D’entre les ogres

D’entre les ogres
Baum, Dedieu
Seuil jeunesse, 2017

La vérité sur les ogres

Par Anne-Marie Mercier

Blanche est une enfant abandonnée. Elle est recueillie par… des ogres. Ils attendaient d’avoir un enfant qui soit à eux depuis une éternité : ils la choient, rien n’est assez beau ou bon pour elle. Mais un jour Blanche veut savoir la vérité, comprendre où ils vont la nuit, manger ce qu’ils mangent…

A ce récit touchant et cruel Dedieu ajoute une note encore plus sombre, avec des fonds grisés, des crayonnés au fusain épais, des formes lourdes, refusant de profiter des occasions où il pourrait éclaircir et colorer le récit.
Le stéréotype de l’ogre est ici retravaillé, sans l’affaiblir ni le détourner : de vrais ogres, enfin… avec l’idée que l’amour peut gagner les monstres – mais pas  les changer. On voit que la littérature de jeunesse peut ne pas mentir, tout en mettant en scène des êtres imaginaires.

Le Cœur de la poupée

Le Cœur de la poupée
Rafik Schami
Traduit (allemand) par Irène Franchet, illustré par Gregory Elbaz
L’école des loisirs, 2015

Poupée philosophe

Par Anne-Marie Mercier

Pour la littérature adressée aux enfants, les « objets inanimés [ont] une âme ». Ce phénomène dépasse souvent la simple animation des objets à la Toy Story. Les nombreux ours en peluche aventureux malgré eux (Michka, Otto, les ours de Où vont les bébés ? d’Elzbieta, le récent ourson Biloute…) comme la poupée d’Elena Ferrante sont autant de figures vivantes qui ne s’autonomisent que par un abandon. Les histoires d’ours et de poupées ont donc peu à voir avec les « histoires de lapin » bien vivants dont parle avec mépris Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants.

La poupée de Rafik Schami, Petitoi, est originale sous plusieurs aspects. Elle se nourrit des peurs des enfants, les goûte, les mâche. Elle guide une fillette, Nina, dans sa découverte du monde, des autres, de l’absurdité sociale. Elle lui révèle qui sont ses vrais amis (« un ami ne dénonce jamais »), l’aide à se révolter contre une maitresse injuste (« la note moins dix »). Elle la pousse à la transgression, aux fous rires, au repérage de l’absurde et des détails scatologiques. Chaque chapitre propose des situations variées dans lesquelles la poupée met la pagaille. Elle est même parfois franchement méchante. On l’aura compris, la poupée incarne l’enfant transgressif et affuté.

Mais c’est surtout une poupée philosophe.

Elle sait que les enfants viennent d’une planète autre ; c’est pour cela qu’ils parlent tous la même langue, tant qu’ils sont bébés. Les adultes sont étranges. Le pays des poupées est un pays froid : « c’est le pays de la raison et c’est pour cela que les poupées ne font jamais d’erreur – logique ». (Petitoi conclut toujours ses phrases par un « – logique ! », ça agace beaucoup Nina).

Lorsqu’elle rencontre Flo, un nouvel ami, Nina est très excitée, Petitoi s’interroge :

« Cela devait être une excitation très agréable, car on voyait bien que Nina voulait absolument demeurer dans cet état. Petitoi ne connaissait pas ça. Peut-être les êtres humains en avaient-ils besoin pour se trouver ? se demandait-elle. Peut-être qu’il leur manque à tous quelque chose et qu’ils cherchent sans cesse l’être humain qui possède cette chose ? Ca devait être beau […] Les poupées étaient parfaites ; il ne leur manquait rien. »

Petitoi se met à ressentir le désir du manque, le désir d’avoir un cœur, des émotions autres que celles qu’elle peut ressentir. La révolte de Petitoi devant la dureté du monde des humains, sa bêtise et son manque de « logique », est contrebalancée par sa mélancolie et ce désir de rejoindre sa chaleur. Le lien entre l’enfant et la poupée est une belle histoire, presque une histoire d’amour. Les pages racontant la perte de la poupée sont superbes, comme celles des retrouvailles. On rit, on s’émeut, et cette quête du cœur (comme celle de l’âme pour la petite Sirène ou de la chair pour Pinocchio ?) est une belle aventure « humaine ».