Le Grand Voyage de Mo

Le Grand Voyage de Mo
Yeonju Choi
Hélium 2026

Pour une poignée de vis étoilées

Par Michel Driol

Par un jour de canicule, Mamamo reçoit un message de son père, Papicha, qui a besoin de vis étoilées pour réparer des ventilateurs – sa passion ! Muni d’une carte, le petit chat Mo accepte de porter les vis à son grand père, qui demeure sur une ile. Mais le voyage n’est pas de tout repos… Grâce à l’aide de l’ours, du singe Capucin, de Mamie Tortue et de bien d’autres animaux de la jungle, il parvient à porter à son grand-père les précieuses vis.

Entre roman graphique et album, ce deuxième volume des aventures de Mo, le petit chat, prend l’aspect d’un voyage initiatique le long d’une rivière, vers la jungle d’une ile à la fois dangereuse et peuplée d’animaux bienveillants. Le texte, assez long, prend le temps du récit sans se précipiter, et est suffisamment explicite pour raconter, à lui seul, l’histoire. Il met l’accent sur les émotions ressenties par Mo, qui parvient à surmonter ses peurs,  pour se prouver qu’il n’est plus le petit chat qu’il a été, qu’il a grandi. L’histoire, toute en tendresse, promeut des valeurs de solidarité, d’entraide, de confiance à mettre dans les autres. Mo prend soin des autres, plus petits que lui, autant qu’on prend soin de lui. Mais le texte est indissociable des illustrations, fouillées, précises, minutieuses, des illustrations de taille variable qui rythment la lecture de ce conte, dans une mise en page soignée, et font pénétrer aussi bien dans l’intimité des intérieurs confortables que dans la jungle où l’on se perd, tout en représentant des personnages pleins de vie, dont l’expression fait bien ressentir les émotions. De petit format, pour tenir dans une main, l’album devient alors une ode aux miniatures tant on prend plaisir à scruter les moindres détails figurés.

Si Mo est attachant, les personnages secondaires ne le sont pas moins. Mamamo qui fait confiance à son petit Mo et lui adresse des recommandations bien touchantes. Le singe Capucin, illustrateur de livres pour la jeunesse, qui ne peut terminer la lecture d’un livre sans s’endormir. Le vieille Mamie Tortue, pleine de sagesse, et que dire des grands parents, et de la passion de Papicha pour la réparation des objets cassés et les inventions de machines bien improbables ! Tous ces personnages contribuent à créer un univers plein de fantaisie, mais aussi un univers où l’on prend soin les uns des autres. Couverture bleue, dominantes bleu et vert pour les illustrations, carte de l’ile Bleu-D’été… ce bleu pastel qui envahit l’album n’est pas une couleur froide, mais une couleur qui respire le calme et la douceur en dépit des aventures racontées et des périls affrontés.

Récit de voyage, conte initiatique, ce nouvel opus des aventures de Mo, finement racontées et dessinées, est bien réconfortant. Et puis, des ventilateurs pour lutter contre la canicule, c’est bien de saison !

Ensemble, on décrochera la lune

Ensemble, on décrochera la lune
Han Ra Kyoung – Illustrations de Mouun
La Martinière jeunesse 2026

A deux, on va plus loin…

Par Michel Driol

Taupe voit un monde flou. Lapine a peur de tout. L’un astique ses multiples lunettes tandis que l’autre contemple sa collection de cartes. Quand Taupe demande à Lapine de lui décrire la lune, elle a du mal, mais propose à son ami d’aller la voir de près, sur la colline aux éclipses.  Ne dit-on pas que là-bas la lune est si grande qu’elle occupe tout le ciel ? Mais le terrain ne ressemble pas vraiment à ce qui est représenté sur les cartes, et il faudra toutes les qualités de Taupe pour parvenir, avec Lapine, au sommet de cette colline tant espérée.

Cet album tout en douceur et en tendresse prend la forme d’un récit de voyage initiatique pour dire la force de l’amitié, de l’entraide et de la solidarité pour parvenir à surmonter ses handicaps – l’hyper anxiété et la vue basse. Le texte, qui fait la part belle aux dialogues, laisse aussi percevoir, dans le récit, les émotions éprouvées par Lapine : peur, fierté d’avoir surmonté les obstacles. Assumant son rôle de guide, Lapine devient plus confiante en elle. Quant à Taupe, il  se révèle dans sa capacité à aider à franchir les obstacles que sont le pont suspendu et la haute montagne, grâce à son défaut, la vue basse, mais aussi grâce à sa qualité de creuseur.  Ainsi se révèle, dans l’adversité, la complémentarité entre ces deux personnages, bien attachants, deux enfants puisqu’on les voit sur les bancs de l’école. Deux enfants dont l’une, Lapine, semble particulièrement se soucier du second et chercher à lui venir en aide pour pallier son handicap visuel.

Les illustrations, en pleine page, présentent deux personnages  tout en rondeur, d’emblée sympathiques. Tous deux sont anthropomorphisés, habitent des logements confortables sous terre. S’opposent à ces logements clos la forêt du voyage, lieu certes baigné d’une douce lumière, mais ouvert, vaste, démesuré par son gigantisme : gigantisme du pont, gigantisme de la montagne.  Mais les illustrations ne manquent pas d’humour, dans la représentation du voyage sous la montagne, où l’on nous montre de nombreux habitants vivant confortablement – mention spéciale pour le ver de terre roulé en boule sur son lit, bonnet de nuit sur la tête ! Pour faciliter l’immersion des jeunes lecteurs dans l’histoire, les illustrations font alterner un point de vue extérieur à celui des personnages, dans une dynamique très cinématographique.

L’album se clôt par une page documentaire sur la lune et par une double page consacrée à la façon d’organiser une soirée sous les étoiles, avec de bons petits biscuits en forme de lune dont on nous donne la recette. Biscuits à partager avec ses amis, pour terminer cet album qui est une ode à l’amitié. Les deux personnages, dans les pages de garde finales, ne vont-ils pas vers le village des amis ?

Un album apaisant qui dit avec poésie l’importance de l’amitié, de la solidarité grâce à deux personnages bien touchants caractérisés par leurs différences complémentaires, un album qui dit aussi qu’on peut décrocher la lune et réaliser ses rêves…

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout
Marie Boisson
Hélium 2026

Tête de linotte ?

Par Michel Driol

Micocouli perd tout : la liste des courses, ses lunettes, ses clefs, et, au marché, elle oublie systématiquement l’achat précédent sur le stand du marchand suivant… Mais quand, au retour du marché, c’est Lumir qui a perdu son doudou, le drame commence, et tous deux partent à sa recherche, au risque de se perdre dans la forêt…

Qu’on se rassure tout de suite : il n’est pas question de maladie dans cet album, d’Alzheimer précoce, non, juste d’étourderie. Mais là, c’est l’adulte qui est tête en l’air, et qui reproche à l’enfant d’avoir perdu son doudou…  Adulte, enfant, possiblement mère et enfant, bien que cela ne soit jamais explicité dans l’ouvrage. Grande sœur  et petit frère  peut-être aussi. L’important est dans la relation et dans la complémentarité qui existe entre les deux personnages tout aussi craquants l’un que l’autre. Pour l’essentiel, le texte est vu du point de vue de Lumir, un enfant qui ne sait pas encore lire, mais qui accepte avec philosophie et en positivant  le travers de Micocouli, la recherche perpétuelle d’objets les plus divers : tickets de cinéma, voiture…

Au fond, ce qui compte, c’est l’univers dans lequel ces deux-là vivent, un univers chaleureux plein de poésie. Poésie des illustrations, qui dessinent un univers aux teintes pastel,  dans une végétation luxuriante, ou dans un joyeux désordre domestique. Marie Boisson multiplie les détails, créant un monde chargé de plein de choses, des choses qui envahissent parfois l’espace mental des personnages, comme ces horloges qui encombrent les murs au moment où le texte évoque la perte de temps causée par le problème de Micocouli.

De format carré, intimiste,  l’album reprend les codes rétro du genre : galerie de portraits dans les pages de garde, ex-libris « Ce livre appartient à… ». Pour autant, son contenu, sa technique d’illustration, sont très contemporains pour évoquer l’acceptation de l’autre tel qu’il est, avec ses défauts, mais aussi la solidarité de tous ceux qui vont à la rencontre des deux héros pour leur apporter ce qu’ils ont oublié ou perdu, et évoque à hauteur d’enfant les petits malheurs et les plaisirs de l’existence. Le bonheur d’aller au marché, le bonheur d’être en sécurité…

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

Un toit pour tous

Un toit pour tous
Nancy Guilbert – Léonie Koelsch
Kilowatt 2026

Droit au logement…

Par Michel Driol

Cassy vient d’arriver dans la classe de Nell, Imany et Aslan. Elle joue avec les filles dans une équipe féminine, mais vient à manquer plusieurs entrainements. C’est qu’elle habite avec sa mère dans une caravane mal chauffée… Toute la classe, les parents, la maitresse organisent alors une manif pour qu’elle ait un toit pour passer l’hiver.

Notons d’abord la forme polyphonique de ce petit roman, qui donne, successivement, la parole aux différents protagonistes. Cette polyphonie n’a rien de gratuit, elle se clôt dans le titre du dernier chapitre : toi + moi = nous, reprenant le titre de la chanson de Grégoire. C’est ben une façon de montrer, dans les choix narratifs, le pouvoir du collectif, qui associe chaque individu dans un but commun qui lui permet de se dépasser.

Notons ensuite qu’on est bien dans le quotidien d’une classe de CM, dans un école qui a su agir pour que la cour soit partagée selon les jours et les activités, permettant à chacun et chacune de s’y retrouver. Dans une petite ville où les filles jouent au foot, autre signe d’une déconstruction des stéréotypes. Il y a des animosités, mais elles sont surtout dues à une méconnaissance des conditions de vie des autres, de Cassy en particulier. Tout cela est bien vu, et bien raconté, à hauteur d’enfant.

Notons enfin que ce petit roman est une ode à la solidarité, dans laquelle les enfants ne se battent pas seuls contre un monde adulte injuste, mais où tous, parents, maitresse, et personnel municipal vont dans le même sens. Cette solidarité fait du bien à lire.

Les illustrations, très colorées, donnent corps à ces personnages dans des attitudes et des poses bien représentatives du récit.

Un roman premières lectures sur le mal-logement, sur le devoir de solidarité envers les plus démunis, aux personnages bien sympathiques !

L’Abriparapluie

L’Abriparapluie
Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

Fais-moi une place au fond d’ta bulle

Par Michel Driol

Par un jour de pluie, Elias se réfugie au jardin, sur un grand mouchoir et sous un grand parapluie. Arrivent successivement une dame écureuille, une souris, une moufette, une pie, trois petits hérissons, un ours blanc et un loup. A chaque nouvel arrivant, le même scénario se reproduit. D’abord on le refuse, car il a un défaut. Mais Elias l’accueille, et le nouvel arrivé propose quelque chose à partager.

L’Abriparapluie propose une histoire simple sur le schéma bien connu des contes en randonnée. Rimé, le texte, avec ses formules répétitives, reprend la forme d’une comptine traditionnelle, rassurante, car permettant d’anticiper les péripéties. Il s’agit bien sûr de promouvoir des valeurs importantes, l’accueil, la solidarité, le partage, chacun apportant ce qui manque pour être tout à fait heureux (si l’une apporte la bougie, l’autre apporte l’allumette). Les apports, divers, touchent au domaine de la nourriture – cueillie par la dame écureuille, mais cuisinée par le loup – à l’imaginaire, avec le livre d’histoires, au confort douillet avec la fourrure de l’ours. Bref, faire société, c’est mettre en commun ce que chacun a de propre à soi, pour le partager avec les autres. Belle leçon d’humanité sous ce parapluie qui devient un lieu de vie collective.

Mais il s’agit aussi de déconstruire les stéréotypes. D’abord, celui, commun à tous, de la méfiance de l’autre, de celui qui vient d’arriver, de celui dont les préjugés disent qu’il faut se méfier. Ensuite des préjugés propres à chacun qui sont systématiquement déconstruits : la pie est voleuse, la moufette sent mauvais, le loup est un prédateur. Face à la méfiance des animaux, Elias prend toujours le parti de la confiance… et l’histoire lui donne raison.

Les illustrations sont toutes en douceur, et opposent les teintes chaudes de ce qui se passe sous le parapluie au froid bleuté de la forêt, de la pluie qui l’entoure. Les animaux sont discrètement humanisés : l’écureille semble avoir des poches, tandis que d’autres portent un sac à dos, ou sortent un livre de sous leurs ailes ! Ils sont très expressifs, et tremblants sous la pluie, et dans leur refus du nouvel arrivant, et dans la joie qu’ils expriment à être ensemble et à faire la fête.

Cet album tendre, humaniste, invite à  jeter un autre regard sur celles et ceux que l’on exclut trop rapidement. A hauteur d’enfant, il aborde avec douceur les questions de l’accueil, de l’empathie, de la tolérance, et se fait un vibrant plaidoyer en faveur de l’hospitalité. Un p’tit coin de parapluie, un p’tit coin de paradis !

Où est maman ?

Où est maman ?
He Zhihong
Les éditions des éléphants, 2025

Drames sur la banquise

Par Anne-Marie Mercier

Cet album au titre qui a un air de déjà vu (19 titres similaires repérés vite fait sur Amazon…) présente une situation classique : un petit attend sa maman, et elle ne vient pas… C’est un bébé phoque, animal fort mignon et les encres et aquarelles de He Zhihong lui donnent une douceur supplémentaire, et une réelle beauté, faisant jouer les blancs (neige et glace, les ours blancs, le ciel blanc, un oiseau) en contraste avec les noirs du petit tacheté et les rares taches de couleurs comme celles de la tortue qui vient à son aide.
Un petit ours se moque cruellement de ses larmes. Après l’attente et les larmes vient le temps de l’action : le bloc de glace sur lequel maman ours et son petit est rompu ; ils sont entraînés par les courants. Pas rancunier, le petit phoque rameute toutes sortes d’animaux pour les sauver… et sauver en même temps maman phoque bloquée par des orques, ouf ! Tout cela se finit par un « tendre bisou ».
Les histoires animalières de He Zhihong ont beaucoup de charme (voir sur lietje La Rentrée de Pinpin), proposant au jeune lecteur des situations difficiles qui le concernent en les mettant en décalage avec des personnages animaux et en proposant des fins heureuses.

Un Jardin pour maman/Dédée

Un Jardin pour maman/Dédée
Claire Beuve, Tildé Barbey
Éditions du Pourquoi pas, 2025

Le vert et le bleu

Par Anne-Marie Mercier

Ces deux courts récits s’ancrent dans un lien fort avec la nature, et plus généralement le vivant. Dans l’un d’eux, Dédée, soixante-dix ans, a tout perdu : d’abord son mari, puis sa maison. Malgré son âge, et tant par choix que par nécessité, elle vit dans la rue et a pour toute possession un rosier… Autour de ce personnage et de ce destin le quartier vit, et progressivement se réveille. Dans Le Jardin pour maman, un homme s’est lié depuis longtemps à un bout de terrain. Après bien des années et des efforts, il en a fait un jardin, un jardin qui exclut la couleur bleue. L’explication de cette absence lui fait évoquer la figure de sa mère, femme battue courageuse.
Ces deux récits pudiques, pour de belles figures fragiles, célèbrent le lien d’amour entre humains et entre humain et nature.

Ouvre la porte de ta maison

Ouvre la porte de ta maison
Nathalie et Yves Marie Clément – Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas 2025

Pour accueillir l’autre

Par Michel Driol

Il faut les protéger, leur donner à manger, les réchauffer,  les réconforter, les dorloter… Qui donc ? des animaux qui cherchent un abri et, pour cela, le texte invite le lecteur –représenté par un oiseau –  à ouvrir la porte de sa maison, bien humaine.

On retrouve ici le thème de l’hospitalité, cher aux Editions du Pourquoi pas ??, mais à destination des plus petits à qui s’adresse cet album. D’abord par un univers animal, et c’est bien toute une ménagerie qui accueille les animaux cherchant un abri. Animaux marins, comme le beluga, animaux de la jungle, comme le singe, gros comme l’éléphant, ou petits comme la souris, les enfants prendront plaisir à retrouver ici les animaux qu’ils sont en train de découvrir dans la grande diversité de leurs espèces.  Le texte, le plus souvent rimé, répète la même structure autour des verbes d’action liés à l’accueil, en une sorte de randonnée poétique. Chacun fait quelque chose à sa mesure pour venir en aide à l’autre. De façon parfois cocasse : l’orang-outang cuisine un flan géant, de façon « réaliste », la souris donne des souliers riquiqui… Bref, le texte dans sa répétition sait ménager de drôles de surprises bien adaptés dans le ton et aux plus jeunes enfants. On songe ici aux nombreuses comptines animalières.

L’éditeur a pris le parti de séparer les pages de texte des pages d’illustrations, deux fois plus nombreuses, qui donnent à voir le texte précédent. Cela permet à la fois à l’enfant de se construire le film de l’histoire, puis de chercher, dans l’image, tous les animaux et toutes les actions évoquées. Pas d’anthropologisation à outrance. Les animaux sont représentés au naturel avec un accessoire humain : écharpe pour porter ses bébés pour maman ourse, instrument de musique, bonnet rendant bien compte de cet entre-deux imaginaire, entre animalité et humanité. Des illustrations très colorées, capables d’attirer l’œil, mais aussi montrant un joyeux pêle-mêle d’animaux fraternellement réunis autour d’une table bien garnie, ou tendrement enlacés pour dormir.

Parler des animaux pour parler des hommes, donner une belle leçon d’hospitalité et de solidarité, voilà des graines semées qui ne demandent qu’à germer pour apprendre, dès l’enfance, à ne pas stigmatiser l’autre.

Hervé ne veut pas partager

Hervé ne veut pas partager
Steve Small
Sarbacane 2025

Le lièvre, les lapins et le sanglier

Par Michel Driol

Hervé est un lièvre radin, amateur des navets qu’il cultive exclusivement por lui. Pas question d’en donner à cette famille de lapins qui vient d’arriver. Pas question de se lier d’amitié avec eux – ou les autres animaux de la forêt qu’ils invitent joyeusement. D’ailleurs, désormais, il travaille à son potager la nuit ! Mais lorsqu’un sanglier affamé vient l’attaquer, lui vole ses navets, contre toute attente, il le détourne des lapins qu’il va avertir du danger, et qu’il aide à sauver leurs précieuses carottes. On verra à la fin du livre qu’un bienfait n’est jamais perdu !

Le scénario de cet album ressemble fort à une fable de La Fontaine : personnages d’animaux, morale invitant à dépasser son égoïsme pour aider les autres, et récompense inattendue finale montrant tout le sens de l’amitié. Bien sûr tout cela est présent dans cet album, mais c’est compter sans l’humour et la fantaisie de Steve Small qui, d’album en album, montre sa capacité à croquer et à dessiner des personnages expressifs, touchants, toujours saisis dans des positions du corps  pleines de signification. Ainsi ce lièvre roux aux grandes oreilles, serrant fièrement ses navets sur la couverture, dans une pose de vainqueur à un concours de jardinage. Ainsi ce père lapin ou cette grenouille, coiffés d’un beau chapeau ! Venu du film d’animation, l’auteur n’a pas son pareil pour placer les personnages au centre de scènes pittoresques parfaitement cadrées, laissant d’ailleurs les images seules raconter la chute de l’histoire ! La course pour sauver les carottes de lapins est digne de figurer dans une anthologie des missions impossibles où l’on lutte contre le temps : c’est animé, parfaitement mis en page, avec ce qu’il faut de strips et de plans fixes pour dire la vitesse, le danger, la précipitation pour sauver de justesse… les carottes !

Un texte efficace, qui se focalise sur le personnage d’Hervé l’énervé, pour à la fois montrer son propre questionnement quant au partage des choses qu’on a du mal à faire pousser, mais ne rien dire de ce qui conduit ce même personnage de grognon misanthrope à venir au secours de ses voisins, ménageant ainsi l’effet de surprise de façon à ce que le lecteur le trouve moins égoïste qu’il n’en avait l’air. Façon aussi de plaider implicitement pour ne pas juger trop vite…

Un album qui sait allier une histoire drôle, pleine de rebondissements, des personnages bien caractérisés,  avec un message prônant les valeurs de l’amitié et du partage. Que demander de plus ?