Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

Te souviens-tu, Marianne ?

Te souviens-tu, Marianne ?
Philippe Nessmann Illustrations de Christel Espié
Les Editions des éléphants 2022

Pour ne pas oublier  Marianne Cohn

Par Michel Driol

Quelques écoles portent son nom, dont celle du quartier Hoche à Grenoble, ou une autre à Annemasse. Cet album retrace sa vie, depuis le Berlin marqué par l’irruption du nazisme, l’exil familial à Barcelone, puis Paris, l’engagement dans la Résistance où elle convoyait des enfants juifs d’Annecy à la frontière suisse. C’est lors d’un de ces voyages qu’elle est arrêtée avec une vingtaine d’enfants. Elle refuse que son réseau la fasse évader, craignant des représailles contre les enfants. Elle est assassinée en juillet 1944. Lors d’une première arrestation, elle avait écrit un magnifique poème Je trahirai demain, qui nous est parvenu.

Cet album prend la forme d’une lettre bouleversante adressée à Marianne, particulièrement bien composée. Tout commence par le dernier voyage, et la figure d’une figure fille, Renée Koenig, de sa sœur et de son frère, qui faisaient partie du groupe. Puis, dans un retour en arrière,  toujours s’adressant à Marianne, l’album évoque sa courte vie, insistant en particulier sur ce qui l’a conduite à entrer en Résistance. Enfin l’album revient sur les circonstances de l’interception de ce dernier convoi, les conditions de détention à Annemasse. Trois dimensions sont marquantes dans cet album. D’abord le portrait d’une héroïne à la fois humaine et courageuse, pleine de dévouement qu’il donne comme modèle d’engagement à destination des générations suivantes. Ensuite la dialectique entre l’ombre et la lumière, qui revient comme une façon de montrer que, même dans les périodes les plus sombres, certains n’ont pas hésité à être porteurs d’humanité. Enfin la transmission et la chaine entre les générations, matérialisée ici par la figure de Renée Koenig, fillette qui faisait partie de ce dernier voyage, maintenant vieille dame de 88 ans que l’auteur a rencontrée à Manchester et qui évoque la figure de Marianne, telle qu’elle apparait dans son souvenir. En leur donnant la vie, tu leur as offert de vivre la leur… ainsi se termine l’album, comme un hommage suprême adressé à Marianne Cohn.

Cette histoire tragique située au cours d’une des périodes les plus sombres de notre histoire est adoucie par les illustrations à la peinture à l’huile de Christel Espié, qui, avec un certain réalisme (dans les vêtements, les coiffures), donnent vie à Marianne et reconstituent cette époque. L’accent est souvent mis sur la relation entre Marianne et les autres, les enfants en particulier. Un dossier documentaire, illustré de photos d’époque, permet de mieux comprendre l’arrière-plan de cette histoire.

Un album qui sait utiliser l’émotion pour retracer la vie d’une jeune femme, héroïne de la Résistance, dont l’abnégation et le sacrifice auront permis le sauvetage de quelque 200 enfants, et faire en sorte que sa mémoire ne soit pas perdue.

On terminera cette chronique par les mots de Marianne Cohn dans son poème Je trahirai demain.

Je trahirai demain pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.
Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.

 

 

La princesse au bois se cachait

La princesse au bois se cachait
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Choix et sacrifice tragiques

Par Maryse Vuillermet

La famille royale est heureuse, Alaric et Hilda, deux jumeaux sont nés et font son bonheur.
Mais Alaric, le garçon tombe malade, aucun remède n’est efficace. La Reine se résout à aller consulter la sorcière dans le bois. Celle-ci accepte de fournir un remède en échange de la princesse, car elle-même n’a pas d’enfant. La reine,  désespérée,  accepte pour sauver son fils ce terrible sacrifice : Deux enfants vivants mais séparés ou la mort de l’un deux »
Hilda est élevée dans les bois, la sorcière lui transmet le don de se transformer en animal, elle devient une vraie fille de la forêt.
Alaric devient un grand chasseur.
Un jour, inévitablement, ils se rencontrent en forêt, ils se reconnaissent mais Hilda doit le fuir.

Un texte magnifique élégant et tragique comme un conte très ancien poli par les ans et les versions successives.
Les illustrations en noir, or et rouge pour le sang et la mort, lui confèrent grâce et tragique. C’est aussi une méditation sur le choix et le sacrifice.

La Cité des filles-choisies

La Cité des filles-choisies
Elise Fontenaille
Rouergue

Mourir pour l’Inca

Par Michel Driol

citeCe roman se présente comme un récit enchâssé. Le récit  enchâssant raconte la découverte, en décembre 1995, par des archéologues, d’une momie d’une jeune fille inca au sommet du mont Ampato, sacrifiée volontaire pour l’Inca. La partie enchâssée,  qui constitue l’essentiel du roman, est prise en charge par la jeune inca, Nina, qui raconte sa vie dans les rêves d’une des visiteuses du musée où on l’a exposée, Mina,  la loca, la folle…

Nina, tisseuse d’exception, élevée seule par son père après la mort de son père, est remarquée pour ses talents et emmenée au service de l’Inca, dans la cité des filles-choisies, choisies pour devenir concubines de l’Inca,  vestales ou prêtresses, ou se sacrifier pour lui. Nina raconte le voyage, puis sa vie à Cuzco, les relations avec lez autres filles, et comment tout bascule lorsque les Espagnols envahissent le pays pour la seconde fois. Elle consent alors à offrir sa vie au dieu soleil, l’Inti,  pour que vive l’Inca.

Elise Fontenaille raconte sans complaisance la colonisation espagnole, sa violence, sa brutalité et la destruction d’une civilisation qui n’avait que mépris pour l’or. Elle fait le portrait de cette civilisation, de sa grandeur, de son développement artistique, de sa religion aussi, insistant en particulier sur la croyance en la réincarnation.

Ce roman historique prend sans doute une autre teinte en cette deuxième décennie du XXIème siècle. C’est bien à un sacrifice humain consenti que l’on assiste. Nina n’hésite pas un seul instant à perdre la vie pour que vive l’Inca. Certes, Nina se sacrifie seule, sans entrainer des innocents dans la mort, mais il s’agit pour l’auteur, en adoptant le point de vue de son héroïne, sans aucun jugement, de montrer aussi comment la religion peut conduire au martyre, avec l’espoir d’une autre vie.

Un roman sensible racontant une histoire fascinante et terrible (enlèvement à la famille, sacrifice humain), dans lequel Elise Fontenaille dénonce avec vigueur un autre crime de d’histoire. (Voir Eben ou les yeux de la nuit)

Les morceaux d’amour

Les morceaux d’amour
Géraldine Alibeux
Autrement, 2012

Que ne ferait-on pas par amour ?

Par Christine Moulin

les-morceaux-d-amour-de-alibeu-geraldine-914729357_MLNous sommes dans l’univers du conte : les personnages ne sont pas individualisés (« la jeune fille », « le jeune homme »); la guerre dont revient le soldat vaut pour toutes les guerres; Géraldine Alibeu a réduit à l’essentiel le décor, rural et enneigé, dans les tons ocre qui sont sa signature.

La jeune fille tombe amoureuse du jeune homme, bien que celui-ci ait perdu un bras, un œil et une jambe mais le jeune homme ne la remarque même pas, perdu qu’il est dans sa tristesse. Comme elle l’aime et qu’ « il n’y a pas d’amour sans preuve », elle lui envoie son bras, ses cheveux et son œil. Le jeune homme retrouve goût à la vie et tombe amoureux de sa bienfaitrice. La fin, très morale, affirme la force de l’amour, au-delà des apparences et du désespoir (« On ne voit bien qu’avec le cœur », ce qui explique sans doute les allusions au Petit Prince sur la première de couverture : l’écharpe et le renard). Tout est parfait, un peu trop, peut-être. L’ennui n’est pas loin.

Un aperçu de l’album sur le site de l’auteur.
Une analyse éclairante sur le site du journal suisse Le Temps.