Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac

Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac
Pierre-Marie Beaude
Gallimard jeunesse, 2018

Lancelot à livre ouvert

Par Anne-Marie Mercier

Pierre-Marie Beaude était doublement qualifié pour écrire une suite des aventures de Lancelot dans une collection de littérature de jeunesse, tout d’abord parce qu’il est lui-même un excellent auteur dans ce domaine, et ensuite parce qu’il est aussi un adaptateur de romans de Chrétien de Troyes (Yvain, Lancelot, parus dans la collection « Folio junior. Textes classiques »). Il connait les ressorts des aventures et l’univers dans lequel elles se déploient, ni tout à fait archaïque comme dans la tradition arthurienne, ni tout à fait moderne, entre paganisme et chrétienté, entre sauvagerie et courtoisie.

Ainsi, Lancelot n’est pas mort… Il est parti incognito, comme il était arrivé, et s’est réfugié en terres d’Irlande où il a eu une nouvelle vie, une nouvelle famille, sous le nom de Robert de Laomer. Mais le passé, lui, n’est pas mort et vient introduire la tragédie dans cette vie paisible et cachée.

Lancelot part sur les routes pour retrouver le traitre qui a profité des incursions vikings sur les côtes pour faire détruire son château, assassiner sa famille, enlever sa belle-fille… Morgane est sur ses traces, et d’autres avec elle. Pendant ce temps, la belle-fille de Lancelot-Laomer, prisonnière des vikings, cherche à s’enfuir (on pense au beau roman de P.-J. Bonzon, Le Viking au bracelet d’argent, 1957) et à sauver ceux qui parmi les captifs des nordiques sont devenus ses amis.

Les trajets vers la Scandinavie, Le Groenland, l’Aquitaine, Venise (où l’on rencontre Marco Polo, l’action se passant au XIIIe siècle), le Mont Saint-Michel, la Mer d’Irlande plusieurs fois traversée, montrent un monde ouvert où l’on se fraie un chemin malgré les nombreux obstacles (bandits, inquisiteurs, ennemis de toute sorte…). C’est aussi un monde où les connaissances circulent, où les mondes se croisent (celui de la science et de la magie, celui de la religion et des saltimbanques), et où les jeunes gens se cherchent, cherchent leur voie, leur amour, leur idéal, leur destin, à la poursuite de l’ombre mythique du grand chevalier. La langue du récit est belle et souple, teintée parfois de termes anciens savoureux qui évoquent la tradition de Chrétien de Troyes, juste ce qu’il faut pour en avoir le sel, et pour avoir une furieuse envie de relire les aventures du jeune Lancelot et tout le cycle arthurien.

 

Ma Sœur est une brute épaisse

Ma Sœur est une brute épaisse
Alice de Nussy, Sandrine Bonini
Grasset jeunesse,  2018

Fraternité renversante

Par Anne-Marie Mercier

De deux personnages, l’un est rêveur, câlin, aime les livres, le calme, n’aime pas l’eau froide, les éclaboussures…, l’autre est tout le contraire : brise-tout, agité, hardi, brutal. On pourrait imaginer, si on n’avait pas lu le titre, que le premier est une fille et le second un garçon. Et pourtant, c’est bien la petite fille qui est, d’après son frère aîné, une « brute épaisse ». Voilà les stéréotypes de genre bien mis à mal, tandis que la situation des aînés qui doivent supporter un frère ou une sœur plus jeune sont ici bien défendus. Puisqu’on est en littérature « pour » la jeunesse, qu’on se rassure, le consensus apparaît à la fin de l’album et de la journée : avec l’histoire du soir, lue par le grand frère, la petite fille calme ses cauchemars, et son frère fond de tendresse… pas longtemps.
Les illustrations sont acidulées comme des bonbons. Sur fond beige, les personnages et les objets se détachent avec des couleurs contrastées, parfois « fluo ». Si la fille est souvent en jupe, porte du rose, a les cheveux longs, elle est aussi souvent en premier plan, en déséquilibre, en mouvement. L’album est organisé en doubles pages et joue sur la pliure ; elles montrent à gauche le garçon seul, tranquille, et sur la page de droite, la sœur, ou les deux – l’un dérangé par l’autre. La double page centrale montre un renversement de situation, niant la pliure : le garçon habillé en super héros poursuit sa sœur dans la moitié supérieure, et est poursuivi par elle dans la moitié inférieure. L’image de l’histoire du soir qui gomme elle aussi la pliure est la seule à les montrer vraiment réunis sur une double page.
Amis, ennemis, collés et séparés, les frères et sœurs sont bien illustrés dans ce bel album.

La Bible, Nouvelle traduction, texte intégral

La bible, Nouvelle traduction, Edition intégrale
François Bon, Frédéric Boyer, Olivier Cadiot, Emmanuel Carrère, Florence Delay, Jean Echenoz, Marie Ndiaye, Valère Novarina, Jacques Roubaud…
Bayard 2018, 2001 pour la première édition.

« Rendre le texte biblique de façon à la fois exacte et littéraire »

Par Maryse Vuillermet

Cette nouvelle traduction a pour but d’ « échapper aux lourdeurs convenues d’une langue érudite, d’un français académique,  d’être plus sensible aux jeux du langage » dit dans la préface Pierre Gibert. Claudel en 36 se plaignait déjà que « Malheureusement, les bibles de langue française ne nous donnent que des transcriptions pauvres et plates, sans résonnance et poésie. »
Il s’agit aussi de restituer la dimension orale du texte et sa diversité, étant entendu que la bible est une somme de livres qui a traversé différentes civilisations et qui a puisé aux différents genres littéraires.
« Il ya du roman, dans la bible, du théâtre, des énigmes, des élégies, des chants d’amour et de détresse. »

Plusieurs dizaines de traducteurs et d’exégètes, vingt écrivains et vingt sept exégètes ont donc accepté de participer au travail et chaque livre est l’œuvre d’un exégète et d’un traducteur. On note parmi les traducteurs les grands noms de la littérature contemporaine.
Et le résultat est parfois surprenant mais donne à la langue une puissance et une force jusqu’alors noyées dans l’académisme et la mièvrerie.

Ah, ça…j’y avais pas pensé!

Ah, ça…j’y avais pas pensé!
Ludovic Souliman, Ill Bruna Assis Brasil
Utopique 2018,

Une fable contemporaine sur la solidarité

Par Maryse Vuillermet

Une très jolie fable qui illustre la nécessaire solidarité dans un monde cupide, dur aux vieux, aux sans abris, aux orphelins, aux animaux.
Un vieux monsieur perd sa maison mais dans sa fuite, il va aider un grillon sans foyer, une poupée de chiffon, une petite fille seule, un géant sans abri et ensemble, ils vont trouver l’entraide et la chaleur d’une maison commune.
L’auteur est un conteur voyageur breton et on retrouve parfois avec bonheur les répétitions et les techniques du conte mais adaptées à notre époque. Les illustrations à base de collages de Bruna Assis Brasil donnent également au livre une touche très contemporaine et joyeuse.

Animal totem

Animal totem
Agnès Domergue, Ill Clémence Pollet
Hongfei 2018,

Trouver son animal totem

Par Maryse Vuillermet

Le narrateur part à la recherche de son animal totem. « Sur terre, toute âme possède un animal totem. Celui qui lui ressemble, celui qui le protège. »
Il rencontre successivement Grand corbeau, Biche, ours, araignée… Chaque animal lui offre, un regard, de la nourriture, un peu de chaleur, une parole, mais aucun ne le retient ou ne lui convient. Il continue…
Puis, il retourne au village  et là,  la chute est très inattendue.
Un magnifique récit d’initiation au monde animal, à la diversité, à la persévérance et la description d’un monde où hommes et animaux vivaient en interrelation.
Les illustrations de Clémence Pollet sont envoûtantes, les regards surtout, profonds et mystérieux.

A l’intérieur de mes émotions

A l’intérieur de mes émotions
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse 2018

Voyage au centre des émotions

Par Michel Driol

Cinq doubles pages pour aborder cinq émotions : la colère, la tristesse, le dégout, la peur et la joie. Le dispositif est identique : page de gauche, un portrait de l’émotion, avec des rubriques relativement récurrentes : caractéristiques physiques, points forts, points faibles, sensations repas préférés, jeux préférés, chansons préférées… Sauf que, bien sûr, tout s’inverse pour le dégout où détesté prend la place de préféré. Page de droite, un personnage allégorie de l’émotion, véritable monstre sauf en ce qui concerne la joie, permettant de découvrir l’intérieur par un astucieux système de rabats.

Format géant pour cet album qui manifeste un regard vif et créatif, plein de facétie et fait percevoir les émotions dans le monde actuel à hauteur d’enfant : si les personnages rencontrés vont du capitaine Haddock au père de Peau d’âne, les repas préférés sortent de l’ordinaire, bien sûr. On notera que chaque émotion possède ses points forts (même la colère ou la peur), ainsi que des points faibles, permettant ainsi d’échapper à l’instant présent et au côté moralisateur ou bienpensant quant aux émotions « négatives ». Avec des mots justes, non dénués d’humour, l’album permet à chacun d’ explorer les grandes émotions, et de mieux se situer par rapport à celles-ci. Selon l’âge, on sera sensible aux couleurs (grisaille de la tristesse, verdâtre du dégout, arc en ciel de la joie), à l’intertextualité qui invite à explorer la littérature pour la jeunesse sous le regard des émotions, ou au regard positif porté sur les émotions qui donnent comme une leçon de vie.

Un album ingénieux, malin pour  vivre avec ses émotions sans les masquer, mais en les comprenant.

Le Voyage

Le Voyage
Caroline Pelissier, Mathias Friman
Seuil jeunesse, 2018

Safari chez les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Trois amis sont las de philosopher en rond et décident de mener un voyage d’exploration afin de combler les lacunes de leur encyclopédie et rapporter à leur Académie de nouveaux savoirs.
Récit d’exploration à la manière des Derniers géants de François Place ?  Pas vraiment, car ces personnages sont un lion, une girafe et un hippopotame. Ils quittent leur savane dans le ventre d’un grand cétacé, qui vole… grâce à un assemblage de ballons ! Ils partent ainsi  à la recherche d’un être fabuleux… l’enfant.
Arrivés à Paris, ils enquêtent discrètement en se mêlant à la population d’un zoo. Ils découvrent ainsi, par l’expérience autant que par les témoignages des autochtones (les animaux du zoo), les mœurs de ces curieux animaux. On retrouve le renversement opéré par Alain Serres : si celui-ci l’avait fait de manière plus radicale et permettant de remettre en cause le regard porté par l’enfant sur l’animal — et l’usage des animaux dans les classes, dans Le Petit humain, cet album en propose une version rieuse et distanciée.
Les dessin à la plume avec quelques rehauts de couleurs sont d’une grande finesse, pleins de gaieté et de sérénité.

 

 

 

La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.

Hyper bien

Hyper bien
Fred Fivaz
Editions du Rouergue, 2018

Eloge de la dispersion

Par Anne-Marie Mercier

Charles est dans son transat, et tout à coup une envie le prend : aller faire du canoë. Charles est à la rivière et, tiens, il a envie d’une glace, tant pis pour la canoë. Charles est arrivé devant la glacier, mais il décide tout à coup de construire une cabane… etc, jusqu’au dernier désir, ce lui de faire une sieste, qui le ramène au point de départ. Ronde des désirs, liste des choses agréables à faire, fantaisie des images qui montrent le personnage – silhouette rouge étrange – passer devant des bribes de décors et des objets qui lui ressemblent. C’est hyper surprenant, et séduisant.