Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Tony Durand
Motus 2021

Questions sans réponses

Par Michel Driol

Une trentaine de questions existentielles que se pose un drôle de petit bonhomme dont la tête est remplacée par l’empreinte digitale d’un pouce sur laquelle deux points noirs tiennent lieu d’yeux. Cela va de la question titre à Est-ce que je suis comme les autres ? ou Est-ce que j’ai le choix ? et se termine par Et toi, qui es-tu ?

Des questions que se posent tous les enfants sur leur vie présente et future, sur ce qui va changer en eux ou demeurer, des questions ou des pensées parfois autour de l’identité, soulignées par le graphisme et la tête-empreinte digitale, disant à elle seule l’unicité de chaque individu, alors que les questions évoquent au contraire l’universalité dès lors qu’elles touchent à l’intime. Parfois les questions sont très terre-à-terre, mais parfois aussi elles se font métaphysiques ou philosophiques, comme si tout était sur le même plan, ou comme une façon de souligner que l’important n’est pas dans la réponse, mais dans la question. C’est pourquoi le  livre n’apporte pas de réponse, mais éclaire ce questionnement universel. Les illustrations éclairent ces questions sur un mode souvent humoristique, prenant le parti du jeu avec et sur les mots (une mention particulière pour Est-ce que j’aimerai un jour le chou-fleur ? illustré par un mariage avec une dame chou-fleur très réussie !).  Le tout est finalement très rassurant, les images montrant que, au-delà sous les ressemblances physiques, je suis différent, mais aussi tellement semblable aux autres.

Un album dont on se plait à souligner l’originalité tant sur le fond que sur la forme graphique, et qui rassurera ceux et celles qui pensent se poser trop de questions, comme aussi pour rappeler que mieux vaut une question bien posée qu’une réponse  mal appropriée. Un album qui, sous couvert de parler d’identité, parle aussi d’altérité…

Je connais peu de mots

Je connais peu de mots
Elisa Sartori
CotCotCot Editions 2021

Oser prendre la parole

Par Michel Driol

Drôle d’objet que ce leporello qui se lit à l’infini, un peu comme un ruban de Moebius, puisque quand on l’a retourné, on se retrouve sur la première page. Il y est question de la langue, celle qu’on apprend, avec difficulté, car outre les mots, il y a aussi la syntaxe à maitriser, avec ses règles, et ses exceptions. Mais, malgré cela, il y a la communication, le lien, et l’envie d’apprendre d’autres langues, d’aller vers d’autres cultures… dont on ne connait que peu de mots… à l’infini.

L’album questionne notre rapport à la langue dans un texte d’une grande sobriété pour en dire l’essentiel : à la fois le sentiment d’échec et de découragement face à l’ampleur tâche et la réussite du lien établi et entretenu, malgré tout. Belle leçon d’espoir et d’ouverture aux autres donc : aller au-delà de ses doutes, de ses insuffisances pour prendre conscience de ses réussites dans le domaine langagier ! Et belle façon de parler de notre bien commun, la langue, que chacun fait sienne peu ou prou. Tout cela est illustré par des dessins à l’encre bleue représentant une danseuse stylisée, d’abord comme noyée dans un océan face à l’immensité de la langue qui la submerge, puis émergeant petit à petit d’une sorte de pluie jusqu’à vouloir replonger encore dans l’eau de la langue.

Un livre accordéon poétique pour donner confiance à toutes celles et ceux qui se sentent en insécurité linguistique !

 

 

 

Chips et Biscotte

Chips et Biscotte
Mickaël Jourdan
Rouergue 2019

Improbables amis

Par Michel Driol

Chips et Biscotte sont amis. Et pourtant tout les oppose : leur forme, leur taille, leur couleur, leurs gouts vestimentaires, leurs desserts préférés, leurs passetemps… Après avoir énuméré leurs différences, l’album pose la question : N’ont-ils donc rien en commun ? Et il y répond dans une seconde partie, montrant leurs gouts communs pour le parc, le piquenique, et leur complémentarité dans le souci qu’ils prennent afin de combler les manques de l’autre.

Ce premier album de Mickaël Jourdan est une ode toute simple à la différence et à l’amitié. Tout cherche à se mettre à la portée des plus petits : la langue et le texte, très court et très simple,  les illustrations, qui posent deux personnages étonnants aux bras tentaculaires, l’un tout en lignes droites, l’autre tout en courbes, l’un tout jaune, l’autre tout bleu (clin d’œil à Leo Lionni ?). Pas ou peu de décors, tout se concentre sur les personnages et leurs accessoires.  Deux personnages à la bouche et aux yeux particulièrement expressifs dans leur simplicité graphique pour faire passer la joie ou la déception… L’album souligne que l’altérité n’est pas un obstacle à la rencontre et à l’amitié, grâce à la bienveillance et à la complicité des deux personnages.

Un album drôle, tout en délicatesse,  qui s’inscrit dans un univers enfantin pour inviter les plus petits à ne pas avoir peur de celui qui est différent.

Yasuke

Yasuke
Frédéric Marais
Les fourmis rouges, 2016

 Du Kilimandjaro au Mont Fuji

par Marion Mas

Le propos est simple en apparence : un jeune garçon sans nom – un esclave – s’embarque sur un bateau et se retrouve au Japon, où il entre au service d’un seigneur comme samouraï. Là, il devient « Yasuke ». C’est la puissance de concentration du récit qui fait la richesse de cet album.

Inspirée de la vie réelle et légendaire de Kuru-san Yasuke, un homme né en Afrique au XVIe siècle et disparu au Japon, cette histoire est celle de la conquête d’un nom, c’est-à-dire d’un statut d’Homme. Cette histoire dit aussi que la rencontre du plus lointain – de l’Autre – est libératrice. Parce que d’autres codes régissent le regard du seigneur japonais, le jeune homme n’est pas vu comme un esclave, mais comme « un homme à la peau sombre » et au regard droit. La charge dramatique et symbolique du récit est indissociablement portée par des illustrations magnifiques. D’une grande sobriété (elles déclinent quatre couleurs seulement : le brun, le vert, le noir et le blanc), elles lui insufflent solennité et émotion.  Le dessin, très stylisé, découpe les éléments de la page comme un théâtre d’ombres. Et par un jeu subtil d’hybridation et de références, le style graphique exprime les belles promesses contenues dans la rencontre de deux civilisations.

Entre chat et chien

Entre chat et chien
Eric Battut

Autrement, 2014

La plus fervente histoire

Par Dominique Perrin

9782218931437FSC’est la rencontre forte entre un lettré matériellement installé et un vagabond attentif au monde, entre un poète qui ne sait plus sortir et un explorateur qui a tout à découvrir des lettres, un sérieux et une légèreté…entre un créateur de texte et un créateur d’images enfin, qui désirent et accomplissent ensemble un livre qui rencontrera notamment le public des renards passionnés de poésie  !
C’est donc la plus fondamentale histoire sans doute, celle qui donne le spectacle non tant du « choc des cultures » (ou des civilisations) mais de la découverte inconfortable d’autrui, avec ses tensions (« Il ne faut pas abîmer les livres. Va-t-en de chez moi ! ») et ses détentes (« C’est beau. »), et de ce que vaut cette découverte (le besoin et la capacité de créer). Tout cela, dans un petit album au format « livre », et avec la simplicité caractéristique d’Eric Battut…