Le Marchand de sommeil

Le Marchand de sommeil
Luna Granada
L’avant-courrier, 2017

La noirceur du monde par les mots

Par Anne-Marie Mercier

Les éditons de La Tête ailleurs, issues des éditions de l’Avant-Courrier sont une de nos découvertes de Montreuil, découverte un peu tardive puisque celles de l’Avant-Courrier sont nées en 2016.

Le Marchand de sommeil propose jeu sur la confusion entre les expressions « marchand de sommeil » et « marchand de sable » est ici un jeu sérieux. Il s’agit de l’approche faite par une enfant d’un mystère linguistique qui masque une réalité pour elle inimaginable. La cruauté du monde réel n’est pas exposée de façon crue, mais métaphoriquement, à travers l’imaginaire, sans doute d’un rêve.
Line voit des fenêtres murées et entend parler de ces étranges marchands. Line voit des êtres s’affairer de nuit sur les toits pour fermer toutes les ouvertures de son quartier, elle imagine le sort de ceux qui ont pu y être emmurés, elle voit les flammes d’incendies menacer sa propre chambre : le malheur ambiant entre dans son monde.
Elle est sauvée et ramenée dans la sécurité par le veilleur de nuit (autre belle expression imagée qui fait sens pour un enfant) ; elle gagne une « clé » : solution à tous les problèmes ou compréhension plus grande du monde ?
Les illustrations sont magnifiques, faites aux tampons de gomme et à l’aquarelle, en teintes douces et bleutées où quelques flammes de rouge créent des contrastes. C’est un bel album qui traite de manière détournée, à travers une question de langue, d’une question dite « sensible » que l’on n’évoque pas d’ordinaire devant les enfants et surtout pas dans leurs livres (un peu comme les Petits Bonshommes sur le carreau d’Olivier Douzou).

Les éditons de La Tête ailleurs se présentent ainsi sur leur site (et dans leurs albums) :  « Ce sont des livres aux univers artistiques forts, pour petits & grands.
C’est une ligne éditoriale moderne, autour de la ville
C’est une structure responsable, qui imprime ses livres en France
C’est un territoire, le 93, où nous avons nos racines
C’est aussi une association, qui organise des ateliers artistiques et des événements socioculturels
…une maison d’édition écolo, sociale et urbaine ! »

Un exemple, à travers un ouvrage chroniqué par Ricochet : « Créé à partir d’ateliers réalisés par l’association « La tête ailleurs » et avec les habitants de Saint-Denis, Au cœur de la ville propose au jeune lecteur une plongée active dans sa propre ville afin d’en découvrir ses secrets. Muni de ciseaux, de colle, de feutres et du livre d’activité comme journal de bord, il est invité à parcourir les rues qu’il arpente régulièrement, mais avec une curiosité nouvelle. » (lire la suite sur Ricochet)

Sauvée par les lémuriens

Sauvée par les lémuriens
Geneviève Bobior-Wonner
L’Harmattan Jeunesse 2017

La  petite fille  dans la forêt malgache

Par Michel Driol

A 12 ans, Hafiza vit dans une famille pauvre de Madagascar. Son souhait : faire des études. Mais ses parents veulent la marier avec un homme bien plus âgé qu’elle. Dès lors, pour la fillette, une seule solution : prendre la fuite. Dans la forêt, Hafiza sauve des lémuriens de braconniers, permet leur capture par une ONG grâce à laquelle elle pourra devenir vétérinaire.

Voilà un petit roman très documenté sur Madagascar, tant sur le plan des conditions de vie, de la pauvreté, des mœurs, que de la faune des lémuriens qui peuplent l’ile. Le roman, qui par bien des aspects est réaliste, s’échappe un peu vers le conte : la petite fille se retrouve seule dans la forêt, et s’y lie d’amitié avec des animaux bienveillants. Quant au prince charmant, il apparait à la fin sous les traits du jeune bénévole d’une ONG. Certes, il n’est pas question de mariage, mais à la fin, les enfants sont là, sous la forme des nouvelles générations à qui Hafiza transmet sa passion et son gout des études. Le texte, écrit dans une langue simple, découpé en courts chapitres, accompagné d’un bref documentaire sur Madagascar pour attester des réalités décrites dans le roman, possède tous les ingrédients propres à séduire le jeune lecteur : héroïne fragile mais intrépide et courageuse, suspense, contact avec les animaux et happy end.

Un roman pour découvrir les réalités d’une ile telle que Madagascar loin du film du même nom.

 

 

Le roman de Sofia

Le Roman de Sofia 
Henning MANKELL

Flammarion (tribal), 2011

Vous avez dit …sens de la vie ?

Par Chantal Magne-Ville

 L’épaisseur de ce roman ne doit pas faire hésiter le jeune lecteur qui, dès les premières pages, se retrouve emporté par la vie de Sofia, une fillette qui a fui le Mozambique, et traverse des épreuves terribles. Que ce soit pendant sa longue rééducation pour réapprendre à marcher avec des béquilles après avoir sauté sur une mine, ou lors de l’agonie de sa sœur à cause du sida, Sofia fait front avec un appétit de vie étonnant. Le récit est passionnant grâce à l’art du suspense dont Henning Mankell fait montre d’habitude dans ses polars ; de plus, comme il vit en partie au Mozambique, il sait aussi rendre palpables les valeurs des plus démunis d’Afrique. Ainsi, par exemple, suivant les conseils d’une vieille voisine pleine de sagesse, l’héroïne ne cesse d’interroger le feu pour tenter de comprendre en quoi la pauvreté est une fatalité, ou bien quelles sont les conditions pour le bonheur, ou même comment la mort choisit ses victimes. Bien que certaines considérations plus philosophiques soient parfois un peu redondantes dans la dernière partie, le personnage de Sofia marquera fortement le lecteur, d’autant plus qu’elle existe réellement.

Des crêpes à l’eau

Des crêpes à l’eau
Sandrine Beau, illustré par Sandrine Kao

Grasset jeunesse (lampe de poche), 2011

Dure réalité et tendresse

par Sophie Genin

9782246780663.gif Un livre tendre sur une vérité difficile à comprendre et à verbaliser pour Solène, petite fille de 7 ans : la galère financière de sa maman. La tendresse de ce court roman est accentuée par les illustrations douces et pudiques, aux crayons de couleurs semble-t-il, de Sandrine Kao. La résolution du problème est un peu rapide, certes, comme dans tous les textes narratifs de première lecture mais c’est le seul point noir de ce récit rythmé, aux titres accrocheurs mais pas racoleurs et surtout aux personnages attachants : Sara, la maman très originale que l’on rêve d’avoir, battante et inventive, Zoé, la meilleure amie, avec laquelle la jeune narratrice partage chaque semaine une pause « cacahouète qui frétille », et son père, Basile, musicien noir qui va « sauver » Solène et sa maman. Rien n’est jamais trop stéréotypé ni facile dans cette histoire qui raisonne longtemps dans l’esprit du lecteur. Une beau récit à proposer aux jeunes lecteurs qui sont mis, certes, face à une réalité douloureuse mais grâce à un texte littéraire de qualité.