Couler de source

Couler de source
Jean-Christophe Bailly
Bayard (« Les petites conférences »), 2018

Philosopher avec les enfants

Par Anne-Marie Mercier

« Entre 1929 et 1932, Walter Benjamin rédigea pour la radio allemande des émissions destinées à la jeunesse. Récits, causeries, conférences, elles ont été réunies plus tard sous le titre de Lumières pour enfants ».

La collection des « petites conférences » de Bayard, qui propose ces Lumières pour notre temps, est dirigée par Gilberte Tsaï ; c’est elle qui organise ces conférences prononcées à Montreuil devant un public varié depuis plusieurs années. Ce cycle de rencontres, créé il y a plusieurs années, explore le champ de la pensée sous des formes accessible à de jeunes auditeurs.
Ici, c’est Jean-Christophe Bailly qui, après avoir évoqué le langage, les images, les cinq sens et le livre, dans d’autres volumes de la collection, s’attache à ce qu’il y a de plus insaisissable, mais aussi de plus précieux, l’eau.
Le début de la philosophie consiste à faire porter son attention sur des choses simples : la pluie, une rivière, la rive, le pont, la cascade… chacun de ces éléments est le point de départ d’une réflexion, parfois d’une rêverie, de descriptions et de récits qui vont du microscopique au macroscopique, qui interrogent les paysages et l’Histoire, notre rapport au monde et à autrui. Des images, schémas et cartes aident à comprendre la forme de l’eau, sinon sa mémoire, et comment l’eau a formé la terre qui nous porte. Tout cela est beau, juste, vivant, vivifiant.

De la terre à la pluie

De la terre à la pluie
Christian Lagrange
Seuil Jeunesse 2017

Chaque seconde dans le monde une famille quitte sa terre

Par Michel Driol

Comment parler d’exil aux enfants ? Christian Lagrange montre trois femmes, à différents âges de la vie, condamnées à l’exil depuis l’Afrique, faute d’eau. Représentées par des statuettes de glaise,  sur fond parfois d’images graphiquement très épurées, on les voit, accompagnées d’un oiseau, traverser un désert, une clôture grillagée, la mer, pour se retrouver, sous la pluie, dans une ville aux allures de New York et finalement, dans une espèce de cabane. Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière, ce vers de Hugo sert de conclusion dans une dernière page plus optimiste : la lumière troue les nuées et semble promettre une vie meilleure.

Le dispositif est à la fois sobre et efficace : extrême concision du texte, une courte phrase par double page,  comme pour ne pas prendre le pas sur la puissance évocatrice des statuettes, véritables figures tragiques, perdues dans un monde qui n’est pas fait pour elles, mais debout et en marche.   De fait, l’album suggère, donnant à voir les conditions de vie et d’exil sans chercher à se substituer aux migrants, sans vouloir jouer le registre du réalisme ou du psychologisme. C’est au lecteur de construire les non-dits, à partir de cet avion de chasse qui vole vers le pays quitté, ou de ce grillage que les trois femmes franchissent. Les couleurs de fond – blanc pur pour l’Afrique, grisaille de la traversée de la mer, de l’arrivée dans la ville, et noir de la nuit  qui envahit petit à petit album disent, elles-aussi, un monde d’où la lumière semble s’être retirée. Ainsi, chacun pourra interpréter, à sa façon, l’errance et la quête d’une vie meilleure, au péril de sa vie, dans un univers hostile.

Un album d’une grande force qui sait émouvoir sans pathos, et conduit à réfléchir sur l’exil.

 

Les Bonshommes de neige sont éternels

Les Bonshommes de neige sont éternels
Dedieu
Seuil jeunesse, 2016

Au-revoir Bonhomme ! Bonjour Bonhomme !

Par Anne-Marie Mercier

On commençait à se demander si un album pourrait un jour détrôner histoire de Perlette, goutte d’eau, un classique scolaire de Marie Colmont et Gerda paru au Père Castor, utilisé dans les classes pour enseigner le cycle de l’eau. Celui-ci pourrait être le bon : très grand format, images superbes (qui reprennent l’esthétique sépia et le personnage de A la recherche du Père Noël), et une belle aventure « humaine ».

Les personnages sont pourtant des animaux.

Un écureuil, une chouette, un hérisson et un lapin ont depuis un mois un ami extraordinaire, un Bonhomme de neige qui leur raconte des histoires, organise des jeux, leur rend la vie passionnante et gaie. Mais un jour, ils devinent que le printemps arrive et s’inquiètent pour leur ami : sait-il qu’il va mourir ? Lorsqu’il disparaît, ils apprennent qu’il n’est pas mort, car tout ce qui est eau retourne à la mer ; ils fabriquent un radeau, le cherchent sur l’océan, en vain (« autant chercher une goutte d’eau dans l’océan », dit fort justement l’un). Lorsqu’ils rentrent, bredouilles et tristes, levant les yeux au ciel, ils voient le Bonhomme, assis sur un cumulus, qui les salue. Il leur promet de revenir l’hiver suivant et de leur raconter son tour du monde avec toutes les histoires et les paysages qu’il aura recueillis.

Cycle des saisons, message christique, leçon de « choses » sur le cycle de l’eau, c’est un peu tout cela. Autant dire que le charmant Perlette est un peu fade à côté. Sont évoqués aussi la mort et le caractère éphémère de la vie, la douleur des proches quand ils pressentent la fin de ce qu’ils aiment (que l’on retrouve dans des contes populaires comme « La jeune fille de neige », ou « Le garçon de neige »), la force de l’amitié et du souvenir (on pense aussi à Au revoir Blaireau sur ce thème).

Les images sont à la hauteur du projet métaphysique et physique, avec des couleurs qui passent d’une dominante de blanc au vert, bleu, rouge, puis au blanc. Les animaux sont très expressifs, les plans accentués en plongées ou contre plongées spectaculaires, dramatisant les situations avec efficacité : c’est drôle, émouvant, intéressant, beau…

voir Perlette, en dessin animé.

la reine des truites

La Reine des truites
Sandrine Bonini, Alice Bohl
Grasset jeunesse, 2016

Aventure de camping

Par Anne-Marie Mercier

lareine des truitesDeux enfants, un tout petit garçon et une fille pas beaucoup plus grande, se promènent dans la pinède proche du camping où ils passent des vacances. Ils n’osent pas s’approcher de la rivière malgré la chaleur et leur envie de s’y tremper : la présence d’une fille brune les en empêche – on devine qu’ils s’y sont heurtés la veille, mais on n’en sait pas plus. Bravant leur peur, par des sentiers détournés, il s’y rendent malgré tout, et font la rencontre qu’ils craignaient : il s’agit d’une fille accompagnée de son « armée », trois autres enfants, emplumés de feuillages et portant des bannières de branchages, qui entendent garder leur territoire et empêcher l’accès à l’eau.

Frayeurs, menaces, négociation, puis ruse feront que les deux groupes n’en feront plus qu’un, réuni dans la joie de l’eau.

Le récit est charmant, avec les angoisses et les défis de l’enfance, et surtout la poésie des lieux, rendue avec délicatesse par les belles aquarelles présentant des décors forestiers et aquatiques.

 

Plouf

Plouf
Emile Jadoul

Casterman, 2011

Narratologie pour les 2-3 ans

par Christine Moulin

plouf.jpgVoilà un mignon petit livre cartonné qui raconte ce qui peut bien se passer dans une baignoire. Au début, on pense que ce sera un album à compter comme les autres, sauf que dès la deuxième péripétie, ce sont deux animaux, et non pas un seul, qui se présentent pour faire trempette. Ensuite, on pense à Eléphant bleu, (Hirotaka Nakano, Flammarion, Père Castor) et puis … non. Et du coup, on se voit initié à la notion de « chute », mine de rien. Et puis, surtout, on rit ou on sourit, selon l’âge et c’est tout ce qui compte !