Mamie Coton compte les moutons

Mamie Coton compte les moutons
Liao Xiaoqin – Zhu Chengliang
HongFei 2016

C’est un volet qui bat, c’est une déchirure légère… l’absence la voilà

Par Michel Driol

Mamie Coton n’arrive pas à dormir. Elle compte et recompte les moutons, mais à chaque fois, pense à quelque chose qu’elle n’a pas fait, et va le faire : rentrer le pot de chrysanthèmes, graisser les gonds de la porte, faire rentrer le chien… Puis elle va se promener dans le village endormi. Enfin papi Coton revient de sa visite dans sa famille. Et mamie Coton, tranquille, s’endort enfin.

Habituellement, c’est un enfant que la littérature de jeunesse place dans cette situation de ne pas pouvoir – ou de ne pas vouloir – se coucher et s’endormir. Cet album déplace la perspective,  choisissant une petite grand-mère, dont on ne découvre qu’à la fin les raisons de son inquiétude. Les menus  gestes du quotidien deviennent alors une façon de tuer le temps, d’autres ne prennent sens qu’à la fin : la lanterne accrochée à la branche du grand arbre, le regard de la grand-mère porté sur le chemin. Ce qui frappe dans cet album, c’est la quiétude apparente du personnage ; sourire quasi énigmatique perpétuellement accroché à ses lèvres, sourire qui s’élargira à l’entrée de papi Coton, c’est aussi son attention aux autres, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, faisant d’elle un personnage empreint de bienveillance avec lequel le lecteur entre, de suite, en empathie.

Le décor, particulièrement soigné, contribue aussi à dessiner ce personnage par son cadre de vie, celui d’une maison chinoise, avec son poêle, sa scie à bois, les gousses d’ail pendues, la lampe à pétrole. Au-delà de la maison, c’est le village, avec ses ruelles en escalier qui semble dominer une plaine : c’est comme une vie de labeur paysan qui semble se profiler à l’arrière-plan. Les couleur font alterner des illustrations en teintes froides, en accord avec la nuit et l’angoisse non dite, et des teintes plus chaudes qui éclateront au moment de l’arrivée de papi Coton.

Un bel album pour dire l’amour simple et tendre qui ne s’en va pas avec le temps. Comme toujours, avec les éditions HongFei, l’inscription dans la Chine n’est pas simplement anecdotique mais atteint des valeurs universelles.

 

 

Chaton pâle et les insupportables petits messieurs

Chaton pâle et les insupportables petits messieurs
Gaëlle Duhazé
HongFei 2016

Délivrez moi de mes angoisses…

Par Michel Driol

Chaton pâle vit dans sa maison à l’orée du bois : il sort peu de chez lui – d’où sa pâleur – et il passe son temps à faire le ménage, cuisiner, nettoyer et lire. Chaque fois qu’il voudrait sortir de chez lui surgissent les insupportables Petits Messieurs qui n’aiment que la routine et adorent critiquer, le mettent en garde contre tous les dangers qui ne manqueront pas de survenir s’il entreprend quelque chose d’important. Jusqu’au jour où Grand-Mère Chat du Pissenlit fait irruption sur sa corneille géante qui se blesse en atterrissant. Malgré les mises en garde des Petits Messieurs, Chaton Pâle les accueille et Grand-mère Chat entraine Chaton Pâle dans la forêt tandis que les voix des Petits Messieurs se font de moins en moins entendre. Après le départ de Grand-Mère Chat, les Petits Messieurs déménagent, Chaton Pâle, qui fait désormais ce qui lui tient à cœur, devient Chat au Pelage de Vent.

La question des angoisses et de la confiance en soi est ici abordée de manière imagée. D’abord en mettant en texte et en images le dialogue intérieur entre l’individu – le Chaton, dont le nom seul est un appel à la protection et à la tendresse – et ses angoisses, personnalisées sous la forme des Insupportables Petits Messieurs. Et le contraste graphique est saisissant entre Chaton Pâle,  goutte au nez et mouchoir à la main,  aux grands yeux vides et ces créatures  monstrueuses, mi humaines, mi bêtes, menaçantes, agressives, envahissant tout l’espace de la page et du logement du chaton, donnant des conseils sans bienveillance aucune. L’album emprunte à la fois aux codes du roman (importance de certaines pages de texte) , de l’album (pages foisonnant de détails avec des teintes douces) et de la bande dessinée (présence de plusieurs vignettes sur la même page, bulles permettant de faire entendre les voix des Petits Messieurs ou de Grand-Mère), ce qui diversifie et renforce le dynamisme de la narration. Par ailleurs, l’émancipation du chaton va de pair avec  sa représentation de plus en plus grande dans l’espace graphique.

Grandir, c’est se libérer de ses obsessions, de ses peurs, de ses angoisses, avec l’aide d’un autre bienveillant qui aide à s’ouvrir au monde : voilà ce qu’illustre – non sans humour – ce bel album.

 

Je veux ma tétine / Bernard et le monstre

Je veux ma tétine
Tony Ross
Traduit (anglais) par Anne de Bouchony
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2015

Bernard et le monstre
David McKee
Traduit (anglais) par Christine Mayer
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2015

Tétine thérapie / Des parents trop occupés

Par Anne-Marie Mercier

Une princesse accrochée à sa tétine, les multiples occasions où elle la perd, où on la lui enlève, la cache, ses colères, les leçons qu’on lui assène en vain jusqu’à l’argument final qui en aura raison… Les situations sont variées et drôles, les dessins pleins d’humour, et l’argument final (la tétine est l’objet d’un être fermé sur lui-même) convaincant, a priori.

 

 

Quand Bernard veut parler à sa mère ou à son père il a toujours comme réponse « pas maintenant Bernard », même lorsqu’il leur dit qu’il y a un monstre dans le jardin. Il faut dire qu’ils sont très occupés à des tâches très genrées (bricolage pour le père et vaisselle ou soin des plantes pour la mère). Le monstre dévore Bernard, entre dans la maison et…

Un joli petit album sur les parents trop occupés pour voir quoi que ce soit. On se demande comment le monstre va s’en sortir…

Les théories de Suzie

Les Théories de Suzie
Éric Chevillard, Jean-François Martin
Hélium, 2015

Par Anne-Marie Mercier

Pourquoi le ciel est-il bleu ? Qu’y a-t-il eu en premier, l’oeuf ou la poule ? Pourquoi la terre est-elle ronde? Comment fait-on les enfants ?
À toutes ces questions, Suzie à des réponses. Celles-ci sont à hauteur d’enfant, partant de ses sensations, de ses premières fois, de ses étonnements et développant sa logique, imparable.
Suzie a réponse à tout, et les illustrations d’une apparente simplicité de Jean-François Martin, où le rouge et le blanc dominent, montrent l’évidence de ses certitudes.

quelques pages sur le site de l’éditeur

 

La Valise de Lolotte

La Valise de Lolotte
Clothilde Delacroix
L’école des loisirs (Loulou et cie), 2014

Par Anne-Marie Mercier

Comment faire quand on est déçu par un cadeau d’anniversaire, trop raisonnable, trop utile ?  C’est l’expérience que fait le petit cochon Lolotte en découvrant une valise au lieu du costume de super héros dont elle rêvait. Grâce à ses amis qui lui suggèrent tous les usages possible de l’objet pour inventer de multiples jeux, tout finit bien.

Chaque double page de cet album au format carré, en carton épais, offre un univers différent et coloré, un florilège de jeux d’enfants, du « faire comme si » aux équilibres les plus hardis, pour les petits.

Depuis, on a fait mieux encore : allez voir Pablo et la chaise de Delphine Perret sur le site de l’éditeur : Les fourmis rouges : une petite merveille

L’explorateur

L’explorateur
Bonnefrite
Le Rouergue, 2015

Ecarquilleur d’yeux

Par Anne-Marie Mercier

Voici un album qui fait partie de la catégorie, rare autrefois mais de plus en plus nombreuse aujourd’hui, de ceux qu’on délaisse immédiatement ou qu’on regarde à l’infini.

Principe si simple qu’il en est étonnant : sur des pages colorées de formes a priori abstraites, on place des ronds noirs, représentant, a priori les jumelles ou l’écarquilleur d’yeux de l’explorateur, mais qui deviendront, si l’on cherche bien, des monstres, selon le principe que tout être humain cherche un visage dès qu’il en a un indice, même petit.

Belle matière, belles rencontres colorées qui exhibent parfois le geste qui les a créées, marquées de craquelures et de stries, les doubles pages offrent un espace où rêver, tantôt avec les deux « yeux » déjà en place, tantôt sans et c’est au lecteur de les fabriquer et de les placer.

 

 

Jean-Yves à qui rien n’arrive / Huit farces pour collégiens

Jean-Yves à qui rien n’arrive / Huit farces pour collégiens
Pierre Gripari, Illustrations de Till Charlier
Grasset-jeunesse, 2013 et 2015

Mine de contes

Par Anne-Marie Mercier

Jean-Yves n’a « rien à raconter », dans la mesure ou à part naître, il ne lui est rien arrivé, dit-on. Mais, disant cela, on oublie qu’il a été abandonné peu après. Ce petit détail peut-il expliquer à la fois sa solitude et sa capacité à inventer des histoires ? Celles-ci sont rapportées par le narrateur, un enfant qui est devenu son ami. Elles illustrent le pouvoir des contes : ils guérissent des terreurs enfantines et permettent de comprendre bien des choses ou d’embellir une réalité qui serait plate sans cela.

C’est aussi un ouvrage qui apprend l’art du conte : si les histoires sont complètes au début, assez vite une perturbatrice (pointe de  misogynie ?) se glisse entre l’enfant et Jean-Yves et l’empêche de finir correctement ses histoires ; il faut combler les blancs. On y retrouve aussi l’acidité et l’irrévérence de la pensée de Gripari : scatologie, goût du bizarre, dialogues à la logique imparable.

Les éditions Grasset poursuivent leur entreprise de réédition de Gripari, initiée en 2012 avec les Sept farces pour écoliers, elles aussi illustrées par Till Charlier (mais c’est toujours Claude Lapointe pour les célèbres contes de la rue Broca et de la Folie Méricourt).

Les Huit farces pour collégiens proposent des pièces à jouer, de deux à sept personnages, qui pour la plupart reprennent les classiques de Gripari : le géant aux chaussettes rouges, la sorcière du placard à balais, la sorcière de la rue Moufetard, la fée du robinet, etc. Un dialogue savoureux met en scène Perrault dialoguant avec le loup, puis la Mère-grand et le Chaperon rouge, venus pour l’annonce qu’il a mise dans la presse pour  leur proposer un rôle : il ne fait pas bon être conteur de nos jours !

140 astuces strictement réservées aux ados

140 astuces strictement réservées aux ados
Alda Bournel, Gregory Bricout
De la Martinière jeunesse, 2014

Par Anne-Marie Mercier

Dans une mise en page efficace alternant gros titres, encarts de couleurs, principes numérotés, textes courts et simples  et illustrations très colorées, belles et drôles, on vous dit tout sur l’amour, l’amitié, la famille, le collège et on vous donne le début d’une solution à bien des problèmes. Ce livre est aussi du côté d’une approche raisonnable : oui ; l’école sert à quelque chose. Non, le mensonge n’est pas la bonne solution, etc.

Le titre est donc trompeur à plus d’un titre, comme la couverture qui indique un contenu explosif : ce ne sont pas que des « astuces », des trucs pour esquiver, et ce n’est pas « réservé aux ados » : les adultes qui y jetteraient un œil n’y verraient rien à redire. Le premier chapitre joliment intitulé « TOI en mieux » propose d’arriver à surmonter les difficultés intérieures,  surmonter les peurs, s’organiser, être à l’heure, masquer son ennui, contrôler sa colère… Ce livre ne s’adresse-t-il qu’aux ados ? on peut supposer qu’il pourrait accompagner longtemps le lecteur, à moins d’avoir été si efficace qu’il n’en ait plus besoin ? « Nathanaël, jette mon livre »…

 

 

 

Gabo. Gabriel Garcia Màrquez,

Gabo. Gabriel Garcia Màrquez, mémoires d’une vie magique
Oscar Pantoja, Miguel Bustos, Felipe Camargo, Tatiana Cordoba
Sarbacane, 2016

Par Anne-Marie Mercier

Comment écrire la biographie d’un romancier, surtout lorsqu’il s’agit de Gabriel Garcia Màrquez, sans tomber dans le récit d’anecdotes, de moments de vie dont on ne sait s’ils ont un rapport réel avec l’œuvre qui est ce qui importe au premier chef ? Et comment transcrire cela en images, en bande dessinée, sans rester à la surface ?

Les auteurs ont réussi le pari qui consiste à partir de la création pour retracer l’enfance : on commence par l’illumination de Garcia Màrquez qui saisit le fil de son inspiration première, celle qui tourne autour d’une figure d’ancêtre, le fameux colonel Aureliano Buendia, pivot du récit de ses premières années. La deuxième partie retrace les années d’étude, les débuts de la carrière littéraire en rupture avec les désirs de sa famille, la vie difficile et désargentée, les piges de journaliste, l’amour, les amis, les voyages, les débuts de la reconnaissance. La troisième partie le montre journaliste à Cuba pendant la révolution, puis aux Etats-Unis au Mexique. L’auteur traverse l’histoire mouvementée de l’Amérique latine de son temps, est souvent en fuite, et toujours en proie aux doutes et à la difficulté de publier ses livres. Enfin les dernières parties montrent la consécration, le succès de Cent ans de solitude, le prix Nobel, les traductions dans tous les continents, un succès planétaire.

Une vie d’écrivain, c’est cela : une plongée à la source de ses œuvres, les rencontres, les paysages, les amitiés, et l’importance de l’entourage, ici la figure de la femme de sa vie qui le soutient, patiente, partage, endure. C’est aussi la fréquentation d’autres œuvres d’autres auteurs (Kafka, Juan Rulfo, Steinbeck…), le danger, la précarité, le monde de l’édition et du journalisme. Les images ajoutent aux faits la dimension rêveuse qui fait le charme des romans de Garcia Màrquez, un mélange de temps et d’espaces qui se superposent.

Les Fugitifs du futur

Les Fugitifs du futur
Valérie Dayre et Pierre Leterrier
La Joie de Lire (« Encrage »), 2015

Enfants-cobayes

Par Clara Adrados

Des savants « fous », des adolescents charismatiques, des hackers, des squatteurs … une course poursuite entre les personnages. Tout est là pour faire haleter le lecteur, le plonger dans cette histoire. Et on y plonge la tête la première !

Achille et Yak sont deux neurochirurgiens de renom et semblent avoir utilisé leurs enfants, respectivement Mila et Ilam (des jumeaux) et Liam, pour mettre au point leur expérience. Malheureusement, les découvertes scientifiques sont toujours convoitées, et pas que par des gentils. Voilà donc l’intrigue dans laquelle nous plongeons, nous lecteurs.

Plongeons, parce que nous sommes directement happés dans le récit : un narrateur, dont nous ne savons que peu de choses, hormis qu’il connaît Mila et que c’est un agent-dormant, nous transporte dans cette histoire. Le lecteur doit reconstruire la chronologie des événements, replacer le narrateur dans l’histoire… et essayer de comprendre à qui ce dernier s’adresse. En effet, le lecteur est placé dans la position de témoin. Il est pris à partie par le narrateur qui s’adresse soit à lui soit à une instance légitimatrice. Le lecteur devient alors juge de l’histoire qui lui est contée. Le narrateur semble vouloir justifier ces actes et montrer leur nécessité.

On nous invite ainsi à réfléchir sur la nature des découvertes scientifiques et leurs bienfaits, sur la question éthique des expériences médicales, et l’utilisation que certains peuvent ensuite faire d’une découverte scientifique, née au départ d’une volonté de faire avancer le monde.

Un roman donc à dévorer, qui est édité dans la collection « Encrage » de La Joie de Lire. Les lecteurs imprégnés de culture cinématographique et adeptes de SF seront heureux de retrouver des références à ces mondes parallèles ou futuristes.