Peurs du soir

Peurs du soir
Laurie Agusti
La Partie 2024

La nuit, théâtre d’ombres…

Par Michel Driol

L’illustration de couverture donne bien à voir ce qui va se jouer dans cet album : une chambre sombre, où on devine une armoire où sont sagement rangés les vêtements, une porte entrouverte par laquelle se faufile un rai de lumière et la patte griffue, verdâtre, d’un monstre tapi, prêt à avancer…  Puis la première illustration nous montre la même chambre, lumineuse et claire, à l’heure d’aller au lit. Suivent les préparatifs : la vérification des issues de secours, des cachettes potentielles, la pose d’obstacles et l’extinction de la lumière, porte légèrement entrouverte pour laisser pénétrer un rai de lumière. Viennent alors les peurs. Celle d’une araignée géante. Puis cette ombre qui passe devant la porte, est-ce un ogre ? Reste alors à compter les moutons pour tenter de trouver le sommeil. Mais la nuit est peuplée de cauchemars : tentacules, pattes gigantesques, griffues, grenouilles, hiboux et autres animaux finissent par prendre possession de tout l’espace…

Les albums sur la peur, et en particulier sur les terreurs nocturnes pourraient constituer un genre à part entière en littérature jeunesse. Ils renvoient aux peurs de la nuit qui affectent nombre d’enfants, et, sans doute, plus largement, aux peurs inhérentes à l’homme dont la littérature fantastique ou les tableaux de Pieter Bruegel l’Ancien se sont largement fait l’écho. Cet album aborde cette thématique avec beaucoup d’originalité et de réussite. On retrouve l’enfant narrateur, dont les propos sont sagement écrits en bas de page, sous l’illustration, confronté à une autre voix, qui provient de la pièce à côté, voix écrite en lettres capitales, trop grandes pour tenir sur la page. Voix d’un sur-moi ? Voix des parents, voix qui ordonne, qui impose un cadre, des ordres qui s’opposent au désordre mental de l’enfant. Ce désordre est remarquablement montré par les illustrations, dont la ligne graphique claire et rassurante du début devient vite espace inquiétant, espace noir et gris comme tranché par la ligne jaune du rai lumineux dans un cadrage très hitchcockien. Les choses commencent à se brouiller, à l’image de cet état de semi conscience qui précède le sommeil, et se superposent l’espace de la chambre, l’espace de l’école, un terrain de jeu. Si les moutons qu’on compte s’alignent sagement, les chiffres peu à peu se mêlent, s’emmêlent, jusqu’à la chute de l’album, qui n’a rien d’apaisant, contrairement à nombre d’albums. Après la dernière phrase, pleine de tranquillité, « C’est bon, je peux dormir » suivent trois doubles pages terrifiantes, fantastiques, montrant l’irruption des monstres qui finissent par envahir la chambre, les rêves, l’imaginaire de l’enfant.

Remarquons aussi la dramaturgie qui préside à la construction de cet album, et au regard qu’il nous fait porter sur cet enfant qui dresse le plan de sa chambre, pour vérifier les cachettes possibles, les issues de secours : voilà qui ressemble fort aux schémas d’évacuation des bâtiments publics, ou aux exercices conduits, en classe, dans le cadre des protocoles en cas d’intrusion. Si l’on peut sourire de le voir appliquer ainsi ces consignes de sécurité, on peut aussi s’inquiéter de ce qu’elles peuvent causer comme dommages dans l’esprit d’un enfant. Cette sombre menace qui pèse sur la chambre est peinte dans des grisailles et des formes qui, pour un adulte, ne peuvent qu’évoquer Guernica. Et tout cela culmine avec les monstres animaux omniprésents, comme pour dire, aux enfants comme aux adultes, que les peurs sont là, qu’on ne peut les éviter, quelles que soient les précautions qu’on prend, les rituels rassurants qu’on met en œuvre.

Se tenant sur une ligne étroite entre la drôlerie et le fantastique, cet album ne cherche pas forcément à rassurer bêtement, à apprendre à terrasser les monstres, à lutter contre les peurs de la nuit. Il dit plutôt qu’elles sont là, et qu’il faut vivre avec, même si elles ne sont que le fruit de notre imagination.

Tomber 8 fois se relever 9

Tomber 8 fois se relever 9
Frédéric Marais
HongFei, 2024

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort

Par Laure-Hélène Davoine

Avant d’être blessé dans les tranchées en 1915, Eugène Criqui était boxeur. Après la guerre, il reprendra les combats malgré sa « gueule cassée » et à force d’entraînements, parviendra à devenir champion du monde des poids plumes.
Cet album retrace librement son histoire, une histoire vraie, et son combat pour retrouver sa place et sa dignité. C’est une histoire de courage, de persévérance et de ténacité qui retrace le chemin d’un homme à l’apparence détruite qui n’a pas voulu s’avouer vaincu.
Cette histoire, Frédéric Marais nous la conte en peu de mots, dans un style épuré et efficace, et laisse la part belle aux images. Visuellement, c’est un album très marquant, où on se retrouve totalement immergé dans des grandes images en pleine page. L’album est construit de manière presque cinématographique avec des cadrages variés et des jeux d’ombres. Le travail sur les couleurs (quatre couleurs uniquement : bleu, corail, noir et blanc) et sur les contrastes est absolument incroyable. On sent que chaque détail a été travaillé, que rien n’a été laissé au hasard pour accompagner ce combat d’un homme brisé pour se relever.
Le corps d’Eugène est très présent dans cet album : ses jambes devant les barbelés des tranchées ou face aux gratte-ciel de New-York, un gros plan sur son torse lorsqu’il se décide à remonter sur le ring et ses yeux, surtout ses yeux. L’auteur nous fait plonger dans les yeux d’Eugène à trois périodes clés de son histoire : dans le regard innocent du bleu arrivant dans les tranchées, dans le regard terrifié de l’homme se réveillant au pavillon des têtes cassées, puis dans le regard serein et volontaire de l’indestructible boxeur. Ce regard vous hantera longtemps.

L’Amour géométrique

L’Amour géométrique
Victoria Kaario – Juliette Binet
Rouergue 2024

Lorsque l’enfant parait

Par Michel Driol

L’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur, on le sait bien, est sujet de bouleversements pour de nombreux enfants. C’est un thème abondamment traité en littérature pour la jeunesse. L’Amour géométrique l’aborde, à sa façon, par le biais du récit, page de gauche, par le biais d’illustrations très géométriques, pages de droite, fruit d’une nouvelle collaboration entre Victoria Kaario et Juliette Binet (voir le Temps est rond, au Rouergue également)

Le récit évoque d’abord le réaménagement de l’espace, la peinture de la nouvelle chambre, des bruits et des odeurs bien dérangeants pour Céleste Après un temps au parc, c’est le retour, le repas de crêpes sucrées, puis la nuit au cours de laquelle Céleste fait un drôle de rêve. Réveillée, elle réorganise à sa façon l’appartement, envahissant le salon de ses jouets, et la chambre du bébé de son linge. Retour à l’ordre, après un gros câlin, pour comprendre qu’il faut une bonne place pour les choses, et qu’il y a assez de place dans la maison.

C’est un récit facile à comprendre, très explicite, qui évoque bien les émotions, les sentiments, les actions d’une petite fille que la venue d’un petit frère inquiète, qui cherche à s’accaparer tout l’espace de peur de perdre l’amour de ses parents dans le grand chamboulement qui affecte la maison et la désorganise.

C’est bien là que les illustrations prennent le relai, pour montrer grâce à des figures géométriques l’ordre menacé par le désordre. Globalement, chaque illustration est divisée en quatre rectangles de même taille, de couleurs différentes, comme représentant quatre des pièces de la maison, dont le jaune de la chambre de Céleste. Puis on voit comment, par des triangles, les meubles sont déplacés dans el salon bleu, tandis que des triangles – agressifs – envahissent de bleu piscine le gris du bureau, devenant ainsi la nouvelle chambre du bébé. Mais ce bleu envahit sournoisement toute la maison, à l’image du futur bébé qui envahit l’esprit de Céleste. Promenade et jeux au parc, comme un chemin jaune. Retour à la maison, devenue grise, avec une grosse crêpe ronde et jaune au milieu. Des ronds, des triangles jaunes matérialisent l’envahissent de la maison par Céleste, tandis que les images finales associent les ronds, les triangles, le jaune et le bleu, pour montrer une nouvelle organisation, et correspondent à la chute du livre : Tout est en ordre, même si tout a bougé.

C’est à la fois très conceptuel, et très évocateur pour dire les bouleversements de l’espace  et la stabilité de l’amour  sans avoir recours aux traditionnels petits cœurs… Ces figures géométriques disent leur permanence et leur stabilité, malgré leurs réarrangement. Elles invitent aussi à l’accueil du nouveau, montrent qu’il y a place pour lui aussi. Les enfants s’étonneront sans doute de ces figures, les compareront, les exploreront… dans une démarche d’appropriation d’un art  plus abstrait que ce qu’on leur propose habituellement, un art qui tient aussi, quelque part, du jeu, et ce d’autant plus que le format de l’album, ses pages cartonnées le destinent aux plus petits.

Céleste en jaune, Ernest en bleu, comme un double écho à Ernest et Célestine et à Petit Bleu, Petit jaune… Comme une façon d’inscrire ce bel et original album sous le double patronage symbolique de Gabrielle Vincent et de Leo Lionni, deux auteurs dont il partage les valeurs.

Les Printemps

Les Printemps
Adrien Parlange
La Partie, 2022

Année après année, l’ éternel retour

Par Anne-Marie Mercier

Ces printemps, au pluriel, ce sont ceux que le narrateur a vécus et dont il se souvient, depuis ses trois ans jusqu’à ses 85 ans, moment où il peut affirmer « je n’ai jamais autant aimé le printemps ». Chaque double page présente une phrase à droite, sur la « belle page »,  alors que l’image est à gauche, choix inhabituel : le texte est ainsi mis en avant malgré sa brièveté.
C’est que chacun des souvenirs évoqués est important : le premier souvenir, le premier fruit cueilli, la première peur, le premier amour, la première trahison, le premier grand voyage, le premier travail, jusqu’à la naissance d’un enfant et la répétition avec lui des étapes vécues. S’y ajoutent les liens d’amour. Dans les images esquissées au trait sur des fonds unis monochromes de différentes couleurs, on voit s’inscrire la silhouette de la mère, du père, du grand-père, de l’enfant, de l’épouse, etc.
L’album cartonné avec des découpes pourrait faire penser qu’il est principalement destiné à de très jeunes enfants, ce n’est pas le cas : il s’adresse à tous les âges. Les uns y verront ce que leurs parents ont parcouru, d’autres y trouveront un récit de leur vie, d’autres verront les étapes parcourues et celles qui restent à venir, avec un même esprit de sérénité et d’acceptation de ce que chaque printemps apporte ou enlève. Les étapes de la vie sont de plus choisies sans trop de conformisme : des expériences apparemment minimes étant mises sur le même plan que les étapes de la vie habituellement mises en avant. C’est ainsi une belle approche de ce qui peut composer une vie humaine.
La subtilité du jeu des découpes fait qu’on peut lire le livre à tout âge et de différentes manières. On peut l’aborder de façon linéaire ou en mettant en parallèle des expériences proches : les pages liées au grand-père, quoique éloignées sont ainsi rapprochées, comme celles de la rencontre avec un serpent, etc. Les parties évidées mettent en évidence sur plusieurs pages un même détail, l’avant dernier étant celui qui représente une main d’enfant tenant une main d’adulte, et le dernier faisant le lien entre la première et la peut-être dernière fraise sauvage (hommage à Bergman ?). Toute une vie en printemps, bellement et discrètement évoquée dans ce bel objet subtil à découvrir encore et encore…

Samedi matin, Rue des Colibris

Samedi matin, Rue des Colibris
Julie Bouchard – Olivier Chéné
D’eux 2024

Vide grenier

Par Michel Driol

C’est jour de vide-grenier, ce samedi, rue des Colibris. On assiste à l’éveil de la rue, à l’installation des stands, à l’arrivée des chalands de 7h30 à 9h10.Lucas a rejoint Simon chez lui et tous deux, argent en poche, partent à la recherche de quelque chose, non sans avoir gratouillé le cou de Paul, le chien. Ils résistent aux tentations, billes ou capes de super héros, jusqu’à trouver un landau. Un landau pour promener Paul, le chien, devenu paralysé.

C’est un récit à chute : on se demande ce que les deux garçons recherchent obstinément parmi tous les objets nommés par le texte, et révélés par les illustrations.  Deux garçons mus par une généreuse intention qui montrent bien leur amour pour le vieux chien, inscrivant ainsi l’album dans cette thématique du lien entre enfants et animaux. Mais l’album vaut aussi pour ses qualités narratives, sa façon de maintenir le suspense tout au long des pages, y compris au moment où Lucas annonce sa découverte. Je crois que j’en ai trouvé une... Une quoi ? se demande le lecteur, parmi tous les objets montrés par l’illustration. Puis on se pose la question de la destination de cet objet insolite, avant de tout comprendre. Avec rigueur, l’album fait alterner des doubles pages de plan général de la rue, qui permettent de faire avancer l’heure,  avec des doubles pages où avance le récit. Les premières doubles-pages posent le cadre du récit : l’automne, au vu de la couleur des arbres, un quartier résidentiel de petits pavillons, quartier dont on va petit à petit découvrir l’ambiance conviviale.  Ces doubles-pages s’enchainent avec une dynamique très cinématographique, d’abord des plongées, vues aériennes, qui se resserrent de plus en plus, puis on descend au ras du sol, dans des plans de plus en plus rapprochés sur les objets en vente, avant de repartir en plan plus large et de finir sur plan très large. Alternent avec ces doubles pages les pages qui assument le récit, un récit alerte, dialogué, écrit en phrases courtes à l’image de l’excitation des deux héros, de leur quête, phrases plus longues pour dire les doutes, les envies… Cerise sur la gâteau, à la fin du livre, un cherche et trouve invite à parcourir les stands – et les pages – pour y retrouver 9 objets typiques d’un vide grenier.

Un album qui donne envie de partir s’installer Rue des Colibris, pour tirer profit de l’ambiance chaleureuse de la rue, de la bonté et de générosité

la générosité qui semblent animer  tous ses résidents, et qui culmine dans la joie retrouvée des deux amis et du chien en promenade.

Mes deux chez moi

Mes deux chez moi
Amélie Antoine / Edith Chambon
Casterman 2024

Chez elle, chez lui…

Par Michel Driol

La page de garde dit tout : un labyrinthe dessiné au crayon de couleurs, embrouillé à souhait, avec d’un côté maman, de l’autre papa, et au milieu moi. Suivent alors deux semaines type de la vie de la narratrice, une petite fille, d’abord chez sa mère, puis chez son père. D’un vendredi à l’autre, avec une double page par journée, indiquée sur l’onglet à gauche, comme sur un agenda, pour montrer le temps qui passe et les rituels immuables.

Deux semaines qui montrent avec tendresse les différences entre les modes de vie des deux parents, mais jouent aussi sur les répétitions des rituels : vendredi soir, l’arrivée, et le même regard sur la crainte des changements et le plaisir rassurant de retrouver les lieux inchangés, activités différentes du samedi et du dimanche, mais identiques à chaque fois dans chaque maison, le lundi à l’école, l’absence de l’autre parent ressentie douloureusement le mercredi, le dernier plaisir du jeudi soir et le départ du vendredi matin, avec, à chaque fois, un mot laissé au parent qu’on quitte, une liste de choses à ne pas oublier, avec les erreurs d’orthographe si  vraies et si touchantes de la fillette.

C’est un album optimiste et drôle pour dire le quotidien vécu, les émotions, les plaisirs et les troubles  ressentis par des enfants lors d’une situation de garde alternée, lorsque tout se passe bien, et que les deux parents sont aimants et attentifs au bien-être de l’enfant. C’est l’importance des petits rituels qui se répètent, donnent de la stabilité dans une situation qui peut vite être déstabilisante.  Le récit est plein de malice, dans l’évocation des petits riens (l’œuf du jeudi soir chez papa), des évènements marquants (la dent perdue dans le jardin), ou des manqués (la confusion drôle et embarrassante faite par la mère entre la photo de classe et le carnaval…). Chaque double page, chaque situation évoquée montre la fillette au centre, non pas victime, mais à l’aise dans les deux maisons, où elle a ses repères, et, on le devine, une façon peut-être de savoir jusqu’où aller trop loin en profitant du jeudi soir, où plus de choses semblent permises… Tout cela sonne juste dans la relation décrite au sein de cette famille.

Un album dans lequel nombre d’enfants se reconnaitront sans doute, et qui, éventuellement, permettra de dédramatiser certaines situations difficiles à vivre, mais aussi un album qui montre l’importance de l’amour au sein de la famille, et l’extraordinaire capacité d’adaptation des enfants.

Nuit de chance

Nuit de chance
Sarah Cheveau
La Partie, 2023

Cent nuances de beige

Par Anne-Marie Mercier

Dès la couverture, la « couleur » est annoncée : fusain noir sur brouillards bistres, dégradés de bruns… et la première page nous fait entrer dans ce monde : « Un soir à la nuit tombée, je suis entrée dans la forêt. Et j’ai vu… »
Pages sans texte, présentant un décor de bois dans des tons de beige ou de fusain noir d’encre sur fond blanc, branches, futs… ou pages montrant un animal qui fuit, en plein mouvement, saisi sur fond blanc : un écureuil, un renard plus loin, une horde de cerfs, et enfin une rencontre, avec un sanglier. Attente, approche, magie pour finir avec le retour du texte : la chance d’un miracle.
La beauté de l’album n’est pas seulement dans son histoire, son rythme, ses traits épurés et ses couleurs aux cent nuances de beige, gris, noir mais aussi dans la révélation du secret de sa fabrication à la fin : la couleur a été posée avec des bâtons écorcés et brulés. Différentes essences ont donné différentes couleurs, presque cent, dont on a le nuancier à la fin avec les noms des arbres qui les ont fournis. Deux autres doubles pages sont consacrées aux feuilles des arbres, cette fois dessinées avec des fusains achetés, chacune avec son nom.

Ce bel album est une école de l’attention, attention à ce qu’il nous montre, à son rythme, à sa retenue, à l’émerveillement de la découverte, à la suspension du temps de la rencontre animale – un peu effrayante mais heureuse finalement. C’est aussi un éveil de l’attention à la diversité des arbres et à l’infinie variété des couleurs, des couleurs proches avec chacune leur vibration.

 

La Fourmi, l’oiseau et le vaste monde

La Fourmi, l’oiseau et le vaste monde
Niels Thorez, Valérie Michel
Éditions courtes et longues, 2021

Fable moderne

Par Anne-Marie Mercier

Vaste, cet album l’est par son format. Quant au monde… il est plus à hauteur de fourmi que d’oiseau car cette fourmi bavarde et vantarde n’en connait que sa représentation, sous la forme d’un globe terrestre qu’elle parcourt dans un salon-bibliothèque. Elle tient de grands discours à un oiseau qui s’est laissé entrainer par son bagout. Elle essaie de le convaincre qu’elle connait mieux le monde (vaste) que lui et qu’elle a beaucoup de choses à lui apprendre. Évidemment, l’oiseau ne s’en laisse pas conter et la fourmi finit déconfite, ou même plus.
On voit qu’ici sont critiqués les voyageurs en chambre, mais aussi les voyageurs qui assomment les autres du récit de leurs aventures, les voyageurs qui se contentent de cartes postales, d’itinéraires convenus, au lieu de se livrer à la belle liberté de l’oiseau au vol  sans contraintes.
La narration est faite en vers de mirliton et dans un français légèrement ampoulé mais limpide, à la manière de La Fontaine, les dialogues sont savoureux. Le caractère un peu improbable de l’histoire (soit, c’est une fable) et son côté bavard sont contrebalancés par la précision des dessins, les jeux d’échelle et la beauté des couleurs : le salon aux belles bibliothèques, le globe, mais aussi les magnifiques paysages évoqués par la fourmi (on voit alors qu’elle connait des détails qui dépassent la carte : aurait-t-elle lu les ouvrages de la bibliothèque?), donnent de la subtilité à ces confrontation entre grand et petit, carte et territoire.
Christine Moulin avait déjà rendu compte de ce joli album, dans des termes à peu près semblables, sur lietje.

Petit Square, grand amour

Petit Square, grand amour
Didier Léy, Claire Morel Fatio
Sarbacane, 2024

marche arrière, pause, avant

Par Anne-Marie Mercier

Le titre dit tout : ça se passe dans un square (sans doute parisien) et c’est une histoire d’amour. Elle est simple et pudique : deux adultes se reconnaissent pour avoir joué, enfants, dans ce square. L’une est partie, l’autre est resté. L’une dessine (l’illustratrice ?), l’autre est le gardien du square (un métier très à la portée de l’imagination enfantine). Ils évoquent le passé, leurs sentiments d’alors, qu’ils découvrent réciproques et toujours vifs, et partent main dans la main.
Le charme de l’histoire et des dessins tient au va-et-vient entre présent et passé, réel et imaginaire : si tout se passe dans le square (qui n’est pas petit, d’ailleurs), tantôt en vue d’oiseau tantôt sur une branche, tantôt au ras du sol, il y a une échappée vers le pays imaginaire dont ils rêvaient et une ouverture vers le futur, quand les protagonistes sortent du square pour aller vers leur histoire commune. En outre, l’impression de retour vers le passé et d’une histoire qui tournerait en rond est brisée par l’arrivée d’engins de chantiers : le square va être détruit, ou plutôt, curieusement, devenir une nouvelle école.
Le personnage de Raphaël laisse perplexe : le square détruit il envisage de demander à devenir le gardien de l’école. On a l’impression à travers ce personnage que l’album invite à un retour vers l’enfance plutôt qu’ à un mouvement d’émancipation. Barbara est un peu plus adulte et, contrairement à lui, en mouvement.
Le dessin est charmant, délicat, un peu dans le style de Sempé ; les couleurs pastel lui donnent de la douceur. Pas d’aventures, pas d’événement hors celui de la reconnaissance, c’est tout simple, comme le titre, et cela peut intéresser tous ceux qui ne sont pas rebuté par une légèreté qui se rapproche de la fadeur, tout un art !

 

 

Dans les poches de l’astronaute, du plombier, de l’apiculteur et des autres métiers…

Dans les poches de l’astronaute, du plombier, de l’apiculteur et des autres métiers…
isabelle Simler
Éditions courtes et longues, 2023

C’est à qui ?

Par Anne-Marie Mercier

Après avoir exploré les poches des personnages de fiction, Isabelle Simler nous propose un jeu du même type : il s’agit d’observer une double page sur laquelle, sur fond blanc apparaissent plusieurs objets. Ils sont représentés de manière réaliste, juxtaposés sans ordre apparent. Parfois il est facile de deviner à qui ils appartiennent ; certains métiers sont familiers aux enfants : chirurgienne, instituteur, apicultrice, policière… (on voit que l’auteure a songé à féminiser de nombreux noms, même si quasi rien dans les images ne suggère le genre du ou de la professionnel/le). D’autres sont moins connus (roboticienne, agent immobilier, océanologue…) ou moins faciles à deviner : pour le luthier, des objets et outils étranges, pour le chef d’orchestre, juste une baguette.
Les traits crayonnés laissent parfois la place à des représentations proches de l’hyperréalisme. C’est joli comme un trompe l’œil de collection d’objets (le musée de Lille en a un bel exemple, de Boilly, de la fin du 19e s., un autre du 17e s., de Le Motte, se trouve dans dans celui de Saint-Omer.
Tout cela présente une grande et belle variété de couleurs et de formes ; et que de jolis mots inconnus à découvrir dans la liste des outils !