L’Odyssée

L’Odyssée
Béatrice Bottet, Emilie Harel
Casterman (« La mythologie en BD »), 2016, 2018

« Tout » Ulysse en BD ?

Par Anne-Marie Mercier

Publié en 2015 en deux volumes sous le titre « Les aventures d’Ulysse », cet album qui les réunit, décrit de ce fait comme un « intégral », est bien un résumé succinct des aventures du héros mythique. Prenant les épisodes du retour d’Ulysse dans l’ordre chronologique, il les propose en courts chapitres, se focalisant sur le rôle de chef d’Ulysse dans la première partie, et sur son désir de retour et de vengeance dans la deuxième, comme il se doit. Lisibilité parfaite pour les jeunes lecteurs, focalisation sur les moments forts, tout est mis en œuvre pour donner une idée de l’histoire, et parfois de sa magie. Les images d’Emilie Harel sont claires, parfois drôles, et conviennent parfaitement à une vision de l’épopée comme une suite de vignettes pour les enfants. Elles agrandissent les figures inquiétantes, colorent de rouge les monstres et les morts et parfois la mer lorsque l’Aurore aux doigts de rose…, tandis que dieux et déesses ont droit à un ciel d’un superbe bleu pur.

Ulysse 15

Ulysse 15
Christine Avel
L’école des loisirs (« neuf poche »), 2018

Partir, rester ?

Par Anne-Marie Mercier

Le héros s’appelle Ulysse, mais il n’a rien du héros, malgré les désirs de ses parents hyper actifs et amoureux de voyages. Ce petit roman raconte pourquoi et comment il est contraint de sortir de son apathie – et de sa coquille : son chat a disparu et il parcourt le quartier à sa recherche, interrogeant les uns, espionnant les autres, affrontant la bande qui le terrifie, se faisant des amis, etc. Jolie histoire : donnera-t-elle des idées à ceux qui sont plus amoureux des livres que du dehors ? En tout cas, le chat donne l’exemple.

Les Puissants, t. 1/ Esclaves

Les Puissants, t. 1/ Esclaves
Vic James
Traduit (anglais) par Julie Lopez
Nathan, 2017

Dystopie, uchronie, trilogie

Par Anne-Marie Mercier

Au départ, il y a une belle et terrible idée, qui a le mérite de ne faitre que pousser à l’extrême des situations connues  : une poignée de personnes a asservi la plus grande partie de l’humanité. Certains pays, comme la Grande-Bretagne, sont dirigés par une assemblée de Lords et de Ladies ; le peuple doit donner 10 ans de vie dans des conditions de travail et de vie misérable – autant dire celles d’esclaves à leur service : domestiques, ouvriers, travailleurs agricoles… Les familles de lords sont dotées d’un « Don », qui leur donne un pouvoir immense sur les autres : ils sont capables de destruction et de création à grande échelle, de tuer et de guérir à distance par le seul pouvoir de leur volonté.

L’autre originalité de la série est qu’elle met en scène non pas un adolescent et quelques-un/es de ses amie/es, mais une famille : le père et la mère, une fille de 18 ans, un garçon de 16 ans, une fille de 10 ans. L’ainée des enfants, Abi, a eu la bonne idée de demander à accomplir ses années tôt, avant de commencer ses études de médecine, pour les accomplir avec sa famille dans ce qu’elle croit être une bonne place : au service de la famille la plus puissante du pays, dans un luxueux et immense domaine à la campagne. Son souhait est réalisé, en partie : Luke, son frère est refusé au dernier moment et part travailler comme ouvrier dans une banlieue de Manchester. Tandis qu’Abi découvre que ces êtres supérieurs qui la fascinaient sont des monstres, Luke fait la dure expérience de la cruauté de ce monde du travail, mais se fait aussi des amis, devient adulte et fait des choix. Quant à la plus jeune, Daisy (10 ans) elle semble promise à un destin doré mais aussi à la solitude et à l’isolement.

Une révolution en marche vite fracassée, des tortionnaires impitoyables, des magies et des miracles, des intrigues… On ne s’ennuie pas à suivre les aventures des deux familles, maitres et esclaves et des deux camps, lords et gens du peuple.

Où tu vas comme ça ?

Où tu vas comme ça ?
Gilles Bizouerne, Bérangère Delaporte
Didier jeunesse, 2018

Une autre petite fille dans la forêt

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille marche dans la forêt. Elle n’a pas de vêtement rouge, va retrouver son père et non sa grand-mère, mais elle rencontre pourtant le loup qui la convainc de faire le chemin avec lui…
Mais l’histoire bifurque aussitôt : le loup et la petite fille rencontrent une sorcière, les trois rencontrent un ogre, etc.
Ce conte en randonnée propose une chute qui sera inattendue pour le jeune lecteur  – mais qui est dans la tradition d’un grand nombre d’albums (par exemple C’est moi le plus fort de Mario Ramos). Il propose une revue des personnages des contes, avec leurs stéréotypes, et joue sur les peurs enfantines avec efficacité à défaut d’originalité, tout en les désamorçant, montrant ces monstres en compétition et en lutte dans le dos de l’héroïne.
Les dessins fourmillent de petits détails amusants et ces monstres sont monstrueux à souhait tandis que la fillette est rassurante par ses expressions railleuses, sur son chemin linéaire et simple.

Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac

Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac
Pierre-Marie Beaude
Gallimard jeunesse, 2018

Lancelot à livre ouvert

Par Anne-Marie Mercier

Pierre-Marie Beaude était doublement qualifié pour écrire une suite des aventures de Lancelot dans une collection de littérature de jeunesse, tout d’abord parce qu’il est lui-même un excellent auteur dans ce domaine, et ensuite parce qu’il est aussi un adaptateur de romans de Chrétien de Troyes (Yvain, Lancelot, parus dans la collection « Folio junior. Textes classiques »). Il connait les ressorts des aventures et l’univers dans lequel elles se déploient, ni tout à fait archaïque comme dans la tradition arthurienne, ni tout à fait moderne, entre paganisme et chrétienté, entre sauvagerie et courtoisie.

Ainsi, Lancelot n’est pas mort… Il est parti incognito, comme il était arrivé, et s’est réfugié en terres d’Irlande où il a eu une nouvelle vie, une nouvelle famille, sous le nom de Robert de Laomer. Mais le passé, lui, n’est pas mort et vient introduire la tragédie dans cette vie paisible et cachée.

Lancelot part sur les routes pour retrouver le traitre qui a profité des incursions vikings sur les côtes pour faire détruire son château, assassiner sa famille, enlever sa belle-fille… Morgane est sur ses traces, et d’autres avec elle. Pendant ce temps, la belle-fille de Lancelot-Laomer, prisonnière des vikings, cherche à s’enfuir (on pense au beau roman de P.-J. Bonzon, Le Viking au bracelet d’argent, 1957) et à sauver ceux qui parmi les captifs des nordiques sont devenus ses amis.

Les trajets vers la Scandinavie, Le Groenland, l’Aquitaine, Venise (où l’on rencontre Marco Polo, l’action se passant au XIIIe siècle), le Mont Saint-Michel, la Mer d’Irlande plusieurs fois traversée, montrent un monde ouvert où l’on se fraie un chemin malgré les nombreux obstacles (bandits, inquisiteurs, ennemis de toute sorte…). C’est aussi un monde où les connaissances circulent, où les mondes se croisent (celui de la science et de la magie, celui de la religion et des saltimbanques), et où les jeunes gens se cherchent, cherchent leur voie, leur amour, leur idéal, leur destin, à la poursuite de l’ombre mythique du grand chevalier. La langue du récit est belle et souple, teintée parfois de termes anciens savoureux qui évoquent la tradition de Chrétien de Troyes, juste ce qu’il faut pour en avoir le sel, et pour avoir une furieuse envie de relire les aventures du jeune Lancelot et tout le cycle arthurien.

 

Ma Sœur est une brute épaisse

Ma Sœur est une brute épaisse
Alice de Nussy, Sandrine Bonini
Grasset jeunesse,  2018

Fraternité renversante

Par Anne-Marie Mercier

De deux personnages, l’un est rêveur, câlin, aime les livres, le calme, n’aime pas l’eau froide, les éclaboussures…, l’autre est tout le contraire : brise-tout, agité, hardi, brutal. On pourrait imaginer, si on n’avait pas lu le titre, que le premier est une fille et le second un garçon. Et pourtant, c’est bien la petite fille qui est, d’après son frère aîné, une « brute épaisse ». Voilà les stéréotypes de genre bien mis à mal, tandis que la situation des aînés qui doivent supporter un frère ou une sœur plus jeune sont ici bien défendus. Puisqu’on est en littérature « pour » la jeunesse, qu’on se rassure, le consensus apparaît à la fin de l’album et de la journée : avec l’histoire du soir, lue par le grand frère, la petite fille calme ses cauchemars, et son frère fond de tendresse… pas longtemps.
Les illustrations sont acidulées comme des bonbons. Sur fond beige, les personnages et les objets se détachent avec des couleurs contrastées, parfois « fluo ». Si la fille est souvent en jupe, porte du rose, a les cheveux longs, elle est aussi souvent en premier plan, en déséquilibre, en mouvement. L’album est organisé en doubles pages et joue sur la pliure ; elles montrent à gauche le garçon seul, tranquille, et sur la page de droite, la sœur, ou les deux – l’un dérangé par l’autre. La double page centrale montre un renversement de situation, niant la pliure : le garçon habillé en super héros poursuit sa sœur dans la moitié supérieure, et est poursuivi par elle dans la moitié inférieure. L’image de l’histoire du soir qui gomme elle aussi la pliure est la seule à les montrer vraiment réunis sur une double page.
Amis, ennemis, collés et séparés, les frères et sœurs sont bien illustrés dans ce bel album.

Le Voyage

Le Voyage
Caroline Pelissier, Mathias Friman
Seuil jeunesse, 2018

Safari chez les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Trois amis sont las de philosopher en rond et décident de mener un voyage d’exploration afin de combler les lacunes de leur encyclopédie et rapporter à leur Académie de nouveaux savoirs.
Récit d’exploration à la manière des Derniers géants de François Place ?  Pas vraiment, car ces personnages sont un lion, une girafe et un hippopotame. Ils quittent leur savane dans le ventre d’un grand cétacé, qui vole… grâce à un assemblage de ballons ! Ils partent ainsi  à la recherche d’un être fabuleux… l’enfant.
Arrivés à Paris, ils enquêtent discrètement en se mêlant à la population d’un zoo. Ils découvrent ainsi, par l’expérience autant que par les témoignages des autochtones (les animaux du zoo), les mœurs de ces curieux animaux. On retrouve le renversement opéré par Alain Serres : si celui-ci l’avait fait de manière plus radicale et permettant de remettre en cause le regard porté par l’enfant sur l’animal — et l’usage des animaux dans les classes, dans Le Petit humain, cet album en propose une version rieuse et distanciée.
Les dessin à la plume avec quelques rehauts de couleurs sont d’une grande finesse, pleins de gaieté et de sérénité.

 

 

 

La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.

Hyper bien

Hyper bien
Fred Fivaz
Editions du Rouergue, 2018

Eloge de la dispersion

Par Anne-Marie Mercier

Charles est dans son transat, et tout à coup une envie le prend : aller faire du canoë. Charles est à la rivière et, tiens, il a envie d’une glace, tant pis pour la canoë. Charles est arrivé devant la glacier, mais il décide tout à coup de construire une cabane… etc, jusqu’au dernier désir, ce lui de faire une sieste, qui le ramène au point de départ. Ronde des désirs, liste des choses agréables à faire, fantaisie des images qui montrent le personnage – silhouette rouge étrange – passer devant des bribes de décors et des objets qui lui ressemblent. C’est hyper surprenant, et séduisant.