Les Vacances de mon amie Carla

Les Vacances de mon amie Carla
Stéphane Kiehl
Grasset Jeunesse 2019

Liberté à deux…

Par Michel Driol

Au fil des pages, on suit les vacances d’une petite fille et de sa chienne Carla. Vacances d’été et vacances d’hiver se mêlent, bord de mer et montagnes enneigées, jardin du grand père, entre une page d’ouverture et une page de clôture symétriquement inversées : le retour de l’école, et le départ pour la rentrée des classes. Anonyme, la petite fille se raconte et parle de sa chienne, de sa capacité à se faire des amis, de l’interdiction des chiens sur les plages : autant d’images d’un bonheur passager, de questions sur l’amour, de réflexions sur la vie de chien : rêver de voyager, c’est déjà voyager… Le temps passe, le tracteur chez le grand père est devenu trop petit, mais il fait bon vivre et profiter de l’instant, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Tout l’album se centre sur la relation entre la fillette et sa chienne, les parents et grands-parents ne faisant que de la figuration dans le texte.

Si le texte est assez simple, et se suffit pour raconter l’histoire, les illustrations sont beaucoup plus complexes et riches. Tantôt elles sont l’illustration du texte, tantôt elles s’en éloignent dans des codes narratifs différents : celui de la BD, pour raconter une petite histoire en quelques strips, tantôt celui de la peinture, avec de magnifiques doubles pages particulièrement oniriques, pleines de fleurs rouges sur fond noir, traversées par des chevaux ou la fillette et Carla. Parfois c’est Carla qui se multiplie sur les pages, dans différentes attitudes. Cette diversité graphique fait la véritable richesse de l’album, et l’on cherchera à reconnaitre les légumes du jardin du grand père… Fonds colorés, fonds blancs, tout est significatif dans cet album qui prend plaisir parfois à isoler les personnages, tantôt à les fondre sur un fond de nature.

Un album drôle et attendrissant, ludique, pour dire le lien entre une fillette et une chienne, mais aussi le plaisir du dépaysement et le sentiment de liberté que donnent les vacances.

 

Les Petits Malheurs

Les Petits Malheurs
Jean-Claude Dubois – Images Estelle Aguelon
Cheyne

L’art d’être grand père

Par Michel Driol

39 poèmes en vers libres qui disent la relation entre des grands-parents et des petits enfants. Tout commence par la présentation de la famille : les deux grands parents (Opa et Oma) et les cinq petits-enfants. Suivent alors des sortes d’instantanés, petits riens de vacances, promenades estivales, courses, devoirs de vacances, questions existentielles. Le recueil se clôt avec la rentrée des classes et le départ des petits-enfants.

Le titre invite à rechercher, dans ce bonheur partagé, ce que sont les petits malheurs : une petite blessure, la solitude, le silence ou les pleurs d’un enfant, sans que l’on sache quoi dire, la mort, la séparation. C’est là que, dans la tendresse de cette relation, le recueil prend une dimension philosophique : ces petits malheurs, à l’échelle d’un homme, le sont-ils pour des enfants ? Un enfant doit pouvoir s’abandonner aux larmes.  Il est question d’apprentissage et de découvertes, d’étonnements devant les choses du quotidien, du pain laissé pour les poules à l’église au centre du village, mais aussi de l’école. Là, c’est le grand-père qui questionne cette dernière, non sans humour. L’école apparait alors comme un lieu étrange, artificiel et superficiel face à la profondeur de la relation vécue pendant les vacances.

Je rêve d’une école où on leur apprendrait la nostalgie, et non à lire, écrire et compter, les points cardinaux, ou ce qu’est un métro.

Après Hugo, Jean-Claude Dubois renouvèle l’art d’être père : l’art de perdre au jeu tout un été, l’art de guetter les mots que forment  les enfants, l’art d’être indulgent, de comprendre l’enfance et de la prendre au sérieux. Le tout est dit dans une langue quotidienne, simple, qui tisse le « je » de l’auteur avec le « on » du couple et le « ils » des enfants.  Cette immédiateté de la langue n’empêche pas des subtilités ou des trouvailles linguistiques :

Il y a des exercices difficiles :
par exemple celui où il faut écrire
une jolie phrase
mais conjuguée au passé perdu.

Nostalgie, temps qui passe, parenthèse de l’été, transmission, ce recueil dit, avec une grande simplicité et modestie, beaucoup de choses de cette relation entre grands-parents et petits enfants. Les images d’Estelle Aguelon, à base de cartes à jouer découpées, donnent un côté ludique au recueil.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire Lire 2018

Belle maison

Belle maison
Anaïs Brunet

Sarbacane

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

Par Michel Driol

Deux enfants, Lise et Noufou, reviennent passer l’été dans la maison familiale, abandonnée tout l’hiver. Ils retrouvent leurs habitudes, leurs livres, la maquette commencée l’année précédente, la plage où l’on construit des châteaux pour accueillir les poissons. Une histoire ordinaire et simple certes, mais c’est la maison qui raconte, et devient le personnage principal de cet album.

La maison est située au bord de la mer. Elle a des amis : sur une ile, une vieille tour datant du moyen-âge, le mimosa, une famille de pies. Elle a ses coquetteries : elle ne dira pas son âge. Elle a aussi ses regrets, de ne pas avoir voyagé alors qu’elle un tempérament d’aventurière. Pour elle, le retour des enfants, c’est celui de la vie.

On pourra être agacé parfois par le ton précieux de cette maison, qui signe « votre Belle Maison »,  qui parle comme une grand’mère un peu traditionnelle dans son vocabulaire un peu désuet et sa syntaxe bien polie, et évoque « ses terres ».  On sera peut-être aussi gêné de la représentation de cette maison de la bourgeoisie provinciale, avec ses tomettes au sol, son portemanteau années 60, sa salle de bains début 20ème siècle, ses tapisseries à fleur. On sera peut-être aussi gêné par l’absence d’adultes et ces enfants qui vivent leur vie, seuls, en ce bord de mer. Mais c’est qu’au fond le propos de l’album est ailleurs : il faut prendre cette maison sur un plan métaphorique, et y voir le lien de la filiation, l’inscription des nouvelles générations dans une histoire familiale dont la maison garde trace et souvenir. C’est à la fois le retour au cocon – voire au ventre maternel – qui est célébré ici, mais sans que ce cocon ne soit écrasant : les enfants sont libres d’aller et venir, sans obligation de raconter leur journée. La maison souligne leur indépendance et les projette déjà dans leur futur au service des autres (restaurateurs ou médecins).

Finement, l’album oppose l’intérieur et l’extérieur, qui envahit la seconde partie. Scènes de plage qui deviennent vite des  scènes surréalistes mêlant monde sous-marin et monde terrestre, dans une véritable robinsonnade marquée par la construction d’une cabane au milieu des animaux sauvages, comme autant d’images d’une liberté possible d’une enfance qui peut, dans les dernières pages, retrouver ses racines à la cuisine et dans la chambre à coucher.

Un premier album d’une nouvelle auteure de littérature jeunesse à suivre.

 

 

la reine des truites

La Reine des truites
Sandrine Bonini, Alice Bohl
Grasset jeunesse, 2016

Aventure de camping

Par Anne-Marie Mercier

lareine des truitesDeux enfants, un tout petit garçon et une fille pas beaucoup plus grande, se promènent dans la pinède proche du camping où ils passent des vacances. Ils n’osent pas s’approcher de la rivière malgré la chaleur et leur envie de s’y tremper : la présence d’une fille brune les en empêche – on devine qu’ils s’y sont heurtés la veille, mais on n’en sait pas plus. Bravant leur peur, par des sentiers détournés, il s’y rendent malgré tout, et font la rencontre qu’ils craignaient : il s’agit d’une fille accompagnée de son « armée », trois autres enfants, emplumés de feuillages et portant des bannières de branchages, qui entendent garder leur territoire et empêcher l’accès à l’eau.

Frayeurs, menaces, négociation, puis ruse feront que les deux groupes n’en feront plus qu’un, réuni dans la joie de l’eau.

Le récit est charmant, avec les angoisses et les défis de l’enfance, et surtout la poésie des lieux, rendue avec délicatesse par les belles aquarelles présentant des décors forestiers et aquatiques.

 

Un Eté crème glacée

Un Eté crème glacée
Peter Sís
Grasset jeunesse, 2015

« We all scream for ice cream » (J.Jarmush)

Par Anne-Marie Mercier

Uneté crème glacéeUn Eté crème glacée est un album tout frais, aux couleurs acidulées, composé autour d’une une lettre envoyée par un petit garçon à son grand-père. Il raconte ses vacances à la plage avec sa famille. Se voulant rassurant, il l’assure qu’il n’oublie pas de faire marcher son cerveau, travaille, revoit les opérations, explore, lit…

Chaque double page est une superposition cocasse de situations de jeux et de loisirs balnéaires et de questions d’apprentissages dans lesquelles des formes de cornet, de coupes et de pots de glace reviennent comme une obsession. Et le lecteur apprend, lui aussi, par la même occasion : l’histoire de l’invention des glaces, en Chine, il y a 2000 ans, sa transmission le long de la route de la soie jusqu’en Italie puis en France avec Catherine de Médicis, en Amérique avec Jefferson, Madison… L’invention du cornet par une belle coïncidence, puis du bâtonnet. Que de progrès accomplis par une humanité qui ne rêve pas ici de violence et de conquêtes !

notice des éditions Grasset :

Peter Sís, peintre, illustrateur, écrivain et cinéaste, a grandi à Prague où il a suivi les cours de l’Académie des Arts Appliqués. Après des études au Royal College of Art à Londres, il s’est installé aux États-Unis. De renommée internationale, il vit dans l’état de New York avec sa femme et leurs deux enfants. Ses albums ont reçu de nombreux prix, comme le prestigieux Prix Andersen récompensant l’ensemble de son ½uvre lors de la Foire de Bologne 2012, le Prix Sorcières pour Madlenka, la mention spéciale du Salon de Montreuil pour Les trois Clés d’or de Prague, le Grand Prix de la Foire de Bologne (catégorie non-fiction) pour L’Arbre de la vie, Charles Darwin, et Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer, a notamment reçu la prestigieuse médaille Caldecott aux États-Unis.s :

Trop parfaite!

 

Trop parfaite!

Gigliola Alvisi

Traduit de l’italien par Françoise Liffran

La joie de lire (Hibouk), 2013

trop parfaiteBienvenue chez les ch’tis apuliens!

 Lucrezia est une jeune milanaise huppée à l’éducation parfaite. L’été de ses treize ans, elle est obligée de passer ses vacances chez sa tante des Pouilles, qu’elle ne connait pas. Elle découvre alors le sud de l’Italie que de nombreux « nordistes » aiment mépriser… L’antagonisme nord/sud italien est subtilement abordé.

L’héroïne découvre une vie aux antipodes de la sienne. Nourrie sainement depuis sa naissance, elle est initiée aux mets généreux. Élevée dans le calme et la retenue, elle est immergée dans une famille sanguine, au verbe haut, dont le quotidien tourne autour des allers-retours à la plage familiale. Elle découvre enfin et surtout la chaleur d’une maman imparfaite mais idéale à bien des égards…

Ce roman aborde également des sujets beaucoup plus graves, tels que le viol, le deuil d’un enfant, le secret de famille… Cela peut paraître un peu excessif pour un seul roman mais l’auteure réussit à construire une histoire cohérente et succulente comme un pain ciabatta arrosé d’huile d’olive.