Elle est bizarre la dame !

Elle est bizarre la dame !
Laure Monloubou
Editions Amaterra 2018

La vérité sort de la bouche des enfants

Par Michel Driol

On retrouve le P’tit Gars, personnage récurrent de l’auteure, dans les transports en commun. Il décrit sa voisine, et la trouve bizarre. Page de gauche, le P’tit Gars, qui imite sa voisine, page de droite, les éléments du portrait de la dame, façon dessin d’enfant. Un nez rond et rouge, des cheveux violets frisés, que rejoindront vite les yeux, les oreilles… On croit entendre en haut de page le P’tit gars , en gros caractère, commenter ce portrait qu’il fait, tandis, qu’en petits caractères, on entend la voix gênée de la maman, chut, ça suffit… Jusqu’au moment où le dessin d’enfant fait place à la dame… très ressemblante à sa description… Et, cerise sur le gâteau, le P’tit Gars veut ajouter quelque chose…  savoir s’il peut l’inviter à son anniversaire !

Comme les autres albums de la série, celui-ci explore, avec humour et tendresse, une situation dans laquelle nombre d’adultes ou d’enfants se reconnaitront. Ici, ce sont les commentaires sans gêne de l’enfant sur le physique d’un tiers. Rien de méchant : juste un constat, et une volonté du petit d’aller vers l’autre, avec ses mots à lui, son franc parler, ce qui questionne aussi sur l’attitude des adultes face à qu’ils prennent pour quelque chose de désobligeant envers l’autre. Comme toujours avec l’auteure, une grande simplicité des codes narratifs, qui, avec expressivité, vont à l’essentiel sans disperser le lecteur.

Un album tranche de vie qui parle avec malice de différence et du regard des enfants sur les autres…

Un autre album de la série : C’est à moi

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment

Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment
Amélie Jackowski
Rouergue, 2019

Berceuse

Par Anne-Marie Mercier

Chut ! est un album cartonné et carré, qui évoque l’endormissement, des images floues, détachées, des formes, comme un rêve qui vient.  Il évoque pour les tout-petits la journée finie, celle qui se prépare, la tendresse et la douceur… Formes colorées, lisses ou à mettre en volume par l’imagination, tout cela forme un bel imagier nocturne : une belle idée.
Mais tout cela ne serait rien sans la matière sonore que porte le texte : chuchoté, il mâche les sons, les ch, les f, les p… (ceux des petits lapins…). Ainsi, « on sort le bol rond du lait frais de demain » égrène les ‘r’, et répartit des sonorités assourdies (des ‘o’ et ‘on’) en début de phrase, des sons plus ouverts en fin de phrase (les è et les ain) : la berceuse tient à la fois au repos de l’oeil sur des formes simples, à l’évocation de choses douces et à l’écoute de la musique de la voix.

Le Fleuve

Le Fleuve
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2018

Fluidité aventureuse

Par Anne-Marie Mercier

Il est question de transmission intergénérationnelle (comme dans L’Arbre sans fin), de jeux, d’apprentissage de techniques de cueillette – assez proches de la chasse, d’ailleurs, vu le caractère insaisissable des Blavières trempeuses, des Crokfièvres, des Branthes, et autres plantes dont se nourrissent les deux tribus des héros. Un horrible monstre menace tout le monde de ses griffes… On retrouve dans cet album de nombreux thèmes pontiens.
On y retrouve aussi le dessin, parfois dépouillé et s’étalant en paysages de rêves sur toute la double page d’un long format à l’italienne, découpé en instants qui rythment un espace unique. Parfois on le retrouve fouillé et riche en détails multiples dans les scènes d’intérieurs ou dans les représentations de groupes : les petits Oolong et les petits Dong-Ding ont aussi des allures de poussins (voir la série des Blaise, entre autres) avec leurs activités joyeuses et vibrionnantes.
La nouveauté ici est dans la réflexion que cet album propose sur les questions de sexe et de genre : les deux héros appartiennent à deux peuples différents et éloignés et sont, par pure coïncidence, élevés tous deux dans le genre que leur sexe biologique n’appelait pas. Cela est fait pour respecter le vœu d’un ancêtre censé se réincarner, mort peu avant avec le désir de vivre dans la peau d’un être de l’autre sexe. La grande leçon de l’histoire est celle de la liberté : chacun peut décider d’être fille ou garçon, et changer d’avis quand il le veut et autant qu’il veut – pas besoin de mourir pour cela. Chaque vie est digne et plaisante, et aucune n’empêche de faire quoi que ce soit : le faux garçon comme la fausse fille apprennent les mêmes choses, se livrent aux mêmes acrobaties et sauvent leurs peuples ensemble, à égalité, d’un horrible monstre : l’héroïsme n’a ni genre ni sexe.
Ce joli message égalitaire et libérateur est porté par la poésie du texte, légère, libérée des accumulations de calembours qui alourdissaient parfois les derniers albums . On retrouve une merveilleuse fluidité du récit, une véritable histoire, des personnages qui se cherchent, des parfums qui sont comme des pensées : une « pensée qui serait presque la sienne et qui murmure en lui. »
Ce bel album n’a pas fini de murmurer la poésie de son fleuve qui relie et sépare, de son monde flottant, alliant la profondeur des eaux à la hauteur du ciel.

L’Arbre boit

L’Arbre boit
Christophe Tostain
Espace 34 (Théâtre jeunesse), 2015

Le théâtre des saisons

Par Anne-Marie Mercier

Deux « personnages », deux conteurs, pour cette courte pièce en trois saisons (printemps, été, automne) précédées d’un prologue et suivies d’un épilogue (l’hiver). Les deux voix sont celles de Vieille Racine et de Jeune Branche.
La première est soucieuse : elle sait les dangers qui guettent l’arbre et qui l’attaqueront : incendie, orages, sècheresse, hiver… Elle tente de répondre aux demandes de tous, feuilles et branches, tout en mettant un peu d’eau de côté pour les temps difficiles. La deuxième est l’insouciance même, elle attend l’hirondelle, le vent, le soleil, rêve de voyages…

Tout en mettant en scène un dialogue entre un être âgé et une jeune tête brûlée, cette fable est aussi une image de la vie végétale, une « leçon de choses », donc, simple et tragique.

Adèle

Adèle
Bérangère Marillier
Maison Eliza, 2017

Adèle comme tout un chacun

Par Anne-Marie Mercier

Adèle ne fait rien comme tout le monde, s’habille différemment, elle est rousse, toujours gaie, elle fait ce qu’elle veut, quand elle veut, et il semble que cela dérange… L’album montre sur d’amples doubles pages la silhouette vêtue de jaune du personnage, entourée d’êtres gris et moroses. Mais Adèle est-elle si exceptionnelle ?

La morale est illustrée par plusieurs exemples montrant ce que chacun a de différent, qui fait de lui un être à part, pour une leçon de tolérance et de gaieté acidulée. Les crayonnés de couleurs sont aussi toniques que le personnage.

 

Les Inoubliables

Les Inoubliables
Fanny Chartres
L’Ecole des Loisirs – Medium – 2019

On est sérieux quand on a 17 ans…

Par Michel Driol

2Parmi les EANA, soit, en clair, les Elèves allophones nouvellement arrivés, il y a Luca, le Roumain, venu pour perfectionner son violon, Chavdar, le fils de l’ambassadeur de Bulgarie, Tezel, dont les parents ont quitté la Turquie pour de raisons politiques,  Jae-Hwa, la coréenne du sud, aux ongles parfaitement manucurés et Marvin l’Anglais. Anna devient leur tutrice et les accompagne. Ils sont tous élèves de seconde à Créteil. On va suivre leurs parcours, leurs relations durant presque une année scolaire. On ne dévoilera pas ici la fin du roman, belle et surprenante.

Sur le thème de l’exil, voici un roman original par son point de vue et sa galerie de personnages. Le narrateur, Luca, est venu avec son père, professeur de français, érudit, amateur d’Alain Delon, devenu carreleur pour survivre en France, avec lequel il entretient une relation privilégiée. Le roman est d’abord l’histoire de cette relation, faite d’amour. Les personnages appartiennent à des familles structurées, qu’ils ont parfois quittées en s’exilant, les uns sans doute pour longtemps, les autres temporairement. Restent la nostalgie et des souvenirs du pays : des objets symboliques emportés, et surtout la musique comme un langage universel.

Roman d’amitié entre des personnages attachants, aux origines sociales et aux personnalités bien différentes, qui vont petit à petit maitriser le français, mais trouver d’autres codes et d’autres façons de communiquer et d’échanger sur leur pays. Tous partagent la même question : quel est leur pays ?, tiraillés qu’ils sont entre une origine, un présent souvent bien différent de ce qu’ils ont connu et l’image qu’ils avaient de la France, loin de sa réalité. Tous ont des rêves, devenir violoniste ou champion de Rubik’sCube, rêves qui les aident à surmonter le présent. Cette petite communauté se soude autour de quelques fêtes, comme celle de Noël.

Roman d’initiation en ce qui concerne Luca, qui rêve de devenir violoniste, et qui est confronté à un nouveau professeur de violon, assez peu expansif. Quel est exactement le pays qu’il a quitté ? Il va en découvrir l’histoire en remontant celle de la mère d’Anna, qui a quitté la Roumanie en 1989, et dont il lit le journal intime. Il comprend alors ce qu’étaient les années Ceaucescu, mais perçoit aussi ce qu’il y a de corruption aujourd’hui dans son pays, ce qui va le conduire à prendre de la distance avec son père. Roman d’un amour naissant avec Anna : l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, montre les étapes de ce rapprochement entre les deux adolescents. Les personnages d’adultes sont particulièrement bien traités aussi, bienveillants, positifs, mais parfois, comme la mère d’Anna, meurtrie par un exil choisi.

Un roman lumineux qui conjugue la douleur de l’exil, et l’espoir d’un futur plus juste.

 

 

Renversante

Renversante
Florence Hinckel
Ecole des loisirs –Neuf – 2019

Monde à l’envers ?

Par Michel Driol

Les deux jumeaux Léa et Tom vivent dans un monde où le féminin l’emporte sur le masculin, où la majorité des rues et des établissements scolaires portent des noms de femmes, et où ce sont les hommes qui s’occupent des enfants. Bien sûr ce sont les filles qui jouent au foot alors que les garçons jouent en périphérie de la cour à l’élastique. Et ainsi de suite… Dans le monde de Léa et Tom, nos stéréotypes de genre sont inversés, mais certains hommes pensent à un autre monde possible, tandis que Léa et Tom prennent conscience de ce que leur société a d’injuste.

Florence Hinckel propose là  un petit roman réjouissant  en prenant à rebrousse-poil notre langue et certains de nos comportements. Si la norme est le mot poétesse, certains trouvent le mot poète très laid, car il fait pouet, pouet… Il s’agit, on le voit, de proposer des contre stéréotypes dans tous les domaines : langue, vie quotidienne, travail, littérature, art…  pour nous conduire à réfléchir sur les nôtres, et s’interroger sur les inégalités entre hommes et femmes. Tout est vu du point de vue de Léa qui vit avec une double contrainte : assumer son rôle social de femme et défendre et protéger son frère. Une mention particulière pour les deux parents qui militent eux aussi pour établir d’autres relations, plus équilibrées, entre hommes et femmes. Car il est ridicule de vouloir une société qui fonctionne sur la domination des uns sur les autres.

On apprécie en particulier la démonstration par l’absurde et la façon dont le roman rend compte d’une idéologie à l’envers de la nôtre, qui trouve donc naturel que les hommes s’occupent des enfants – en le justifiant par des arguments  qui paraissent solides – et nous conduit à nous interroger sur ce qu’il y a de culturel dans la construction du genre dans notre société.

Un roman facile à lire qui permettra d’engager la discussion sur les relations filles –garçons, et qui plaide pour une société plus égalitaire.

Par la fenêtre, Emma Robert

Par la fenêtre
Emma Robert, Baptistine Mésange (Ill)
Dyozol, 2018.

Rêverie par la fenêtre

Par Maryse Vuillermet

Un enfant raconte tout ce qu’il voit par la fenêtre.
Le monde d’abord, les montagnes, les oiseaux, le jardin, puis la rêverie l’emmène plus loin, il voit défiler les saisons puis part vers des gens et des mondes inconnus.
Et puis, « des milliers de rêves fleurissent».
C’est un univers très doux et poétique tant par le texte que par l’illustration de Baptistine Mésange

Ce soir, je le fais, ce soir, je le quitte

Ce soir, je le fais, ce soir, je le quitte
Cathy Ytak
Rouergue, doado 2019

Une soirée pas comme les autres !

Maryse Vuillermet

 

Un titre accrocheur et double mais une exploration sensible et juste des tourments de l’adolescence.
La disposition des deux textes en recto-verso permet de suivre l’un,  Simon qui pense qu’il va faire l’amour pour la première fois avec Maline et l’autre,  Emma;  qui,  elle,  fait l’amour depuis quelques mois avec Loïc mais veut le quitter.
Et la même soirée est racontée alternativement par les deux jeunes, et bien entendu elle va réserver des surprises, les corps ont parfois leurs mots à dire.
C’est un monde adolescent assez rude, qui malgré ses airs de fête et d’amours assez libres noie dans l’alcool ses peines et ses désillusions. La fin est ambigüe et un peu inquiétante.

Colère d’amour, Ahmed Kalouaz

Colère d’amour
Ahmed Kalouaz
Rouergue 2019.

Aimer et détester à la fois

Par Maryse Vuillermet

Sa mère est partie, a quitté mari et enfant et Chloé n’arrive ni à l’accepter, ni à lui pardonner d’avoir brisé la famille. Elle refuse de la voir depuis dix mois.
Les points de vue de la mère et de la fille alternent et on comprend chacune, on comprend qu’on peut aimer et détester, aimer et ne pas céder. L’été, la mère part en randonnée, et la fille chez ses grands-parents mais le hasard fera peut être dévier le cours des choses.
Ce roman, dans sa justesse, fera certainement écho chez tous les enfants de parents divorcés et la difficulté du sujet n’enlève en rien la force poétique d’une prose irriguée d’images puissantes.