Détours

Détours
Øyvind Torseter
Traduction (norvégien) par Jean-Baptiste Coursaud
La joie de lire, 2010

Contre toute attente. Pari d’auteur, pari d’éditeurs

par Dominique Perrin

Un album pour la jeunesse ? C’est sans doute la question inévitable que pose la publication par La joie de lire de Détours, publié initialement à Oslo en 2008. Cet ouvrage d’un assez grand format à l’italienne offre une succession d’environ cinquante scènes, où les enjeux de la traduction en français ne se posent que très sporadiquement, la part du texte étant extrêmement réduite. La très grande étrangeté de l’ensemble ressortirait-elle dès lors à une autre difficulté de translation, que supposerait la diversité réelle des cultures au sein de l’Europe ?
Il n’y a là nul récit suivi, nul guidage du lecteur au sein d’un monde d’abord difficile à appréhender, habité ou parcouru par des personnages (« Mister Random & Midstream Ron » ?) difficiles à reconnaître, parfois quelque peu hybrides, en tous cas amateurs de costumes et de déguisements (cow-boys et soeurs de Fantômas par exemple). Le titre, Détours, fait référence aux aventures indécidablement mouvementées ou statiques desdits protagonistes, mais aussi à une technique graphique qui contribue au dépaysement complet du lecteur – dessin à la fois précis et cavalier au trait noir, grands aplats de couleur coïncidant de façon approximative avec le dessin
Avant d’évoquer le dépaysement possible du lecteur français rencontrant une œuvre norvégienne, il faut sans doute situer cette œuvre onirico-réaliste-atmosphérique aux confins du dadaïsme et de la « Nouvelle Objectivité » allemands – du côté de George Grosz par exemple – et du surréalisme. Là se joue, que la chose soit analysable ou non pour le lecteur, l’étrangeté majeure du livre : l’esthétique d’Øyvind Torseter est l’héritière d’une époque passée mais non révolue de l’art européen, celle de l’entre-deux-guerres.
A cette étrangeté historiquement signifiante s’ajoute avec évidence la marque d’une singularité d’auteur, en prise sur les possibilités actuelles propres de l’album en tant que genre. Sur un plan narratologique, l’ouvrage tient bien le pari de s’offrir contre toute attente, ou mieux, au-delà. S’il déconcerte la majorité des routines de lecture, il installe un monde d’une cohérence certaine, où les décors jouent un rôle central et absorbant. Etagères, planchers, rideaux, placards, escaliers, portes captent l’attention autant que les figures humaines, animales ou semi-animales qui semblent parfois simplement leur prêter contenance, au rebours des structures classiques de la représentation et de la perception, et avec des effets imaginaires d’une puissance semblable à celle des « décors » de certains contes de fées – lisières de forêts, portes de châteaux, huttes improbables.
Une telle puissance suggestive, finalement aussi prenante que déconcertante, gagne aussi, sans doute, à être inscrite dans la tradition ouverte et multiple d’un art brut européen dont l’empreinte  norvégienne pourrait ici tenir à la place prépondérante accordée au bois comme élément, et à une exploration particulièrement prégnante, très fine, de l’opposition entre intérieur et extérieur, confinement et ouverture. Des allusions possibles à la mort et à la sexualité se révèlent fort discrètes au regard de motifs structurants de la littérature pour la jeunesse, de la plus convenue à la plus expérimentale : dedans/dehors, intime/public, humain/animal, costumé/non costumé. Que les protagonistes mis en scène – silhouettes plus ou moins engagées dans l’action ou dans l’inaction – ne semblent nullement enfantins ou adolescents n’ôte rien à leur aptitude à vectoriser la rêverie de lecteurs non adultes, au contraire. Rencontrer des œuvres imperméables à des codes narratifs aussi omniprésents que peu universels n’est pas monnaie courante. Que penser donc des possibilités de réception d’un tel ouvrage, pourvoyeur, si ce n’est d’une histoire, d’un monde, et d’une temporalité (primé en Fiction jeunesse à Bologne l’année de sa parution, présenté en ligne comme accessible à partir de 14 ans) ? Rien de certain, ce qui est beaucoup.

Oh corbeau

Oh corbeau
Marcus Malte, Rémi Saillard
Syros, 2010

par Frédérique Mattès

Aveuglé par son amour pour la belle Paloma (cantatrice célèbre et adulée) dont il ne recueille pas la plus petite attention du fait de son incapacité à émettre le moindre son harmonieux, Jo le corbeau va se séparer de ses ailes (symbole de liberté) pour acquérir une voix en or… Un très grand album qui met en valeur les illustrations expressives et sensibles de Rémi Saillard, lesquelles côtoient avec harmonie les textes poétiques de Marcus Malte. La mise en page du texte est travaillée  et les illustrations pleine page vous entraînent dans le sillage de Jo. L’objet livre est beau, le propos intéressant (dans la vie, il faut faire des choix), l’écriture est parfois dérangeante car elle alterne envolées lyriques et passages réalistes.

Comme si

Comme si
Christine Beigel, Anna Laval
Sarbacane, 2010

par Frédérique Mattès

Le héros de l’histoire est tout simplement chargé d’aller chercher des éclairs chez le boulanger… Il va transformer cette simple course en un périple « extraordinaire » : il fait « comme si »… Comme si  la boulangerie était Fort Alamo et le boulanger le commandant des Tuniques Bleues. Comme s’il allait délivrer la fille du boulanger, prisonnière au milieu du désert … Les enfants rêveurs pourront aisément se laisser emporter par cette histoire, ils y trouveront vraisemblablement un écho à leurs propres rêveries. Le trait enlevé (un petit côté Sempé) s’associe agréablement au texte clair et simple.

Rouge

Rouge
Anne Brière-Haquet, Elise Charpentier
Motus, 2010

par Frédérique Mattès

Un petit livre rouge, clin d’œil à une histoire fort connue. Il est question ici d’une mamie qui tricote, tricote quantité de vêtements rouges pour sa petite fille … Les petits textes en vers réjouiront les plus jeunes, l’illustration épurée, bicolore (rouge et noire) s’inscrit dans des cadrages audacieux .Une version fantaisiste du Petit chaperon rouge qui participe du retour aux textes patrimoniaux. A la dernière page, l’illustration offre une ouverture iconique. En effet, alors que la mamie affirme : «  Avec ça, crois-moi, il ne pourra rien t’arriver» (commentaire de la mamie offrant un  chaperon rouge à sa petite fille), l’illustration montre, en arrière-plan, un loup se pourléchant les babines….

L’étrange projet de Monsieur G

L’étrange projet de Monsieur G.
Gustavo Roldan
Sarbacane, 2010

par Frédérique Mattès

Un coup de cœur pour ce « Concerto pour mille oiseaux et une fleur, au cœur du désert » où comment la volonté d’un seul homme peut soulever des montagnes ou plutôt ici, faire pousser des fleurs dans le désert. Un petit livre réjouissant à tous points de vue. Jacques Fuentealba et Emmanuelle Beulque ont su le traduire avec justesse pour lui conserver sa simplicité, sa fraîcheur mais aussi son côté alerte que l’on  retrouve dans l’illustration peuplée de petits personnages humoristiques (qui font un peu penser aux Shadocks). On reconnaît l’intérêt porté à la nature que l’on avait déjà perçu dans le très poétique La couleur des sens du même auteur, aux éditions Quiquandquoi.

J’aime pas dire bonjour

J’aime pas dire bonjour
Carole Zalberg, Boll
Grasset Jeunesse, 2010

par Frédérique Mattès

Le personnage principal, un enfant, explique, en présentant une galerie de portaits, pourquoi il n’aime pas embrasser : les vieux pépés, la grand-mère campagnarde, la cousine aux gros seins … C’est sympathique, assez drôle (certains y retrouveront certainement du vécu !) mais un peu long et caricatural … Les illustrations de Boll, trait alerte à l’encre et aplats de couleurs, rappellent celles de Zaü.

Martin des colibris

Martin des colibris
Alain Serres, Judith Geyfier
Rue du Monde, 2008

par Frédérique Mattès

Un magnifique album qui a été écrit à partir de la véritable histoire de l’expédition scientifique de la Coquille (1822-1825).Un hommage rendu par Judith Gueyfier aux superbes planches naturalistes du 19ème siècle. Elle a su en saisir l’âme et la qualité technique. Un hommage rendu aussi à ces expéditions du bout du monde qui ont permis de construire la connaissance. Alain Serres a invité un jeune enfant dans son histoire pour permettre aux jeunes lecteurs de s’y impliquer plus fortement. On suit donc Martin qui s’embarque clandestinement sur la Coquille et qui vivra pleinement son voyage comme un vrai naturaliste. A conseiller à coup sûr aux enfants passionnés de nature, d’oiseaux. Ils y trouveront aussi une incitation à prendre le crayon pour croquer à leur tour paysages et volatiles.

Le jardin secret de Monsieur Albert

Le jardin secret de Monsieur Albert
Henri Meunier, Benoît Audé
Editions L’Edune, 2009

par Frédérique Mattès

Un hymne aux petites gens à travers le portrait de Monsieur Albert, portier au Majestic et fier de son état, tout empêtré de timidité et amoureux fou de Mademoiselle Julie, à laquelle il n’ose rien dire. Un beau travail de mise en page du texte d’Henri Meunier. Un texte poétique, fantaisiste, délicat : « Mon costume c’est comme un antidote à ma fragilité ». Une économie dans le trait humoristique qui lui fait écho, les pages sont peuplées de petits personnages et de multiples détails. On se retrouve dans un univers proche de celui d’Hélène Riff. Une belle réussite.

Moi le loup et les vacances avec pépé

Moi le loup et les vacances avec pépé
Delphine Perret
Thierry Magnier, 2010

par Frédérique Mattès

 De simples illustrations au trait pour cette B.D pleine de malice, un « road-story », celui de Louis, de son animal de compagnie (le grand méchant loup) et de son pépé. Ils partent tous trois à la mer. C’est gai, léger, sympathique pour dire le bonheur du quotidien, le bonheur tout simple d’être ensemble.

Les heureux parents

Les heureux parents
Laetitia Bourget, Emmanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2010

par Frédérique Mattès

Dès le premier regard, on est interpellé par les illustrations si particulières d’Emmanuelle Houdart. C’est très beau mais aussi très troublant. A chaque page, un camaïeu de couleur fortes, de détails surréalistes ; les personnages, visages fermés, toujours de profil, distillent un certains malaise. Ces illustrations sont proches de l’univers de Nikolaus Heidelbach, elles font admirablement écho au texte. Un texte concis, juste, qui interroge. Il pointe la difficulté d’être père ou mère au quotidien : les nuits sans sommeil, la place que chacun doit se trouver … Un bel album qui fera rire les plus jeunes mais qui saura aussi retenir l’attention des parents car il pose des questions essentielles. A offrir malicieusement aux futurs parents ?