Les Whisperwicks, t. 1 / le Labyrinthe sans fin

Les Whisperwicks, t. 1 / le Labyrinthe sans fin
Jordan Lees
Traduit (anglais) par Juliette Lê
Auzou, 2024

Errance magnifique dans le dédale des conte et des mythes

Par Anne-Marie Mercier

« Je suis très très vieux, dit le Minotaure. Et je n’ai jamais rencontré un lecteur qui ne soit pas spécial d’une manière ou d’aune autre. Lorsqu’on lit, on fusionne avec le monde. On peut visiter les mondes passés, les mondes d’aujourd’hui, et les mondes qui existeront peut-être plus tard. Nous ne sommes que poussière, des brefs moments d’æther. La lecture et la curiosité sont les plus étonnantes formes de magie. » (p. 450)

Les éditions Auzou ont déniché une jolie pépite avec le premier roman de Jordan Lees paru la même année chez Penguin. Malgré le court délai, la traduction est fluide et le texte beau, quant à l’invention, elle est riche, s’inspirant aux meilleures sources mais proposant aussi des chemins originaux. Il est difficile de résumer l’intrigue de ce gros roman – écrit en gros caractères, il n’est pas difficile à lire ni matériellement ni littérairement – je n’en donnerai que quelques traits.
Lorsque l’histoire commence, Benjamiah tient la librairie familiale, nommée « Il était une fois » en l’absence de ses parents. Tout va commencer dans cette librairie, comme dans L’Histoire sans fin de Michael Ende pour se poursuivre dans une autre (il y aura de nombreuses librairies dans ce livre, décrites avec mystères, humour et délices). Plus loin, un texte de l’historien de ce monde (le double de l’auteur?) affirme « Quant à moi, de toutes les merveilles et les mystères du monde, les lieux que je préfère sont les toutes petites librairies. Une librairie est un petit paradis, c’est un vrai chez-soi : une librairie ouvre les portes de milliers de mondes, et bien plus encore » (p. 492).
Contrairement au héros de Ende, Benjamiah n’est pas un imaginatif, il ne croit qu’aux sciences, mais comme lui il est solitaire et malheureux. Il reçoit par la poste un mystérieux paquet, une poupée. La nuit, elle se transforme en singe, puis en oiseau, et l’attire dans un monde parallèle, Dedaleum, aux allures de XIXe siècle, où tous les habitants portent à la ceinture une poupée métamorphe (un peu comme les daemons de La Croisée des mondes, dont on retrouve l’influence avec, dans le passage cité plus haut, la référence à la poussière et à l’æther).
Benjamiah rencontre une fille qui est à la recherche de son frère et promet de l’aider à retourner dans son monde s’il l’aide dans sa quête. Ce garçon, son jumeau, a disparu en tentant d’affronter une menace terrible pour leur univers. On découvrira peu à peu l’influence d’un mage noir qui fait penser à Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom… Ils partiront dans le vrai dédale de ce monde étonnant : chaque carrefour est une transition entre différents espaces, différentes saisons, différentes atmosphères ; la cartographie change constamment et les cartographes détiennent bien des secrets. Le frère de son amie a laissé des énigmes (les Whisperwicks) qu’ils doivent  chercher jusque chez la Veuve terrible, puis au cœur le plus dangereux de ce monde, le Palais du Minotaure, où les attend le monstre…
C’est un magnifique parcours, mené à un rythme soutenu, avec des pauses tendres ou humoristiques, notamment à cause de la poupée-singe-oiseau de Benjamiah : ce n’est pas par hasard qu’il l’a nommée Nuisance. De nouvelles interrogations émergent à chaque carrefour, des créatures étonnantes, des échos de toutes sorte de veilles légendes.

 

 

La Souris verte de peur

La Souris verte de peur
Agnès Debacker Claire De Gastold
Gallimard Jeunesse, avril 2024

Une souris verte mais pas que…

Par Edith Pompidou-Séjournée

C’est l’histoire d’une souris mais pas n’importe laquelle, il s’agit de celle de la comptine. Oui, la souris verte celle que tout le monde connaît. C’est même le premier texte du livre… À moins que… Non ! En fait c’est une souris blanche qui va nous raconter l’histoire et, même si on peut la distinguer à chaque page, chaque illustration est perçue à travers son regard. D’ailleurs les « messieurs » arrivent et ils sont très grands par rapport à elle. Heureusement qu’elle est blanche et pas verte cette souris car elle n’a pas du tout envie de subir le sort de celle de la comptine et de finir en « escargot », dans un « chapeau » ou pire encore dans une « culotte » ! Mais voilà d’y penser, elle devient verte… de peur !… ce qui ne la rassure pas du tout. Elle essaie plusieurs moyens pour se calmer et retrouver sa couleur d’origine mais rien n’y fait et les messieurs sont là, tout près, « impressionnants », ils se penchent pour cueillir… une fleur ! Cette fois, la souris est vexée : comment ont-ils pu ne pas faire attention à elle ? Alors elle devient rouge de colère, puis rose de joie à leur retour, enfin bleue de tristesse quand ils s’en vont sans elle… Un album très imagé donc sur les émotions et les transformations corporelles qu’elles peuvent engendrer. Les illustrations sont drôles, colorées, la petite souris est attachante et ses expressions très anthropomorphisées. Cela propose une façon ludique de travailler autour des émotions pour mieux les comprendre et les appréhender ou encore pour jouer avec les mots. Les premiers vers de la comptine traditionnelle sont d’ailleurs repris et réinventés en fin d’album pour chacune des couleurs de souris proposées… Au lecteur peut-être d’en imaginer la suite ?…

Bon Pon

Bon
Pon Pan
Et après ?
Katsumi Komagata
Les grandes personnes, 2024

Trilogie d’albums graphiques et sonores

Par Edith Pompidou-Séjournée

Trois petits albums de Katsumi Komagata qui se ressemblent sur la forme sans doute induite par le public concerné : de tout jeunes lecteurs pour stimuler leur envie de s’approprier ces petits ouvrages cartonnés et carrés sur fond blanc aux formes graphiques simples et stimulantes. Mais qu’en est-il sur le fond ? Peut-on parler de trilogie ? Un ordre a paru s’imposer après leur découverte respective.
En premier, dans l’album « Bon », un petit personnage du même nom est représenté sous la forme d’un petit rond noir qui se transforme plusieurs fois puis est rejoint par Pan qui s’associe à lui pour faire une tête de clown puis de singe. Les dessins épurés sont soulignés par des jeux sonores sur les noms qui évoluent eux aussi et se multiplient : lorsque Bon grandit il devient BOOON puis à sa division des petits Bon Bon se détachent. L’auteur joue aussi avec le support du livre dont certaines pages sont découpées pour laisser apparaître les suivantes : les motifs s’enchaînent et se complètent en donnant ainsi une impression de répétition à l’infini.
Après l’album « Bon », vient celui de « Pon Pan », cette fois les petits ronds sont tous deux oranges. Le premier Pon se différencie de Bon par sa première lettre mais lui aussi se multiplie et se transforme, il est de même rejoint par Pan. Pourtant, les deux ne s’associent pas. Au contraire, si Pan se multiplie seul, une partie de lui devient Pa. Encore une fois, l’auteur joue sur les mots et utilise un jeu de perçages dans les pages qui permet d’apercevoir le rond suivant tout en accélérant la vitesse d’enchaînement et l’impression de profusion des ronds.
Enfin, vient l’album « Et après ? », dont le titre évoque la fin de la trilogie tout comme la première de couverture. Sur celle-ci, on retrouve une tête jaune avec des oreilles : le rond noir déjà utilisé par Bon suggère le nez et deux trous ronds, de la même manière que dans « Pon Pan », forment les yeux invitant le lecteur à plonger dans l’album pour découvrir la suite suggérée par le titre « Et après ? ». Si les ronds continuent à se multiplier, les graphismes évoluent et se transforment cette fois en différents animaux colorés.
Dans ces trois petits albums, Katsumi Komagata travaille donc le support par des jeux de découpages subtils qui s’enchaînent et se répètent créant un dialogue à l’intérieur de chacun mais aussi tout au long de la série. Cette matérialité du livre plaira aux plus-petits et affûtera leur sens de l’observation. Elle interpellera aussi les plus grands en les obligeant à une lecture active non linéaire, qui leur permettra de naviguer loin des cadres spatio-temporels classiques.

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Les Enfants naufragés

Les Enfants naufragés
Céline Kallmann, Benjamin Muller
Flammarion jeunesse (« podcast « encore une histoire »), 2024

Restons à quai

Par Anne-Marie Mercier

C’est une curiosité de voir ce que donne la novélisation d’un podcast à, dit-on, «700 000 écoutes, une histoire plébiscitée par les enfants». Dommage pour eux : cette histoire accumule les invraisemblances – à côté, le Club des cinq relève de la littérature réaliste – bons sentiments et clichés. Les dessins n’apportent pas grand-chose, bref, rien à sauver.
Quitte à vouloir une histoire d’enfants naufragés, mieux vaut revenir à Jules Verne et ses Deux Ans de vacances (il y a un bel album abrégé chez Sarbacane).

Deux Ans de vacances

 

Je recommencerai demain

Je recommencerai demain
Clémence G.
A pas de loups, juin 2024

Comment la persévérance et l’amitié peuvent-elles nous aider à vaincre nos peurs ?

Par Edith Pompidou-Séjournée

Encore une histoire d’ours qui ne veut pas hiberner et qui s’appelle Petit’O… Décidément ce personnage phare de la littérature enfantine continue à séduire les auteurs pour mieux captiver les petits. Mais la ressemblance avec l’album Ö de Guridi s’arrête là. En effet, les illustrations de « Je recommencerai demain » sont beaucoup plus enfantines et colorées. Il pourrait presque nous faire penser à « Petit Ours Brun ». Petit’O a peur du noir et chaque jour du lundi au samedi il cherche le moyen de décrocher une étoile pour éclairer sa tanière mais en vain. Si chaque soir il échoue, son goût de l’effort fait écho au titre de l’album, il ne se décourage pas et imagine un nouveau stratagème pour le lendemain. Ses idées sont de plus en plus drôles et farfelues : après l’échelle trop courte, il essaie l’avion en papier pas assez puissant, puis des ballons gonflables, une pile de boîtes, un trampoline mais chaque fois il chute de plus en plus lourdement jusqu’à tomber d’un arbre en se faisant une belle bosse. Alors il décide d’abandonner.
Son amie la souris qui s’inquiète pour lui à chaque nouvelle tentative lui prépare alors une surprise en installant chez lui le dimanche des guirlandes scintillantes. Il trouve alors le sommeil accompagné de sa complice : tout est bien qui finit bien ! À la fin de l’album se trouve une collection des portraits de petit ours qui reprend toutes les émotions et sentiments vécus par celui-ci dans l’histoire. Chaque enfant pourra ainsi s’identifier à ce petit ours et retiendra sans doute que la vie n’est pas linéaire et que, malgré les difficultés, il faut persévérer tout en acceptant ce qu’on ressent et en le partageant avec ses amis

 

 

Au gré du vent

Au gré du vent
Mapi, Emmanuele Benetti
A2Mimo, 2024

A bas les murs !

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un petit village tranquille où chacun vaque à ses occupations, quand soudain… tout simplement arrive le vent. Le vent pendant trois jours et trois nuits, avec ses bruits et ses odeurs, c’est bien fatiguant et ça dérange beaucoup d’activités. Les habitants, menés par le maire décident de faire quelque chose, de construire un mur par exemple. Et ils le font, hélas.
Cette jolie fable illustre les dangers des décisions trop radicales face au changement. Elle invite à s’adapter plutôt (belle leçon en temps de changement climatique). Elle illustre aussi les dangers de l’enfermement, de manière imagée : on ne voit pas les fleurs qui surgissent au printemps, on ne comprend que tardivement que c’est le vent qui les a apportées.
Les illustrations en noir et blanc, en style naïf, mettent l’accent sur le caractère villageois et bon enfant de cette histoire (les actualités sinistres sont ainsi éloignées). Sur ce fond monochrome les volutes vert pistache du vent se répandent et mettent une belle animation.

 

Joséphine

Joséphine
Chloé Alméras
Seuil Jeunesse, 2021

Osez, osez, Joséphine…

Par Anne-Marie Mercier

Petit album carré et cartonné, aux coins arrondis, Joséphine est parfaitement adapté aux tout petits. Le personnage de la girafe est une évidence tant la girafe Sophie fait partie du paysage de la petite enfance. Elle l’est aussi pour une autre raison : son long cou lui permet toutes les explorations, tous les essais : s’enrouler dans les nuages, explorer un terrier… mais aussi jongler avec le grand et le petit, le vert et le bleu, avec une aspiration particulière vers le ciel, diurne ou nocturne.
Les illustrations, simples en apparence, où la frontière entre le sol et le ciel est tantôt résumée d’un simple trait tantôt soumise à de nombreuses variations (le moutonnement des buissons est l’envers de celui des vagues) montrent une Joséphine orange fluo qui tranche sur les autres coloris. L’ensemble est gai et joli, plein de fantaisie, comme Joséphine.
Il existe une version avec ce personnage sur les formes et les couleurs.
En italien, Joséphine s’appelle Caterina.

Petites Merveilles

Petites Merveilles
Agnès Domergue, Clémence Pollet
HongFei, 2024

Grands bonheurs

Par Anne-Marie Mercier

Les « bonheurs pour bébé » énumérés dans ce petit album carré et cartonné, fait pour eux, se déclinent en verbes : habiter, se presser, attendre, s’amuser, rêver. Ils sont complétés par la double page suivante, souvent de manière inattendue, bien qu’elle ait été annoncée par une découpe qui en dévoilait un fragment. Ainsi, les cubes deviennent coccinelles, l’étoile devient une étendue de sable, la roue de vélo un citron…
Le petit ours bleu propose à l’enfant un miroir de sa découverte du monde. A sa fenêtre, sous un parapluie, ou semblant dormir dans un lit, il est celui qui l’y initie. Ce monde est plein de merveilles, pareilles à la perle cachée dans la coquille-coffre au trésor de la deuxième double page. Il suffit de regarder. Ce n’est pas tout à fait de la poésie, mais les jeux sur les formes et les mots, de façon discrète, s’invitent.

 

Trop de dinos, c’est combien ?

Trop de dinos, c’est combien ?
Lou Peacock, Nicola Slater
Flammarion Père Castor, 2024

Du miel pour faire passer le vinaigre

Par Anne-Marie Mercier

Le nombre des albums sur les dinosaures augmente sans cesse, mais ils nous apportent pourtant toujours de jolies surprises. On pourrait dire que c’est trop facile de flatter le goût étonnant des enfants pour ces grosses bêtes. Leur avantage, c’est qu’elles remplacent avantageusement le loup : ça fait peur mais on peut dire sans mentir « il n’y en a plus en France » (décidément les boomers ont eu toutes les chances : pas de réseaux dits « sociaux » et des loups relégués dans les Apennins, ou les Carpates lointaines…). Surtout, cela permet de faire comprendre des leçons pas toujours flatteuses pour les enfants : du miel pour faire passer le vinaigre. Les capricieux sont repris par Trop nul, les exigeants par Trop de dinos.
Un enfant obligé de jouer seul ou de lire pour ne pas s’ennuyer au parc a un jour un dinosaure (« Un jour, j’ai eu un dinosaure », c’est la première phrase du texte) ; il s’amuse follement sur la balançoire du parc avec lui. Mais les jeux à deux finissent par être lassants, il faudrait un deuxième dinosaure puis un troisième, et à quatre c’est encore mieux, etc., jusqu’à dix.
A dix, c’est compliqué… ces grosses bêtes de toutes les couleurs et de toutes les formes ont un côté exubérant de Maximonstres : on les voit engloutir des tonnes de gaufrettes, piquer la trottinette de l’enfant, prendre toute la place dans son lit, tout casser, comme le monstre de Grosse Colère. Il finit par décider que c’est trop et les chasser, pour se rendre compte que c’est triste d’être seul…
Les images simples sont éclatantes de couleur ; le grand sourire de l’enfant, placé au centre de cette joyeuse bande, ne s’estompe qu’au niveau de dix pour revenir en dernière page avec la fin heureuse (et le retour du premier dinosaure).
Moralité : il ne faut pas vouloir toujours plus. Mais aussi on peut apprendre ainsi à compter jusqu’à dix.

 

Choco train

Choco train
Adrien Albert
L’école des loisirs, 2024

Combat de mamies

Par Anne-Marie Mercier

Deux mamies voyagent séparément pour assister au gouter d’anniversaire déguisé de leur petite fille. L’enfant raconte leur voyage en fonction de ce que sa mamie George lui a raconté dit : celle-ci a pris le train pour venir et a enfilé son déguisement de clown à bord du train en suivant ses instructions, puis elle s’est rendue à la voiture bar pour lui acheter ses biscuits préférés, des Choco train, que l’on ne trouve qu’à bord des trains. Jusqu’ici tout va bien.
Mais mamie Georges, découvrant un babouin en train de voler tous les gâteaux, attaque celui-ci : poursuites, dans le train, sur le toit du wagon (comme dans un western), sur les pentes d’une montagne, en hélicoptère… jusqu’à la chute des deux mamies enfin démasquées (le babouin était mémé Lucie), en plein milieu de la fête et sous une pluie de choco train.
Les dessins sont très drôles, rendant le voyage de mamie Georges absolument épique (on suit son point de vue). Le ton de la narration, naïve, est celui d’un enfant qui ne sait ce qu’il doit croire mais sait bien qu’il est infiniment aimé. Chouchou était le personnage de Chantier Chouchou debout,  album dans lequel sa mamie Georges l’entrainait dans un grand nettoyage
Jolies images très expressives, couleurs franches, rythme endiablé, tout est drôle et charmant.