La Cité des filles-choisies

La Cité des filles-choisies
Elise Fontenaille
Rouergue

Mourir pour l’Inca

Par Michel Driol

citeCe roman se présente comme un récit enchâssé. Le récit  enchâssant raconte la découverte, en décembre 1995, par des archéologues, d’une momie d’une jeune fille inca au sommet du mont Ampato, sacrifiée volontaire pour l’Inca. La partie enchâssée,  qui constitue l’essentiel du roman, est prise en charge par la jeune inca, Nina, qui raconte sa vie dans les rêves d’une des visiteuses du musée où on l’a exposée, Mina,  la loca, la folle…

Nina, tisseuse d’exception, élevée seule par son père après la mort de son père, est remarquée pour ses talents et emmenée au service de l’Inca, dans la cité des filles-choisies, choisies pour devenir concubines de l’Inca,  vestales ou prêtresses, ou se sacrifier pour lui. Nina raconte le voyage, puis sa vie à Cuzco, les relations avec lez autres filles, et comment tout bascule lorsque les Espagnols envahissent le pays pour la seconde fois. Elle consent alors à offrir sa vie au dieu soleil, l’Inti,  pour que vive l’Inca.

Elise Fontenaille raconte sans complaisance la colonisation espagnole, sa violence, sa brutalité et la destruction d’une civilisation qui n’avait que mépris pour l’or. Elle fait le portrait de cette civilisation, de sa grandeur, de son développement artistique, de sa religion aussi, insistant en particulier sur la croyance en la réincarnation.

Ce roman historique prend sans doute une autre teinte en cette deuxième décennie du XXIème siècle. C’est bien à un sacrifice humain consenti que l’on assiste. Nina n’hésite pas un seul instant à perdre la vie pour que vive l’Inca. Certes, Nina se sacrifie seule, sans entrainer des innocents dans la mort, mais il s’agit pour l’auteur, en adoptant le point de vue de son héroïne, sans aucun jugement, de montrer aussi comment la religion peut conduire au martyre, avec l’espoir d’une autre vie.

Un roman sensible racontant une histoire fascinante et terrible (enlèvement à la famille, sacrifice humain), dans lequel Elise Fontenaille dénonce avec vigueur un autre crime de d’histoire. (Voir Eben ou les yeux de la nuit)

Eben ou les yeux de la nuit

Eben ou les yeux de la nuit
Elise Fontenaille-N’Diaye
Rouergue  2015,

 Dénoncer  le passé

Par Maryse Vuillermet

eben ou les yeux de la nuit Un roman qui a la forme d’un récit autobiographique. Le narrateur, Eben, s’apprête à fêter la grande fête de son peuple, la nuit Rouge. Il habite en Namibie, à Lüderitz, au bord du plus grand et plus ancien désert du monde, le Kalahari. Son pays a été colonisé par les Allemands. Eben en sait quelque chose, lui qui  a les yeux bleus,  il a compris qu’il était descendant d’un viol, sûrement celui perpétré par le commandant Allemand Von Trotta, un militaire sanguinaire qui enfermait les femmes sur une île, les violait et les tuait.  En fait, les Allemands ont expérimenté la Shoah en Afrique, ils menaient des expériences scientifiques sur les hommes noirs pour prouver leur infériorité. Quand il a compris qu’il avait du sang de génocidaire en lui, Eben a voulu s’arracher les yeux, il a failli en devenir fou mais il a été soigné à l’hôpital.

Aidé par son oncle Isaac, peintre, et homme  plein de sagesse, il cherche à comprendre pourquoi toute trace du passé, des meurtres, massacres  et viols commis  par l’armée allemande ont  été effacées par les Blancs, encore maîtres de son pays aujourd’hui.

La veille de la fête donc, il a soudain une idée qui concerne la grande statue du commandant allemand qui trône toujours au milieu de la place. Une façon de se venger du passé !

Elise Fontenaille a l’art, un peu comme  Didier Daeninckx,  de retrouver et  de dénoncer  sous forme romanesque, les crimes  de l’Histoire, et en particulier ceux de la colonisation,  et de l’extermination  des peuples indiens  d’Amérique  et des peuples noirs d’Afrique.

Le Chaos en marche (livre 3 : La Guerre du bruit)

Le Chaos en marche (livre 3 : La Guerre du bruit)
Patrick Ness
Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse (hors série), 2011

« Eh bien… La guerre ! » : la fin de l’innocence

Par Anne-Marie Mercier

La guerre, toute la guerre, rien que la guerre : le troisième et dernier volume de la trilogie de Patrick Ness (voir les chroniques consacrées aux deux premiers sur li&je) tient les promesses faites au personnage comme au lecteur à la fin du précédent volume. Bombardements, armes secrètes, empoisonnements, siège, guerre de positions, stratégies, trêves, envoi d’émissaires… mais aussi trahisons, double jeu, fausses alertes, ruses. La guerre est aussi bien affaires de forces que de stratégie et tous les coups y sont permis.

La fin du deuxième volume était, juste avant la surprise de l’attaque, tout entière tournée vers l’attente d’un vaisseau chargé de milliers de nouveaux colons terriens qui devaient tout régler. Or, ce ne sont que trois personnes qui débarquent, en attendant le réveil des autres. Ces dormeurs qui figurent un avenir possible seront l’un des grands enjeux de l’histoire : quel monde leur laisser ?

En ce sens, ce roman est aussi une leçon d’éducation citoyenne. On y voit la difficulté d’intervenir dans un conflit qui oppose une partie d’un peuple à l’autre (l’actualité n’est pas loin). Les nouveaux débarqués incarnent différentes positions, du pacifisme à l’interventionnisme, du désir de négocier à celui d’exterminer. On voit aussi les différentes positions face à ce qui est une guerre coloniale. En effet, les colons aussi bien que les deux partis qui s’affrontaient dans les premiers tomes, celui du maire-tyran qui conduit les hommes et celui de la guérisseuse-autocrate qui conduit les femmes sont cette fois face à une armée des peuples autochtones, moins bien équipés mais plus nombreux, connaissant bien le terrain, ayant toute une histoire derrière eux – et peut-être devant eux.

La culture des autochtones est décrite de façon beaucoup plus développée que dans les volumes précédents. Le roman se fait anthropologie imaginaire : traditions, système de  gouvernement, mode de communication, et surtout langue imagée : la parole d’un « spackle » plein de haine porte le récit, comme celle des jeunes héros, Todd et Viola. Le texte est fait de la succession rapide de ces voix/points de vue entrecroisés qui se succèdent à un rythme soutenu, ce qui donne une dynamique constante à une narration dense et rapide portée par une traduction impeccable, tantôt brute, tantôt poétique.

Enfin, l’histoire d’amour de Todd et Viola reste belle et forte, leurs rapports aux autres personnages sont complexes et changeants. Ce qui les attache à leurs chevaux plaira aux lecteurs les plus jeunes. Cela adoucira sans doute la peinture du cauchemar vécu par Todd. La relation qui le lie au tyran est constamment au cœur des problèmes. A travers ce thème, ce roman qui est un roman d’éducation à de nombreux titres l’est dans un domaine moins attendu : c’est une belle mise en garde contre la naïveté et les dangers et les plaisirs de la manipulation.

La fin de l’innocence ici n’est pas dans la découverte de l’amour, de la mort, de la cruauté ou de la trahison mais bien dans une invitation à se méfier de tout et surtout de soi-même. La démonstration comme l’invention sont magistrales.

Les Mohamed

Les Mohamed
Jérôme Ruiller
Sarbacane, 2011

La Sociologie est un sport de combat… en BD

Par Anne-Marie Mercier

 Soutenu par Amnesty international, cette bande dessinée est une adaptation d’un livre de sociologie, Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigi. Trois sections proposent différents portraits : les pères, les mères, les enfants.

À la manière de Maus, l’auteur présente les êtres humains sous une forme vaguement animale: ils ont tous des oreilles rondes (souris, ours?…), quels que soient leur origine ou leur sexe. Mais il n’y a pas de diabolisation, juste un regard lucide sur les conditions d’existence (la misère des bidonvilles, des foyers pour hommes, le rêve du HLM, la solitude, le regret du pays, quelques éclairs de solidarité et d’amour). Si la section des pères est dominée par le silence et la soumission, celle des mères est davantage portée par le désir de liberté et la curiosité. Celle des enfants est marquée par la révolte et l’action sociale ou politique, la quête d’identité et de reconnaissance.

C’est toute une part de notre histoire qui est ici écrite et dessinée à travers des récits de vie portés par un langage très individualisé, des voix marquées par un accent, des images, des tournures. Chacun s’inscrit dans son décor, entouré d’objets, pauvres mais porteurs de toute une vie. L’ensemble est d’une grande humanité. C’est un très beau moment de lecture, pleine de poésie simple et de rélité.

Le narrateur et son projet y figurent, tantôt de façon rétrospective lorsque, dix ans auparavant, il interroge lui-même son père, qui participa à la guerre d’Algérie, tantôt de façon contemporaine lorsqu’il s’interroge sur son propre regard sur les immigrés ou sur la proximité de situation entre sa fille handicapée et ceux que la société française voudrait tenir à l’écart. En arrière-plan, deux figures incarnent l’une le démon du racisme qui guette toujours la société française, (« ça revenait par vagues, inlassablement ») et l’autre l’espoir, couronnée de feuillage et souriant sereinement. Ces deux figures incarnent les deux faces de ce livre, l’une terrible et noire révélant la honte d’une époque, l’autre plus heureuse imaginant la possibilité d’une société tolérante et réconciliée. Deux événements se font face de la même manière : le massacre de Charonne et la marche pacifique des maghrébins de Marseille à Paris, la « marche des Beurs » de 1983, pour aboutir à l’échec du rêve d’une France « black, blanc, beur » de la coupe du monde de 1998.

C’est tout un pan de l’histoire de la France qui est racontée ici, à travers la guerre d’Algérie, le regroupement familial, les crises économiques, les politiques sociales et la montée des communautarismes. Les mémoires d’immigrés forment une partie de cette histoire et il est bon que, à travers une bande dessinée, cela soit rappelé.