Les Animaux de l’arche

Les Animaux de l’arche
Kochka, Sandrine Kao
Grasset jeunesse, 2017

Des images contre la terreur

Par Anne-Marie Mercier

Sous les bombes, neuf personnes vivent dans une cave, on ne sait depuis combien de temps, « des semaines en tout cas ». Il y a un couple et ses deux enfants (un garçon, trisomique, et une fille), un veuf et son fils, une institutrice à la retraite, un étudiant amoureux d’une jeune fille vivant dans l’immeuble d’en face, une vieille dame totalement perdue, bref, des échantillons d’humanité. L’institutrice a une idée pour passer le temps : recréer l’arche de Noé en représentant ses animaux sur les murs de la cave.

L’activité générée par cette idée (trouver les images qui les représentent, dessiner, découper, coller, graffer…) alterne avec différents récits, celui du père des deux enfants qui récite tous les soirs le début du Livre de la jungle, une sortie vers l’immeuble voisin, des conversations, une histoire d’amour. Pendant ce temps, les animaux prennent vie lorsque les humains dorment et l’on ne sait plus bien qui protège qui. L’art sauve, comme la fiction, surtout lorsqu’ils sont mis en œuvre dans l’entraide.

C’est un très beau récit de douleur et d’espoir, pour une Bible laïque des temps modernes.

Un Mouton au pays des cochons

Un Mouton au pays des cochons
Alice Brière-Haquet, Pénélope Paicheler
Amaterra, 2018

Fable moderne

Par Anne-Marie Mercier

Sur un thème bien connu, celui de la différence et de la tolérance nécessaire, que le regretté Ungerer avait magistralement illustré dans Flix, cette fable déroule un fil a priori peu original : le mouton ostracisé finit par se faire accepter en se montrant généreux. Mais au-delà de ce thème convenu, cet album surprend par sa peinture amère du monde comme il va – au pays des cochons, s’entend : la méchanceté gratuite à l’égard de celui qui est différent s’exprime par mille vexations. Martin – son voisin –, la boulangère, le kiné, les enfants… toute la ville rejette ce corps étranger.

La situation n’est pas renversée du tout au tout par un exploit du héros (comme dans Flix ou dans Le Problème avec ma mère de Babette Cole) : lorsque Martin fait une mauvaise chute dans la rue, dont il peine à se relever, boueux, ses vêtements déchirés, la dureté des habitants de ce pays s’exerce cette fois contre lui ; tous le regardent de travers ou se moquent de lui ouvertement. Seul le mouton lui tend une patte secourable.

Ils partent ensemble et Martin découvre les mauvais traitements infligés à son nouvel ami. Ils se découvrent des goûts communs, même si des différences demeurent, et cette amitié fait que la vie devient plus douce, comme le remarquent les agneaux : « Bien sûr avec un ami, la vie de papa est bien plus sympa. Et s’il y en a que ça ennuie, eh bien tant pis : qu’ils aillent faire leur tête de cochon ailleurs que sur notre paillasson. »

L’histoire est racontée par mouton fils, qui fait des vers de mirliton et ne prend pas les choses au drame ; c’est comme ça et voilà. C’est une fable douce-amère dont les illustrations montrant des cochons de tous âges et de toutes conditions, habillés et se comportant comme des humains très ordinaires, font sourire tout en posant la question de la ressemblance de ce monde avec le nôtre.

Le Jour où je suis devenu un oiseau

Le Jour où je suis devenu un oiseau
Ingrid Chabbert, Guridi
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2017

L’amour donne des ailes

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant est amoureux. Celle qui l’aime ne le voit pas et ne s’intéresse pas à lui, mais elle aime les oiseaux. Alors, lui aussi les regarde, tente d’en devenir un, se déguise, ne quitte plus ses ailes, jusqu’à ce que le miracle arrive et qu’un tendre geste le dépouille de son costume. C’est une histoire toute simple d’apprivoisement, racontée avec un ton sérieux comme il se doit et peinte en quelques traits qui suffisent à dire l’action et l’émotion.

La Prophétie de Dysplasia

La Prophétie de Dysplasia
Caroline Pistinier
Kaléidoscope, 2018

L’espérance comme combat : médecine et fiction

Par Anne-Marie Mercier

Manifeste, belle histoire, cet album est les deux à la fois. Il évoque une maladie rare, la « maladie de l’homme de pierre » ou F. O. P. (Fibrodysplasie ossifiante progressive) et nous raconte avec des dessins charmants, aux teintes douces et au traits délicats, l’histoire d’une princesse à qui, à sa naissance, une méchante sorcière, la vieille Dysplasia a jeté un sort : l’enfant a pour destin de finir transformée en statue. L’entourage, les parents (le roi et la reine), le grand frère (le prince) s’interrogent sur le sens de cette malédiction jusqu’au jour où ils constatent qu’en effet, la petite fille se rigidifie. Le royaume est en émoi et lorsque l’on apprend qu’une plante, la graine de Clémence, peut sauver l’enfant, tous se mettent en route pour affronter la sorcière et trouver la plante. L’équipe de chercheurs qui travaille sur la dysplasie est dénommée « Clementia ».
Ce conte, adressé en priorité aux enfants atteints de cette maladie et à leur famille, parle à chacun de la nécessité de garder de l’espoir, et de l’attente face aux lenteurs mais aussi aux progrès de la recherche médicale. Souhaitons à Clementia la pugnacité et l’inspiration du petit prince qui triompha de la sorcière – espérons qu’elle triomphera un jour comme lui.

Foot mouton

Foot mouton
Pablo Albo, Guiridi
Didier jeunesse, 2018

Scoops

Par Anne-Marie Mercier

Première nouvelle, les moutons savent compter – le troupeau est composé de 71 individus. Deuxième nouvelle, quel que soit le nombre qu’on est, si c’est un chiffre impair, on peut jouer au foot, car cela fait deux équipes et un arbitre. Quant au ballon, c’est une pelote de laine (rouge, éclatante dans ces pages où presque tout est gris, noir ou blanc).
A partir de ce scenario, tout est possible mais pas la partie prévue : tout se ligue contre eux pour empêcher la partie, même le loup…
Scoop final : le foot serait d’abord et surtout un jeu, et non une compétition. Cet album en offre une belle démonstration.

Chevalier Ned et les braillards

Chevalier Ned et les braillards
Brett et David McKee
Kaléidoscope, 2017

Des vertus de l’harmonie

Par Anne-Marie Mercier

Un roi, une mission, un chevalier et le tour est joué : Ned, parti chasser ceux qui saturent le pays de leurs hurlements part dans les bois ; il trouve successivement un troll, une sorcière, un loup, quelle coïncidence ! Eh bien contrairement à ce qu’on voit dans de nombreux ouvrages qui font de la salade de contes un argument de vente, ici, la coïncidence est dénoncée et Ned apparaît bien comme ce qu’il est : un gros naïf : ces personnages se sont donné le mot pour lui tendre un piège dans le bois car ce sont eux les braillards.

Ned sort de l’épreuve par le chant : l’harmonie subjugue les sauvages, comme dans la chanson.

Ce n’est pas le meilleur McKee, mais difficile de rivaliser avec les chefs d’œuvre d’antan ! Les monstres sont affreux à souhait, Ned impassible comme il se doit.

Newton et la confrérie des astronomes

Newton et la confrérie des astronomes
Marion Kadi et Abram Kaplan, Tatiana Boyko
Les Petits Platons, 2018

Le rêve de Newton

Par Anne-Marie Mercier

Faire découvrir à de jeunes lecteurs les grandes figures de la physique cosmique et leurs théories est une tâche qui pourrait sembler un peu trop ambitieuse. Pourtant, Marion Kadi et Abram Kaplan s’y sont essayé et ont créé un petit livre beau, inventif et réussi qui réunit les figures de Newton, Kepler, Copernic, Galilée, Ptolémée (qui est ici une femme, tiens ?), réunis en confrérie sur la lune. Ils débattent de leurs théories sur la gravitation, la pesanteur, la gravité, la densité, les comites, le système des planètes, etc. dans des dialogues percutants, brefs, et souvent drôles.

Pour arriver sur la lune, Newton et son ami Haley voyagent par différents moyens, un peu comme Cyrano de Bergerac (le « vrai », ou plutôt le narrateur de son livre, États et empires de la lune) :  comme Alice, passant à travers le cœur de la terre et au-delà (où l’on rencontre le pingouin des antipodes), avec une catapulte, en bateau sur les tourbillons (au passage, on rencontre Descartes et Leibniz), ou accroché à une comète…

Poétique, scientifique, plein d’humour, c’est un régal d’intelligence et de beauté. Les couleurs éclatantes rappellent parfois que Newton a inventé l’optique, comme on le voit au début du livre. Le fond de ciel nocturne constellé de planètes ou d’objets insolite donne envie de s’y promener.

 

Calpurnia

Calpurnia
Daphné Collignon, d’après le roman de Jacqueline Kelly
Rue de Sèvres, 2018

Un nouvelle vie pour un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Daphné Collignon s’est emparée du personnage du roman de Jacqueline Kelly sans se laisser impressionner par les illustrations existantes (celles des couvertures – Calpurnia est une série) et a créé une jolie silhouette, une brunette dynamique et sympathique, au milieu d’une fratrie composée par ailleurs de garçons. Son rapport à la nature, son rapport à son grand-père, tout cela est très charmant et narré avec poésie.

On assiste à la naissance d’un esprit scientifique, né de l’observation de petites choses, de patience, et d’indépendance, et à des exercices d’affirmation de soi, face aux garçons mais aussi aux amies plus timorées. Calpurnia est une belle héroïne qui incarne l’émancipation des jeunes filles par la connaissance à la fin du XIXe siècle.

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »
Lincoln Peirce

Gallimard jeunesse (folio junior), 2017

Amis/ennemis de toujours et d’hier

Par Anne-Marie Mercier

 

Lorsqu’on est chargé de servir de mentor à un nouvel élève tout juste débarqué au collège, on doit faire face à de nombreux défis : le protéger des brutes auxquelles on ne sait pas résister soi-même, le renseigner sur les difficultés (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves fourbes…), mais aussi le supporter, même si on le trouve insupportable et si on n’a rien en commun : voilà le défi de Nate, qui s’en sort plutôt bien grâce à son amie Dee-Dee (vive les filles !) après bien des dérapages.

Un autre sujet est abordé en parallèle : l’anniversaire du collège, et la découverte du journal illustré d’une élève qui le fréquentait cent ans plus tôt. Cela permet d’informer les jeunes lecteurs sur ce qu’était l’éducation autrefois (plutôt plus sévère et très austère), sur les changement et les invariants (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves fourbes… et humour des élèves dessinateurs).

Les Cités obscures, livre 2

Les Cités obscures, livre 2
François Schuiten, Benoît Peeters
Casterman,
2018

« Bloc ici-bas chu d’un désastre obscur »…

Par Anne-Marie Mercier

 

Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters font partie du patrimoine européen (et peut-être mondial) de la bande dessinée : ce qu’on peut désigner sous le nom de « série » bien que les choses soient plus complexes (onze albums publiés, à partir de 1983), propose une rêverie architecturale évoquant à la fois la beauté et la grandeur des villes, leur monstruosité et leur fragilité. Ces villes sont souvent nées de projets portés par l’Hubris, la démesure (comme celui de le tour de Babel) ou la soif de pouvoir, mais aussi parfois par des idéaux esthétiques, politiques et sociaux qui font la grandeur de l’homme.
Tous ces récits, sous la forme de fables fantastiques se déroulent dans des
univers parallèles qui communiquent parfois avec notre monde, mais ont toujours un rapport avec celui-ci. « La Tour » évoque tout à la fois la tour de Babel et l’Italie de la renaissance (à travers l’architecture des étages élevés et à travers les personnages : le « mainteneur » maçon Giovanni et la belle Milena – et peut-être la Prague de Kafka à travers elle ?) puis par un saut dans le temps, les guerres européennes du XIXe ou XXe siècle ; « La Route d'Armilia » nous fait voyager vers le grand nord à bord d’un zeppelin, tandis que tout au long de leur voyage les personnages voient sous leur vaisseau Brüssel envahie par des lianes à croissance fulgurante, Bayreuth désertée de ses habitants, Kobenhavn aux mille tours menacée… Dans "Brüsel", on découvre la folie d’un projet immobilier (proche de celui qui a détruit une partie de l’ancienne ville du même nom) et la catastrophe qui va engloutir la ville sous les eaux. "Le Dossier B", qui reprend des éléments d’un faux documentaire produit pour la télévision en 1995. "Les Chevaux de Lune", récit sans texte, est plus directement orienté vers un jeune public (il est du moins paru en 2004 dans une collection qui leur est destinée, les « Petit Duculot », toujours chez Casterman et "La Perle", jolie réécriture de la « Princesse au petit pois » dans un univers qui fait penser Monaco du prince Albert et Grace Kelly (voir le film d’animation, qui suit plus fidèlement le conte et ne donne pas à la mère du prince le mauvais rôle) .

Des dossiers permettent de mieux comprendre l’architecture imaginaire (à tous les sens du terme) de cet ensemble : l’inspiration d’artistes comme Bruegel et Piranèse (les Prisons), Orson Welles (qui a servi de modèle à la figure de Giovanni) ; une « encyclopédie des transports présents et à venir » montre les prototypes qui ont servi à la dynamique des déplacements. Enfin, ce lourd et épais volume, comme les autres (4 volumes parus) est une pierre essentielle à l’édification de l’ensemble,