama, Jinju, petite héroïne coréenne, revient dans un nouvel épisode permettant de découvrir la réalité de la vie d’une famille différente de celle de Noémi, invitée à dormir chez sa « super copine ». Si l’idée de départ est attirante, la volonté didactique (l’auteur est détentrice d’un doctorat en Sciences de l’Education) de montrer que la différence est une richesse ôte tout intérêt à une histoire somme toute banale, malgré des illustrations gaies et colorées  (aux crayons de couleurs semble-t-il) donnant un ton original à l’ensemble.
On a l’impression de regarder une série télé américaine politiquement correcte, surtout avec la fin sur un fou-rire de la famille quand Noémi essaie de prononcer le nom d’un plat qu’elle vient de goûter, après s’être battue avec des baguettes récalcitrantes. Dommage que les bonnes intentions initiales ne donnent pas de la littérature mais une histoire miroir un peu plate.