La belle Course

La belle Course
Henri Meunier
Rouergue 2023

Une vie

Par Michel Driol

Un chien court après un homme qui court après un oiseau… Un enfant court après une balle… des cœurs ardents courent après l’amour… Le travailleur court après le pain. L’ancêtre court derrière ses plaisirs d’antan. L’homme et le chien, couchés sur l’herbe, regardent l’oiseau s’envoler.

Il fait irrésistiblement penser à Prévert, ce texte d’Henri Meunier, par son ton, par sa poésie liée à la répétition des mots et des structures, par son côté inventaire de personnages et de situations, mais aussi par sa façon de parler des travailleurs qui courent après le travail parce qu’ils ont faim, et par sa façon d’embrasser, en quelques pages, toute une vie, de l’enfance à la mort, avec une grande simplicité. Comment parler, avec poésie, avec humanité, des vies simples des gens de tous les jours ? Tout est là, dès la couverture, 3 âges de la vie représentés en train d’aller de la gauche à la droite, une enfant, un adulte et un vieillard, chacun à son rythme.

Avec une solide construction textuelle et graphique, l’album nous plonge d’abord dans un parc où des enfants jouent. Puis on se retrouve dans un univers plus japonisant, celui de l’amour, sous les cerisiers en fleurs. Après la traversée d’un labyrinthe végétal, c’est la ville et le travail, un univers d’adultes, que l’on retrouve à l’intérieur d’une usine à fabriquer des origamis. En sortant de l’usine, une cour où des vieillards jouent aux boules avant de retrouver un cimetière et de regarder s’envoler l’oiseau. Ce qui assure la continuité graphique d’une double page à l’autre, c’est la course du chien, de l’homme, de l’oiseau que l’on retrouve sur toutes les pages. Et l’enfant ? Avec son maillot à rayures blanches et bleues, on le suit aussi, de page en page. Mais il grandit. Jeune adulte, il embrasse une fille. Puis il vend des journaux, entre à l’usine, où il travaille. Il est moins aisé à identifier sur la page suivante, peut-être ce personnage de dos, à cheveux blancs. On l’imagine dans la tombe… La richesse de cet album vient sans doute de cette double temporalité dont les illustrations rendent compte : la course d’un homme et d’un chien, la vie entière d’un autre homme.

SI l’album s’apparente aux structures en randonnée (au sens propre et figuré), les phrases portent aussi ce mouvement de fuite en avant, avec une progression thématique assez souvent  linéaire. Entendons par là que les derniers mots d’une phrase deviennent les premiers de la phrase suivante, créant ce mouvement perpétuel d’attente de la suite, du but de la course, de sa finalité. Tout ici a son importance : les prépositions : d’abord on court après, puis, à la fin, on court derrière…, les verbes de mouvement (relancer, égarer qui accompagnent l’omniprésent courir).

Au cœur du texte, comme une pause à dimension politique et sociale. Pause des ouvriers qui courent après le pain, le travail, attendent à l’entrée de l’usine, sont installés à un poste de travail, devant des chaines où se fabriquent de dérisoires cocottes en papier. Dimension sociale aussi dans ces propos rapportés de ceux qui ont le ventre plein : « le pain, il faut le gagner miette à miette ».

Quelle trace reste-t-il de cette vie à la fin, au moment de ce départ symbolique vers les nuages, le ciel ? Une belle course, faite d’un peu de jeu, d’un peu d’amour, d’un peu de travail, d’un ventre à remplir. C’est émouvant, mais c’est aussi une leçon de sagesse. L’invitation peut-être aussi  à prendre son temps, à profiter de l’instant, à ne pas vouloir être plus grand quand on est enfant.

On le voit, c’est un riche album, polysémique, poétique, plein de créativité textuelle et graphique. On en citera, pour finir, les dernières lignes, comme un ultime message déposé sur un ciel bleu :

De l’oiseau, oh,  de l’oiseau
de l’oiseau sage qui ne court après rien,
le ciel ne garde pas une seule trace.

La Bourrasque

La Bourrasque
Mo Yan, Zhu Chengliang (ill.)
HongFei, 2022

Le vent, le vieil homme et l’enfant

Par Anne-Marie Mercier

Mo Yan, prix Nobel de littérature, livre ici ce qui ressemble à un souvenir d’enfance : il a sept ans et accompagne pour la première fois son grand-père qui part couper des herbes pour le bétail. Le voyage semble long, à l’arrivée le travail est agréable puis fatiguant pour l’enfant qui finit par jouer à attraper des criquets. Le repas, improvisé sur un feu de bois, est délicieux, la sieste, au milieu des senteurs de fleurs, également. Toutes ces évocations ont en elles-mêmes beaucoup de charme ; le récit à la première personne fait vivre les sensations de l’enfant insouciant, le chant et la fatigue du grand-père poussant la charrette à bras ; les images mêlant aquarelle et crayon gras font voir le lever du soleil, le ciel changeant, l’épaisseur des herbes, leur souplesse, la chaleur immobile, les couleurs franches. C’est superbe.
La deuxième partie du récit introduit une dimension nouvelle : le vent se lève, les obligeant à rentrer, mais pas assez vite : une tornade arrache les herbes accumulées sur la charrette, ruinant tout le travail de la journée. Le sang-froid de l’enfant empêche que tout ne soit plus grave encore. L’allure sage du début est bouleversée par des changements successifs d’angle de vue, puis de mise en page, un éclatement de l’image en fragments qui donnent un nouveau rythme à la narration.
Le vieil homme et l’enfant s’en reviennent, dans une image à nouveau assagie, aux lueurs du soleil couchant, sans exprimer plus que le nécessaire. Les émotions ne sont pas nommées mais on les devine. Au milieu de ce récit, la présence de la nature, tantôt bonne tantôt déchainée, les lumières et les sensations font un bel écrin à cette relation de confiance et d’entraide, d’amour et d’inquiétudes réciproques, en silence.  D’ailleurs, « Mo Yan » pseudonyme de l’auteur, signifierait « celui qui ne parle pas », ça tombe bien.

Sophie Van der Linden évoque dans son blog « La rencontre ébouriffante d’un prix Nobel de littérature et d’un grand illustrateur chinois »

La Recette des parents

La Recette des parents
Martin Page, Quentin Faucompré
Rouergue, 2016

Jouer ou travailler?

Par Anne-Marie Mercier

« Il y a très longtemps,
le monde était peuplé uniquement d’enfants.
ils passaient leurs journées à ramasser des fruits et à prendre soin des animaux, ils construisaient des maisons et ils cousaient des vêtements. »

Comme tous les récits étiologiques, ce conte propose un récit d’origine, mais il prend les choses à l’envers (on retrouve la question de l’œuf et de la poule), et présente la création des parents après celle des enfants.
Comme toutes les fables absurdes, il vise à dire des choses sérieuses et drôles à la fois. Le premier couple de parents est créé par une petite fille qui « était fatiguée de travailler tout le temps [et] voulait se reposer, s’amuser, courir et se baigner » : les parents sont obéissants et travailleurs, ils donnent entière satisfaction à leurs créateurs qui peuvent enfin jouer tranquillement. Mais les enfants se rendent compte que quelque chose ne va pas : les papas et les mamans qu’ils ont créés n’ont pas l’air heureux, ne rient jamais, et, pire, chassent les animaux. Que faire ?
Les illustrations de Quentin Faucompré, avec leurs couleurs flashy et leurs allures de coloriage déjanté sont au diapason pour faire rire et réfléchir sur la difficile question de la répartition des tâches… Et puis, si vous voulez créer à votre tour un parent, vous avez plusieurs recettes à suivre (au fait, comment fait-on les enfants? c’est la question que ce récit permet de ne pas poser).

 

 

Le mystère de la chambre froide

Le mystère de la chambre froide
Simon Bailly, Julia Billet
Les éditions du Pourquoi pas ? 2016,

Quand la prison n’est pas le problème !

Par Maryse Vuillermet

Ce roman graphique est réalisé par la même équipe que Mo sur le même sujet,  mais cette fois dans le monde des cuisiniers et des prisons. Le titre parodie un titre de Simenon Le mystère de la chambre jaune mais l’intrigue policière n’est pas le seul moteur de l’histoire.
C’est l’histoire de Jeannot Cabane, chef cuisinier, qui terrorise ses employés. Un jour, un critique gastronomique particulièrement désagréable mange en salle et le lendemain matin, il est retrouvé gelé dans la chambre froide.
A ce moment-là, un long retour en arrière nous fait découvrir l’enfance difficile et la scolarité chaotique de Jeannot, en particulier les humiliations que lui a fait subir son institutrice. Il n’a donc jamais aimé l’école mais son oncle cuisinier lui a appris son métier et lui a redonné confiance en lui
Retour au présent, tout accuse Jeannot Cabane, car on découvre le carnet de notes du critique gastronomique qui comportait des remarques désastreuses sur son restaurant, ce qui aurait détruit sa réputation. Jeannot est jugé et emprisonné. Mais en prison, il exerce ses talents, améliore le quotidien des autres, pas seulement en les nourrissant bien pour pas cher, mais encréant  aussi une bonne ambiance entre tous.
Un éditeur lui propose d’écrire un guide de cuisine Recettes de cabane.
Jeannot refuse, maugrée et finit par avouer à son professeur de français de la prison ce qui l’effraie. Le professeur l’aide à rédiger le recueil.
Jeannot sort de prison, son livre a du succès, il retrouve son restaurant et on comprend qu’il est innocent mais qu’il s’est laissé accuser pour ne pas avouer qu’il ne savait pas lire : « Si j’avais dit la vérité, qui est-ce qui m’aurait respecté ? »

C’est l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, plus que sa sortie de prison et la réouverture du restaurant, qui va le libérer.
C’est la même libération que pour Mo, des hommes pleins de tous les talents mais paralysés et honteux de leur illettrisme finissent par s’en libérer grâce à d’autres  hommes et femmes compréhensifs.
J’apprécie que ces histoires se passent dans des milieux modestes, ceux des métiers, gardiens d’immeubles, cuisiniers, des grands ensembles et des arrière-cuisines, que ce sujet soit abordé avec  justesse, grâce au dessin plein de tendresse  de Simon Bailly et à la vison fantaisiste de Julia Billet.

Bouche cousue

Bouche cousue
Marion Muller Collard
Gallimard (scripto), 2016

Passez l’amour homo à la machine : histoire de deux coming out

Par Anne-Marie Mercier

Déjeuner dominical, la narratrice résume la situation : « Ma nièce ne m’aime pas car sa mère ne m’aime pas et son père me méprise. Mais surtout, ma nièce ne m’aime pas car j’ai une connivence flagrante avec son frère ». La famille est un « musée » « qui contraint chacun à rester éternellement celui qu’il a été un jour ».  L’ambiance est tendue et le déjeuner se termine avec une révélation (la nièce dénonce son frère, Tom) et une gifle, donnée par le grand-père à son petit-fils : il a embrassé un garçon.

La suite du roman, après cette entrée en matière décapante qui fait penser à la situation des Lettres de mon petit frère de Chris Donner (premier roman pour enfants évoquant ouvertement l’homosexualité, et roman épistolaire), est une longue lettre écrite à Tom par la narratrice, sa tante.

Elle a passé son enfance dans le lavomatique tenu par ses parents et dans une atmosphère où l’on lave et « plie » la vie des autres sans vivre la sienne. Son grand plaisir était d’emprunter les vêtements de certains clients, notamment ceux d’un couple d’hommes élégants ; une amitié se noue, elle découvre avec eux le rire, la culture et l’insouciance, et au même moment elle participe à un projet scolaire autour de l’opéra de Purcell, Didon et Enée. Elle chante, elle découvre le monde, la musique.

Elle se découvre aussi une passion pour une fille de sa classe. Sa maladresse, sa sincérité et son refus d’écouter les conseils de ses amis – ils savent d’expérience à quoi elle s’expose –, la conduisent à la catastrophe. Sa passion malheureuse est moquée, et l’amène à une scène en tout point similaire à celle que vient de vivre Tom. La honte, la déception et l’échec pèsent lourd face aux moments d’exaltation qui ont précédé, et lui font renoncer jusqu’à ce jour où elle écrit, semble-t-il,à tout espoir de bonheur.

L’histoire tragique d’Amandana, marquée à jamais par le drame de ses seize ans, est accompagnée par l’opéra de Purcell et le « lamento de Didon » (« Remenber me ») qui clôture le récit :

« Souviens-toi de moi. Souviens-toi de moi
Mais oublie mon destin ».

Son destin est pourtant celui qu’elle confie à Tom, et est celui de beaucoup d’autres : elle le raconte avec pudeur et avec émotion pour sortir de l’oubli et libérer la parole de ceux qui ont été contraints comme elle à rester « bouche cousue ».

Ce beau roman porte leur voix. On retrouve ici la veine qui a fait le succès de la collection « scripto » : un beau texte au service d’un sujet fort.

 

 

 

La vie est belle

La Vie est belle
Christophe Léon
La joie de lire, Encrage   2013

  Souffrance au travail

Par Maryse Vuillermet

la vie ets  belle image J’avais été frappée par  la force et l’horreur d’un des romans précédents de Christophe Léon Silence, on irradie, publié chez Thierry Magnier en 2009 qui se situait dans des territoires dévastés par une explosion nucléaire. Celui-ci se déroule dans une famille dévastée  par  une explosion sociale. L’histoire commence par le récit fait par plusieurs passants de la défenestration  d’un homme sur  son lieu travail.

Puis, le récit se poursuit à la première personne du singulier. Lewis,  le narrateur,  quinze ans, fils de la victime du suicide, nous explique sa stratégie très réfléchie,  presque diabolique pour rencontrer et devenir l’ami de Julia,  une fille de son lycée. Or, il ne l’aime pas, et elle n’est pas jolie. Peu à peu, grâce à des retours en arrière, on comprend que son unique projet est la vengeance. En effet, son père a été harcelé par son chef,  humilié et conduit à la dépression et au suicide ; son sentiment d’échec, ses souffrances l’ont détruit,  lui et sa famille et le responsable, son patron, est le père de Julia.

Mais la mère de Lewis, elle,  a décidé de tourner la page, elle rencontre un homme simple et joyeux et veut refaire sa vie. Evidemment, Lewis le déteste mais accepte de l’accompagner au stand  de tir où il apprend à manier une arme. Les travaux d’approche fonctionnent,  il devient ami avec Julia qui, contre toute attente, se révèle être une fille intéressante.

Le grand jour arrive, il est invité  par les parents de Julia qui est même devenue jolie avec un peu de maquillage. Son frère Oscar a compris qui est Lewis, mais c’est un rebelle dans sa famille, il déteste son père et veut assister au règlement de compte.Tout semble se passer bien, le père de Julia, l’odieux patron qui a harcelé son employé, s’intéresse à Lewis, se montre prévenant. Que  va faire Lewis ? Va-t-il accomplir sa vengeance ?

Atmosphère étouffante et cruelle.  Suspens jusqu’à la fin.

Et récit d’une actualité poignante. L’entreprise s’appelle Violet Telecom, elle pourrait être n’importe laquelle des grandes sociétés de service qui maltraitent leurs employés et dont les suicides font régulièrement la une de la presse.Tous les protagonistes de l’histoire sont les victimes collatérales de ce nouveau fléau social mené au nom de la rentabilité,  appelé  harcèlement  au travail.

La Vraie folle histoire du gros canard jaune

La Vraie folle histoire du gros canard jaune
Nathalie Meynet, Guillaume Plantevin
Océan Jeunesse 2011

La meilleure volonté didactique ne donne pas toujours de bons albums

par Sophie Genin

lavraiefollehistoireL’éditeur indique que le récit de ce comptable qui rêve d’être un gros canard jaune, est « une histoire un peu folle sur le mode du conte traditionnel qui parle des envies et des vocations profondes de chacun, qui peuvent ressurgir à n’importe quel moment de la vie… ». Soit. Mais cette volonté didactique, soutenue en fin d’ouvrage par une page intitulée « Tu veux faire quoi plus tard », semble avoir empêché l’intérêt littéraire.

Qu’est-ce qu’on s’ennuie à suivre ce pauvre homme qui fait un jour (involontairement d’ailleurs, renvoyé de son métier, celui qui, accessoirement, le nourrit) son coming out et sort déguisé pour aller jouer avec les enfants dans les parcs pour des « caresses sur bisous et bisous sur caresses » ! Il affrontera dorénavant la vie en « gros canard jaune ». On peut penser que cet happy end peut pousser les jeunes lecteurs à être eux-mêmes mais le principe de réalité est omniprésent et va en sens inverse de cette idée : être soi-même est incompatible avec le travail ! Le message, surtout en temps de crise, est gênant. Le conte n’est peut-être pas allé assez loin dans le loufoque pour quitter réellement une réalité pas toujours attirante, il est vrai. Dommage que les bonnes intentions ne donnent pas toujours des albums intéressants !