Clovis, le roi du tournevis

Clovis, le roi du tournevis
Florence Balligand
Sandrine Lhomme
Balivernes, 2010

De la magie du tournevis

par Dominique Perrin

Cet album a manifestement un beau projet : écrire le conte, la fable, le poème sensible qui rendraient compte des charmes du bricolage, reconnaître en cette pratique un objet de narration et de rêveries, au même titre que tant d’autres activités fondamentales de l’humanité. Au-delà du dynamisme en soi attachant de cette intention, le pari ne semble pas gagné ici. L’album hésite, à la fois sans réussir et sans trancher, entre une logique de jeu sur les mots et les choses aux moyens un peu courts, et une logique narrative centrée sur la geste d’un jeune bricoleur, devenu maître en tournevis, captivant les enfants des villages, et finalement, sans trouver de consistance autre que bien convenue, campé en chef de famille. Projet à suivre, donc : la présente réalisation ne parvient pas à convaincre que le détachement du nom du protagoniste (« Et comme il a bon cœur, Clovis,… », « ça lui a donné des ailes, à Clovis,… ») soit un moyen stylistique apte à rendre compte des charmes singuliers du bricolage ; de même le lecteur mis en appétit se réjouirait peut-être de voir radicaliser la recherche plastique en matière de télescopages de matériaux, d’images, et de mots.

Animalamour

Animalamour
Corinne Lovera Vitali et Mathis
Thierry Magnier 2010

Animots-valises pour esacapades linguistiques

par Dominique Perrin

Ce petit album offre des retrouvailles avec l’étrange plaisir des mots-valises. Tous sont dédiés à des couples d’animaux : « Baleinorme et taupetite » pour commencer, puis – prélevés par nous au fil d’une sorte de progression en complexité grammaticale –, « Hyennemmie et Ratonlaveureusement » et « Marmôttoidlà et Castordonner tout le terrier », et pour finir « Ouistitimoré plus froid aux yeux quand Eléphantôme revient ». On voit (contrairement à ce que suggère la présentation éditoriale en ligne, mais ce n’est justement pas un défaut), que ce n’est pas prioritairement de connaissance éthologique qu’il s’agit : l’art de l’enchâssement verbal est exploré dans sa logique propre, pour la plaisante confusion mentale du lecteur. Si le dessin de Mathis se caractérise par une bonhomie illustrative au premier abord limpide, on n’accède pas aisément, semble-t-il, au fin mot des élaborations phono-morphologiques de Corinne Lovera Vitali : c’est un juste équilibre entre texte et image pour le lecteur, qui se voit en tous cas mis en situation de réveiller ses méninges à chaque nouvelle double-page.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.

Dicotoro 2. Le nouveau dictionnaire des contraires.
Rue du monde, 2010
Sebastián García Schnetzer

Premières comparaisons trilingues

par Dominique Perrin 

Dicotoro est un « premier dictionnaire » trilingue, dont voici le tome 2. Pour un  même signifié représenté en langue « taureau », c’est-à-dire de façon figurative, il donne l’occasion de constater tantôt la diversité, tantôt la similarité des signifiants et de leurs racines en français, anglais et espagnol. Les quelques cas de parfaite similarité écrite entre les trois langues fonctionnent comme de beaux exemples de la diversité irréductible des prononciations.

Mais le caractère attractif de ce dico-album réside dans le caractère humoristique de son système. C’est en effet plus précisément d’un dictionnaire des contraires qu’il s’agit, notion dont la définition problématique ne peut manquer de donner à songer au jeune lecteur et à ses accompagnateurs. La première difficulté apparaît au plan figuratif : les adjectifs « horizontal », « libre », « silencieux », « éveillé », « inconnu » sont tous associés au même taureau canonique vu de profil. La seconde difficulté se surimpose à la première : « solide », « discret », « terrestre », « réaliste » (l’ouvrage présentant principalement des adjectifs) sont opposés à « fondu » – et non « mou » ou « liquide » –, « voyant » – et non «indiscret » –, « aquatique » – et non « céleste » –, et enfin « surréaliste ». Une réflexion grammaticale, morphologique et sémantique est donc irrésistiblement mise en route, selon des possibilités de lecture ludique démultipliées ici par rapport à des imagiers au fonctionnement plus simple. Enfin notons que l’ordre d’apparition des langues n’est pas constant : il faut quelques instants au lecteur francophone pour admettre que le mot « papa » inscrit en haut à gauche d’un dessin de bateau mérite bien cette place, pourvu qu’on repère son opposition avec le terme « proa », et qu’on admette ainsi son intégration aux paradigmes de l’espagnol et du vocabulaire maritime.

    Pourquoi le français, l’anglais et l’espagnol, pourquoi, en matière de figuration, le « taureau » ? Sans doute parce qu’il faut bien choisir, et tenir compte des options actuelles dominantes de l’école et de la société françaises ; et, pour ce qui est du « taureau », sans doute parce que le projet général, qui rappelle – loin des figures imposées de la corrida –, la richesse de la symbolique animale, est de fait tourné vers la culture hispanique.

Chasseur de fantômes (chronique des temps obscurs, t. 6)

Chasseur de fantômes (chronique des temps obscurs, t. 6)
Michelle Paver
Traduit (anglais) par Blandine Longre
Hachette, 2010

Aventures préhistoriques : un garçon, une fille, un loup

Par Anne-Marie Mercier

Pour la sixième fois (dernière, si l’on en croit la quatrième de couverture), Michelle Paver emmène son lecteur à la suite des aventures de Torak et de son ami le loup, dans la forêt de l’âge de Pierre.
Les aventures sont assez classiques : un personnage maléfique à combattre, le destin de l’humanité suspendu aux choix d’un jeune garçon (et d’une jeune fille, tout de même, sans parler du loup, il y en a pour tous !). Avec cela on ajoute une pincée de magie noire ou blanche, deux doigts de suspens et de nombreuses scènes de poursuite, et l’affaire est enlevée.
Les interrogations de Torak et de son amie Renn sur leur identité et leur avenir sont à la fois spécifiques au contexte et pourtant très transposables vers celles d’adolescents d’aujourd’hui. Sur le plan de la vraisemblance documentaire, la psychologie des personnages est donc assez peu crédible et c’est encore plus vrai pour les personnages animaux (Loup et sa petite famille). Mais cela ajoute à la fantaisie et la liberté du texte et correspond aux contradictions d’un roman pris entre le roman (pré)historique, le roman d’aventure et le roman d’initiation.
Le charme particulier du récit réside surtout dans les descriptions de l’hiver de la forêt, des préparatifs, des vêtements et de leurs matières et textures, des abris rencontrés (on y fabriquer beaucop de cabanes…). Une précision méticuleuse (soutenue par une  traduction précise et élégante) fait voir et sentir ce monde du froid et la précarité des hommes des premiers temps, comme elle souligne leur proximité avec le monde naturel. Les animaux, réels ou inventé (belle idée d’un hibou diabolique), sont extrêmement présents et donnent à ce texte un autre ancrage sensible.

La Couleur de la rage

La Couleur de la rage
Jean-Noël Blanc
Gallimard (scripto), 2010

Ados en colère

Par Anne-Marie Mercier

A travers six nouvelles, Jean-Noël Blanc propose des portraits d’ados en révolte. Il laisse certains dans leur silence, comme le héros du premier texte, « fugue en mineur » : le cas de Yann, en fuite, est esquissé par les témoignages de son entourage (parents, amis, professeurs…) et des personnes qu’il rencontre dans son errance (passants, squatters, policier, médecin…). On retrouve les procédés de l’Enfant Océan, de façon plus ramassée ; les personnages sont très typés, presque trop ? Mais en contrepartie la nouvelle va ainsi au plus pressé, au cœur du sujet.

Ailleurs, c’est le ring de Théo, boxeur amoureux éconduit, un étang, un car de voyage scolaire à Auschwitz, la maison d’un écrivain disgracié à Moscou, une partie de Ping Pong entre père et fils. Des situations et des tons très variés montrent l’ampleur de la palette de Jean Noël Blanc qui combine récit réaliste, confession, introspection, dialogues, évocation historique, pour montrer la force et la faiblesse de ses personnages, terriblement seuls, avec lesquels les autres tentent d’enter en contact, maladroitement et souvent en vain. Rien de révolutionnaire, ni dans la forme ni dans le thème, mais de la belle ouvrage.

Passages

Passages
Maïa Brami
Océan ados, 2010

Histoires de vies, histoires de minutes

par Dominique Perrin

Quatorze récits brefs surimposent autant d’instantanés de vies d’adolescents d’aujourd’hui, en métropole et hors de métropole. Les instants, les points de vue détachés sont parfois cocasses, parfois graves, tendus ou d’une sérénité communicative, souvent tout cela ensemble. Chaque récit introduit un nouveau personnage, avec un fragment bref mais d’une certaine manière complet, en tous cas continu, de son expérience et de son temps.
Ces jeunes protagonistes jouent leur identité, les conventions qu’ils connaissent ou qu’ils ignorent, leur vie parfois. Au sein d’un même récit, et finalement à l’échelle du livre, la narration à la troisième personne se maille avec des confidences, des monologues intérieurs, des bribes de conversations. La circulation linéaire ou non au sein du recueil peut révéler des liens, selon l’implication interprétative du lecteur, existants, ayant existé, ou même à venir entre certains d’entre eux. A l’échelle du recueil, la société commune où s’insèrent ces sujets sans statut économique et politique stabilisé est bien celle dont le cadre complexe, ouvert et inégalitaire s’impose à l’ensemble des lecteurs contemporains possibles, quel que soit leur âge : c’est un signe certain de réussite littéraire.

Silence, on irradie

Silence, on irradie
Christophe Léon
Ed.  Thierry Magnier 2009

Terreur nucléaire

par Maryse Vuillermet

Le héros, Sven, un jeune garçon,  habite près d’une centrale nucléaire. Ses deux parents comme tous les gens du village y travaillent et sont en mauvaise santé. Lui, se baigne dans le lac et perd ses cheveux.
Un jour, une explosion anéantit la centrale et tous les villages alentour, les forêts, toute la nature. Sven survit et se cache. Il ne veut pas se rendre aux nettoyeurs qui l’effraient.  Il cherche sa petite sœur, la trouve dans une cave où elle a pu se mettre à l’abri et rencontre d’autres rescapés, enfants ou jeunes amoureux. Ensemble, ils survivent et se déplacent dans le no mans’ land.  Au-dessus, les hélicoptères de l’armée tournent, pour les sauver ou les éliminer ?
Entre horreur absolue et entraide, entre catastrophe totale et raison d’Etat, l’enfance et  la jeunesse, l’amour et la volonté de ne pas perdre un être cher, la fantaisie et l’innocence des jeunes rêveurs résistent un instant. Mais la fin ne laisse aucun espoir.
A ne pas mettre entre les  mains de jeunes angoissés !

Totale angoisse

Totale angoisse
Brigitte Aubert                                                                                        
Thierry Magnier (« Nouvelles ») 2009

Récits très noirs

par Maryse Vuillermet

Brigitte Aubert ne prend pas les jeunes  pour des enfants de chœur. Dans ces récits très noirs, les enfants sont victimes de tueurs, de passeurs malhonnêtes, d’accidents de la route, de psychopathes, de malades mentaux, de jardiniers pervers armés de grandes cisailles. Parfois, ils en réchappent  mais pas grâce aux adultes, grâce à d’autres enfants ou jeunes de leur âge. L’un d’eux s’en sort parce qu’il est loup-garou, adolescent. Le monde décrit par l’auteur est violent, d’une cruauté rare, et désespéré, plein de guerres, de fin du monde programmée… La seule fenêtre est l’humour, la fantaisie.  Mais c’est un humour assez macabre et délirant ; par exemple,  dans la nouvelle un conte défait, qui décrit un institut de réinsertion pour personnages de contes pour enfants, la Petite Sirène (en fauteuil roulant pour cacher sa queue de poisson)  et Pinocchio se rencontrent lors d’un casse de banque et deviennent amis pour travailler dans la  parade d’Euro Disney.  Les contes pour enfants sont-ils définitivement remisés aux oubliettes, remplacés ou recyclés par les nouvelles noires.  Brr !

rose

Rose
Colas Gutman
L’école des loisirs (neuf), 2010

Ça dégoménage !

Par Anne-Marie Mercier

Rose a un problème : les mots ne lui viennent pas, elle les mélange, demande des zonzons à la marchande de bonbons, prépare un exposé sur les bronto-stores, bref, elle se fait des croche-pattes à la langue. Elle a peur de dégoménager encore, lorsque à la nouvelle école on comprendra qu’elle est irrécupérablement différente…
Le récit est mené par Rose, qui nous emmène dans ses fantaisies verbales, souvent bien trouvées, périphrases étonnantes et rêveuse, proposant des devinettes : qu’est ce qu’un lampadaire qui lui demande l’heure dans la rue ? qu’est ce le jeu de « crève en enfer » ? (réponse pour le dernier : la marelle).
Au long du récit, on voit les soucis de Rose, ses tentatives pour ne pas se faire repérer, les relations avec les autres enfants, les enseignants, ses parents ; on la voir aussi pleine de courage, osant ce que les autres redoutent.
Ce très joli roman, réaliste et tonique, fantasque et sérieux à la fois, aborde les difficultés du langage sans misérabilisme et avec un optimisme réjouissant. On sourit, on bute sur les mots, on espère, on échoue, enfin, on est tous avec Rose la solitaire jamais seule.

Détours

Détours
Øyvind Torseter
Traduction (norvégien) par Jean-Baptiste Coursaud
La joie de lire, 2010

Contre toute attente. Pari d’auteur, pari d’éditeurs

par Dominique Perrin

Un album pour la jeunesse ? C’est sans doute la question inévitable que pose la publication par La joie de lire de Détours, publié initialement à Oslo en 2008. Cet ouvrage d’un assez grand format à l’italienne offre une succession d’environ cinquante scènes, où les enjeux de la traduction en français ne se posent que très sporadiquement, la part du texte étant extrêmement réduite. La très grande étrangeté de l’ensemble ressortirait-elle dès lors à une autre difficulté de translation, que supposerait la diversité réelle des cultures au sein de l’Europe ?
Il n’y a là nul récit suivi, nul guidage du lecteur au sein d’un monde d’abord difficile à appréhender, habité ou parcouru par des personnages (« Mister Random & Midstream Ron » ?) difficiles à reconnaître, parfois quelque peu hybrides, en tous cas amateurs de costumes et de déguisements (cow-boys et soeurs de Fantômas par exemple). Le titre, Détours, fait référence aux aventures indécidablement mouvementées ou statiques desdits protagonistes, mais aussi à une technique graphique qui contribue au dépaysement complet du lecteur – dessin à la fois précis et cavalier au trait noir, grands aplats de couleur coïncidant de façon approximative avec le dessin
Avant d’évoquer le dépaysement possible du lecteur français rencontrant une œuvre norvégienne, il faut sans doute situer cette œuvre onirico-réaliste-atmosphérique aux confins du dadaïsme et de la « Nouvelle Objectivité » allemands – du côté de George Grosz par exemple – et du surréalisme. Là se joue, que la chose soit analysable ou non pour le lecteur, l’étrangeté majeure du livre : l’esthétique d’Øyvind Torseter est l’héritière d’une époque passée mais non révolue de l’art européen, celle de l’entre-deux-guerres.
A cette étrangeté historiquement signifiante s’ajoute avec évidence la marque d’une singularité d’auteur, en prise sur les possibilités actuelles propres de l’album en tant que genre. Sur un plan narratologique, l’ouvrage tient bien le pari de s’offrir contre toute attente, ou mieux, au-delà. S’il déconcerte la majorité des routines de lecture, il installe un monde d’une cohérence certaine, où les décors jouent un rôle central et absorbant. Etagères, planchers, rideaux, placards, escaliers, portes captent l’attention autant que les figures humaines, animales ou semi-animales qui semblent parfois simplement leur prêter contenance, au rebours des structures classiques de la représentation et de la perception, et avec des effets imaginaires d’une puissance semblable à celle des « décors » de certains contes de fées – lisières de forêts, portes de châteaux, huttes improbables.
Une telle puissance suggestive, finalement aussi prenante que déconcertante, gagne aussi, sans doute, à être inscrite dans la tradition ouverte et multiple d’un art brut européen dont l’empreinte  norvégienne pourrait ici tenir à la place prépondérante accordée au bois comme élément, et à une exploration particulièrement prégnante, très fine, de l’opposition entre intérieur et extérieur, confinement et ouverture. Des allusions possibles à la mort et à la sexualité se révèlent fort discrètes au regard de motifs structurants de la littérature pour la jeunesse, de la plus convenue à la plus expérimentale : dedans/dehors, intime/public, humain/animal, costumé/non costumé. Que les protagonistes mis en scène – silhouettes plus ou moins engagées dans l’action ou dans l’inaction – ne semblent nullement enfantins ou adolescents n’ôte rien à leur aptitude à vectoriser la rêverie de lecteurs non adultes, au contraire. Rencontrer des œuvres imperméables à des codes narratifs aussi omniprésents que peu universels n’est pas monnaie courante. Que penser donc des possibilités de réception d’un tel ouvrage, pourvoyeur, si ce n’est d’une histoire, d’un monde, et d’une temporalité (primé en Fiction jeunesse à Bologne l’année de sa parution, présenté en ligne comme accessible à partir de 14 ans) ? Rien de certain, ce qui est beaucoup.