Martin, apprenti de Gutenberg. Carnet d’un imprimeur 1467-1468

Martin, apprenti de Gutenberg. Carnet d’un imprimeur 1467-1468
Sophie Humann
Gallimard jeunesse (« mon histoire »), 2010

Enfance du livre, enfance d’imprimeur

Par Anne-Marie Mercier

Martin, apprenti de Gutenberg.jpgMayence, Strasbourg, Paris, Venise, tel est l’itinéraire de Martin, 13 ans, qui commence son apprentissage avec le vieux Gutenberg, le poursuit avec Mendelin, et part à la recherche de l’imprimeur Jenson.

Au fil du voyage, le lecteur découvre la vie quotidienne du temps, la difficulté des voyages, les dangers (les voleurs, les loups, le froid…). On voit aussi la difficulté d’ imposer une technique nouvelle et les résistances de ceux qu’elle va priver progressivement d’emploi, les copistes. Ce qui pourrait être simplement documentaire devient une aventure. Tout cela est bien documenté, bien écrit. Le livre joue à imiter l’apparence d’un écrit du temps, avec une couverture en trompe l’œil, des titres calligraphiés et des pages inégales comme découpées à la main. Seul bémol : l’intrigue principale (la recherche de Nicolas Jenson) est peu dynamique et peu porteuse. ; le récit a du mal à démarrer. Mais une fois bien embarqué sur les routes aux côtés de Martin, le lecteur s’attache à ses pas et à ses efforts.

 

Chroniques de l’Université invisible

Chroniques de l’Université invisible
Maëlle Fierpied

L’école  des loisirs (
Médium), 2010

L’école des mutants

 par Chantal Magne-Ville

uni inv.pngCes chroniques se déroulent dans un futur relativement proche. Elles retracent l’histoire de plusieurs adolescents qui ne se connaissent pas au début mais ont la particularité de posséder des pouvoirs cachés : Mélusine, une « Penseuse », est capable de lire dans la tête des autres, par télépathie, Tristan utilise son don pour détrousser les passants, Framboise, une « Voleuse » peut repousser les objets par la seule force de son esprit et les faire voler par télékinésie. Ils sont kidnappés par des ravisseurs non identifiés et se trouvent réunis sur une île indétectable, dans un monde parallèle : ils sont devenus membres de l’Université invisible qui leur apprendra à cultiver leurs pouvoirs. On a effacé leur souvenir de l’esprit de leurs proches. Ils se trouvent pris au cœur d’une guerre entre l’Université invisible et un groupe de vampires qui ont rompu leur pacte de non agression.

L’intérêt du livre réside sans doute moins dans l’univers d’héroïc fantasy que dans les multiples clins d’œil à la culture. L’onomastique est particulièrement riche : les personnages empruntent leur nom à tous les continents (Moustafa, Vasco), à toutes les époques (Sophocle, Garibaldi, Dante) ou évoquent les étoiles (comme Alioth). Ils sont formés dans une Médersa. L’un des vampires vient de Bachkirie. Le personnage de Garibaldi et sa troupe d’enfants voleurs n’est pas sans rappeler Dickens. Plus que les pouvoirs des héros, ce sont les rebondissements de l’intrigue qui tiennent en haleine avec de nombreux retournements de situation, malgré un épilogue peut-être un peu artificiel. Si l’intrigue est un peu difficile à saisir dans les premiers chapitres, à cause de l’adoption d’un point de vue interne pour les différents protagonistes, la peinture psychologique des personnages est empreinte d’une grande vérité et les interrogations des héros sur le sens de leur vie et leur filiation savent toucher le lecteur.

Le roman fait de nombreux clins d’œil à l’univers des jeux vidéo, avec une imagerie parfois convenue notamment dans la peinture des vampires ou les expériences menées sur les prisonniers, mais c’est une science fiction efficace qui renvoie à de véritables interrogations sur le contrôle que la société peut avoir sur les individus et sur la nécessité pour l’individu de protéger sa pensée.

Lâcher sa main

Lâcher sa main
Séverine Vidal

Grasset jeunesse, 2011

« Reflet secoué par les vagues »

Par Dominique Perrin

9782246780601.gifCe texte au titre et à la première de couverture attirants, entre confidence et journal de bord, peint la conversion d’une adolescente à la posture adulte, à la faveur d’un voyage d’abord rêvé par d’autres et pour d’autres, finalement voulu et vécu. La singularité existentielle de cette protagoniste au parler très contemporain tient à ce que les élations propres à sa situation de lycéenne s’offrent sur fond d’une relation monoparentale en partie inversée : mère non seulement  originale  – magistralement – mais souffrant de folie au sens psychiatrique du terme, père non identifié, autonomie lourde à porter et dépendance réciproque avec la mère.
Le récit n’évite pas tous les écueils de la jeune tradition dans laquelle il s’inscrit : amours triangulaires de la narratrice avec deux garçons amis et rivaux, indifférence scénaristique au réel des contraintes économiques et des barrières qu’elles sont susceptibles d’opposer au désir d’épanouissement d’un personnage sans ressources financières identifiées. Mais il contient aussi sa part d’imprévisibilité et partant de beauté : au cœur du désir de la narratrice, il y a un voyage vers le nord – et non vers le sud -, longtemps par canaux – et non seulement par mer ; le triangle amoureux se voit démythifié, au profit d’une évocation assez juste de la réversibilité si difficile à penser entre maturité et fragilité à l’adolescence ; les adultes représentés ne sont, à quelques exceptions ponctuelles près, pas plus caricaturaux que leurs homologues adolescents. Enfin, et peut-être surtout, c’est bien sous ses cent visages étranges et familiers que la « folie » est évoquée, plutôt que sous aucun.

 

Terrienne

Terrienne
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard, 2011

Des sentiers qui bifurquent : où va Mourlevat?

Par Anne-Marie Mercier

Terrienne.gif« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » … On se souvient de la phrase leitmotiv de la huitième épouse de Barbe Bleue dans le conte, et c’est bien cette phrase qui définit le mieux  Terrienne dans un premier temps : il s’agit d’une récriture de conte, domaine dans lequel Mourlevat s’est rendu célèbre avec L’Enfant océan, et précisément de La Barbe bleue. Mais le rapport à ce conte est assez lâche et on ne le suit que de loin en loin. Demeure le sujet central : une jeune femme a disparu juste après son mariage. Sa jeune sœur, l’héroïne de ce roman, la cherche.

Un autre texte plus actif sous-tend le roman, celui de la Divine Comédie : l’un des personnages s’appelle Virgil, mais évoque, davantage que la figure du poète, celle de Dante qu’il guide à travers les différents cercles de l’enfer et du paradis. Autre écho, celui du mythe d’Orphée : dans cette histoire on passe d’un monde à l’autre pour tenter de ramener une jeune femme dans le monde des vivants. On pourrait ajouter une présence de Pinocchio (les sœurs s’appellent du nom de son auteur, Collodi, mais hors le nom, on ne voit pas le rapport). En bref, l’intertextualité ici est diffuse et brouille les pistes plus qu’elle ne les construit.

Ce roman participe du réalisme et de la fantaisie, deux voies que J.-C. Mourlevat a suivies avec constance, tantôt de façon séparée, tantôt en les entrecroisant (comme dans Le Chagrin du roi mort). Le récit débute avec un ancrage fort dans le terrain régional ; on est entre Saint-Etienne et Saint-Just, sur la route et avec les gens ; on évoque le charme de Montbrison. Le narrateur rencontre une jeune fille qui semble à la dérive. On pense d’abord au mythe de « l’auto-stoppeuse fantôme ». Mais progressivement elle prend davantage de poids et de précision et la veine fantastique du « comme un rêve », très prenante, laisse place à l’écriture de science-fiction après avoir fait penser un temps à la veine vampirique : de multiples voies sont ainsi encore ouvertes puis abandonnées.

La deuxième partie de l’ouvrage se passe dans un monde parallèle au nôtre, parfaitement organisé, un genre de « meilleur des mondes » avec tout ce que cela comporte de cauchemardesque. On retrouve ici encore du très bon Mourlevat, celui du Combat d’hiver par exemple, pour l’organisation du récit, le suspens, l’inventivité et la beauté des « paysages », même si ceux-ci sont de plus en plus sinistres. On retrouve aussi la thématique de la résistance, du refus de la tyrannie. Mais aussi des traits de poésie et d’humour : certains des habitants font la navette entre les deux mondes et reçoivent un enseignement pour cela : cours de civilisation, cours de sentiments, cours de cuisine (voir la leçon de quiche lorraine !). Enfin, le titre illustre l’une des belles qualités du roman : il est une apologie de l’imperfection des choses humaines, un chant d’amour aux paysages médiocres, aux êtres sans charme particulier (mesdemoiselles, méfiez vous des trop beaux hommes !), au quotidien dépenaillé qui est le nôtre. Au centre de tout cela, le plaisir tout simple de respirer calmement et régulièrement, que ne connaissent que ceux qui en ont été privés pendant un temps…

Réécriture de conte, fantastique, réalisme, dystopie, roman engagé… Mourlevat court plusieurs livres à la fois et l’on est parfois perplexe devant ces esquisses abandonnées dès que la « sauce » commence à prendre. Faut-il le prendre au mot lorsqu’il semble se mettre en scène sous les traits d’un écrivain qui, comme l’auteur, vit dans cette région ? Etienne Virgil (on a vu la symbolique du nom), a 70 ans et vient d’écrire son quinzième roman dont il n’est pas content… Ses enfants lui ont offert un PC et pour la première fois il a écrit sur traitement de texte… Ce roman qu’on est en train de lire est-il celui-ci ? Pourquoi Mourlevat abandonne-t-il ce personnage attachant (et sa voiture…) si brutalement, nous laissant vivre l’histoire uniquement à travers le point de vue d’Anne ? Autodestruction ? Syndrome de l’écrivain malheureux comme dans le dernier roman de Houellebecq (La Carte et le territoire) ? Les fans de Mourlevat ne peuvent qu’être inquiets : on demande à être rassuré, vite un autre livre !

Mais ne nous affolons pas : on pourrait aussi répondre que l’écrivain incarne une figure symbolique. Il est celui qui, comme le Virgile de Dante, est un passeur. Il nous fait pénétrer dans l’autre monde et aussi nous entraîne dans la fiction. Son auto-stoppeuse serait d’abors une idée d’histoire : il l’embarque, la promène. Une fois que l’idée a pris corps, l’écrivain peut s’éclipser (en apparence, bien sûr) pour la laisser « vivre sa vie ». Se donner 70 ans était déjà une façon de se retirer. C’est aussi une façon de se tenir hors de l’action et de l’héroïsation. Il demeure que Virgil nous laisse bien seuls dans ce monde déprimant dont on ne sait s’il dévoile davantage l’horreur du passé ou s’il nous fait « voir venir » celles du futur… pour mieux apprécier notre présent si fragile.

Je préfère qu’ils me croient mort

Je préfère qu’ils me croient mort
Ahmed Kelouaz
Rouergue (Doado Monde),  2011

 Rêves brisés

par Maryse Vuillermet 

Je préfère qu’ils me croient mort.jpgJ’ai été très touchée par ce court roman d’Ahmed Kelouaz. Il aborde avec force un problème mal connu, celui de centaines d’adolescents  africains qui quittent leur pays,  appâtés par des intermédiaires douteux ou escrocs qui leur font miroiter une carrière internationale dans les clubs européens. Ces jeunes jouent bien au foot dans leur ville ou village et rêvent de devenir des champions  comme Salif Keita ou Didier Drogba. Leurs parents se saignent pour  avancer l’argent du voyage,  espérant le récupérer un jour. Le jeune,   ainsi missionné par les siens,  a l’obligation de réussir.

Le récit est dit par Kounandi, jeune homme de Bamako.  Le jeune lecteur vit donc au plus près ses rêves, et surtout de ses déceptions successives et ses longs combats pour ne pas perdre courage et ne pas perdre non plus son âme. La langue utilisée est à la fois celle du récit oral d’un jeune mais aussi celle des griots,  pleine d’images d’Afrique, de noms puissants, de  poésie  et de rêves d’adolescents.  A sa suite, nous pénétrons dans le monde des immigrés clandestins, toujours misérables et cachés,  dans le monde sans pitié des tournois de football   et des clubs de province.

Emouvant, tragique, réaliste, voilà un roman pour les adolescents qui aiment le football bien-sûr mais bien au-delà, c’est aussi  un roman social sur l’immigration clandestine et encore un bon  roman qui dénonce juste.  

 

Ceux qui n’aiment pas lire

Ceux qui n’aiment pas lire
Rachel Corenblit, illustrations de Julie Colombet

Rouergue (zig zag) , 2011

Pour leurs parents

Par Anne-Marie Mercier

Rachel Corenblit,Julie Colombet, Rouergue (zig zag), lecture,bibliothèqueHistoire d’un garçon qui n’aime pas lire, destinée on le suppose à ceux qui n’aiment pas lire.

On a des doutes : ceux qui n’aiment pas lire… ne le liront pas ou n’entreront pas dans ce récit sans véritable intrigue. Les autres seront malades de voir la destruction d’une bibliothèque présentée comme une simple bêtise, malgré le charme et la cocasserie des images.

Au public visé : si vous n’aimez pas lire, achetez-le à vos parents pour qu’ils arrêtent de vous embêter avec ça.

Un peu, beaucoup, à la folie…

Un peu, beaucoup, à la folie…
Catherine Sanejouand
Thierry Magnier, 2011

 

C’est même chose que d’aimer et d’écrire1,

par Christine Moulin


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A hauteur de petite fille, mais cela ne change rien, bien sûr, c’est l’histoire d’un amour, de l’amour. Le plus terrible qui soit.

L’écriture de Catherine Sanejouand, fragmentaire, faussement blanche, est de celles qui « font battre le cœur » (l’auteur la décrit d’ailleurs assez bien  : « Trois petits mots bleus posés comme il faut au milieu d’un grand rectangle blanc ») : les phrases se succèdent, précises, justes, et tout d’un coup, jaillit une surprise, qui fait définitivement voir les choses autrement, qui fait reconnaître une émotion, et qui bouleverse : oui, c’est cela, c’est tellement cela…

Du coup, on en voudrait presque à cette collection, qui n’en peut mais, de ne publier que des textes courts car, même si l’on aime les formes brèves, parfois, peu, ce n’est presque pas assez.

(1) : Christian Bobin, Lettres d’or.

Le garçon qui volait des avions

Le garçon qui volait des avions
Elise Fontenaille,
Rouergue, Doado, 2010

 

L’enfant sauvage, nouvelle génération !

par Maryse Vuillermet

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Elise Fontenaille explique qu’elle lit beaucoup la presse américaine. Elle y trouve des faits divers et les sujets de ses romans. Celui-ci a été écrit en trois jours trois nuits. J’avais parlé dans une note précédente de Chasseurs d’orages, mon avis était un peu mitigé. Mais cette fois, je suis conquise.


Le personnage principal, Colton, l’Indien ou le coyote, vit entre Vancouver et Seattle, une zone d’îles et de forêts. C’est un enfant sauvage, nouvelle génération. Elevé par une mère alcoolique et abandonné par son père qui avait tenté de l’étrangler, il cherche refuge dans la forêt, il se distrait en volant dans les résidences secondaires, des pizzas, puis des appareils photos électroniques, puis des bateaux, des voitures et même des avions.
Il ne commet aucune violence, mais il vit de larcins. Il est très est attachant parce qu’il est totalement révolté, désespéré et surdoué : il sait conduire, utiliser des ordinateurs, c’est ainsi qu’il communique avec sa mère, et surtout survivre seul pendant deux très longues années de cavale.


La bonne Amérique ne peut tolérer cette liberté, cette absence de règles, elle est sur les dents. Des milices s’organisent et traquent l’enfant comme un gibier, prêtes à tout pour préserver ses biens superflus, bateaux, avions privés et résidences secondaires. C’est donc une charge contre l’Amérique bien pensante et la violence des « chiens humains ». C’est aussi la revanche d’un enfant pauvre et libre sur les riches enchainés à leurs préjugés et à leurs richesses, revanche d’autant plus insupportable que Colton devient la vedette de Face Book, il a 40 000 fans qui admirent son courage et son insolence.
Deux alliées, une éducatrice et la policière qui va l’arrêter apportent un peu de tendresse et de compréhension à l’enfant perdu.


Le dispositif d’écriture est efficace. Pour éviter des descriptions ou portraits trop longs, chaque chapitre correspond à un événement précis ou à un personnage et l’introduction ressemble à une didascalie de théâtre ; exemple : « Une femme, la trentaine, petite, ronde… ». C’est rapide, ça suit la cavale de l’enfant qui ne tient pas en place.
Je profite de cette note pour dire que la collection Doado des éditions du Rouergue est de très grande qualité. Les auteurs que je l’ai lus récemment, Ahmed Kelouaz, Sylvie Deshors, Elise Fontenaille, Stéphane Servant, Arne Swingen écrivent des romans pour adolescents bien écrits, sur des sujets délicats et originaux. Je suis toujours heureuse de découvrir un nouveau titre.

Bjorn aux armées, I

Bjorn aux armées, I
Thomas Lavachery

Ecole des loisirs (medium), 2010

Le retour d’un héros de fantasy

par Anne-Marie Mercier

BjornauxarméesI.gifCe Bjorn est un héros de fantasy fort attachant : après 5 volumes, il captive toujours. Je me souviens qu’en 2007 (sur Sitartmag, voir ci-dessous) je disais grand bien de la fin de la tétralogie de Bjorn aux enfers et du volume qui avait ouvert le cycle (Bjorn le morphir), un peu moins de ce qui avait été publié entre les deux. Ainsi, il me semblait avoir fait le tour de la question et j’ai ouvert avec un certain retard le premier volume du nouveau cycle d’aventures, « Bjorn aux armées », sans grand enthousiasme, me disant que j’allais trouver du même, sans doute en moins bien.

C’est un peu pareil, mais ça reste très bien. Du côté du pareil : on est chez les Vikings, peu après l’an mil : autant dire que l’entourage est rude. Il y a des humains et quelques peuples tirés des mythologies du Nord ou inventés par l’auteur. Un peu de magie, des dragons, un fantôme… Le tout tenu par une écriture simple mais pas simpliste, précise, et de nombreux dialogues. Les personnages, nombreux, ne sont pas d’une grande complexité psychologique, ni les situations, mais bon, on n’est pas chez les Vikings pour se compliquer la vie, déjà que l’intrigue rebondit sans cesse.

Du côté du différent : on n’est plus dans les aventures d’un petit groupe face à des créatures infernales, ni dans un espace imaginaire, mais dans ce qui ressemble à une geste médiévale. Une invasion étrangère menace le pays et le roi qui avait envoyé Bjorn en mission aux enfers n’a plus que quelques jours à vivre quand il désigne le « Jarlal », le chef de guerre qui doit diriger les armées sur terre et sur mer. On devine que, à la surprise générale – qui est  aussi celle du lecteur, tant le point de vue de Bjorn est convaincant dans ce récit à la première personne – c’est le héros de quinze ans qui est désigné. Il a beau être devenu riche et puissant après avoir vaincu les créatures infernales, être un « morphir » (lire le premier volume), posséder en cachette un dragon de première classe, avoir une parfaite guerrière pour « fiancée », et être très aimé de ses parents et amis, il a un doute sur ses capacités. D’autres aussi, d’ailleurs. Tout cela le rend sympathique, comme son amitié avec des personnes d’autres races, des « demi-humains », des Trolls… joyeusement peu raffinées.

Le récit des manoeuvres des uns et des autres, de la stratégie de Bjorn et des différentes batailles n’ennuie pas, au contraire : on suit avec intérêt l’édification de son personnage de chef d’armées. Les scènes de veille ou de lendemain de combat font un peu images d’Epinal (un côté napoléonien ?), ce n’est pas sans charme. La touche de fantastique est présente dans ce volume de façon plus discrète, mais reste séduisante.

Enfin, les nombreuses péripéties font qu’à la fin du volume Bjorn a tout perdu, au moins provisoirement, même son épée (magique), même son dragon et le corbeau qui parle, et sa fiancée et tous les autres. Cela fait qu’on attend avec intérêt le(s) volume(s) suivant(s) : on ne va tout de même pas laisser un héros, fût-il viking, dans cet état, non ?

 

Bjorn aux enfers (IV. La reine bleue), de Thomas Lavachery, Ecole des loisirs (medium), 2007

Si certains tomes précédents de cette série s’étaient avérés un peu décevants par rapport à la belle surprise qu’avait été le premier roman (Bjorn le morphir), ce volume qui clôt l’épisode des enfers est une réussite. On y retrouve les personnages qui accompagnent le héros dans sa quête, hétéroclites comme il se doit. La belle Sigrid, fiancée de Bjorn est toujours aussi courageuse et aimante, et Bjorn souffre pour elle mille maux ; ses autres compagnons ne manquent pas d’humour et agissent parfois de façon imprévisible, ce qui renouvelle l’intérêt.

Ici, ils arrivent enfin au royaume de Mamafidjar, personnage gigantesque et monstrueux, mais terriblement fleur bleue (ce qui le rend très dangereux). La peinture du monde des enfers, où les morts côtoient les vivants dans une ville gigantesque et en perpétuelle expansion, a beaucoup d’allure, avec de la poésie parfois et des trouvailles. La plupart du temps, les héros sont prisonniers, tantôt dans un bateau, tantôt dans un cachot, et c’est une bonne chose : l’action se resserre autour de petits événements, de rencontres, de suspens, de méditations (pas trop longues, qu’on se rassure) et de moments de terreur qui donnent à Bjorn une belle stature héroïque, physique et morale.

La fin du roman échappe aux conventions du genre. En effet, si la mission (sauver le prince Sven) est bien accomplie, on découvre qu’elle se révèle d’une nature assez problématique (ce qui fait imaginer une suite possible à cette série).

 

A. M. Mercier (février 2007)

 

 

Loin de la ville en flammes

Loin de la ville en flammes
Michael Morpurgo

Traduit (anglais) par Diane Menard
Gallimard jeunesse (hors série littérature), 2011

Adieux à Dresde (avec un éléphant)

Par Anne-Marie Mercier

Michael Morpurgo,Gallimard jeunesse (hors série littérature),guerre,bombardement,éléphant,handicap,allemagneMichael Morpurgo poursuit son exploration de la deuxième guerre mondiale en prenant cette fois le point de vue des civils et des vaincus : une famille de Dresde, la mère, la fille de 16 ans et le jeune garçon handicapé de 8 ans (le père est au front) fuit la ville bombardée… accompagnée, et c’est la touche de fantaisie de ce roman sombre, de Marlène, une jeune éléphante.

Presque tout le récit relate leur marche épuisante dans les bois, la faim, la peur et l’angoisse. En chemin, ils rencontrent un aviateur canadien et le sentiment de haine est suivi par l’entraide et même l’affection et l’amour, très progressivement. D’autres rencontres sont lumineuses : d’autres réfugiés, une vieille châtelaine, une chorale d’enfants… tous séduits par Marlène.

Cette histoire est celle de la narratrice, la jeune Lizzie. Agée, en maison de retraite, elle raconte cela à son infirmière et au fils de celle-ci qui a cru tout de suite à son histoire d’éléphant dans le jardin.

Et c’est bien la position du petit Karl que Morpurgo nous demande d’adopter, celle d’une suspension totale d’incrédulité, parfois difficile (un éléphant dans les neiges allemandes de février, on a un peu de mal…). C’est tout le paradoxe d’un conte de guerre cruel.