Le Robinson suisse

Le Robinson suisse
Johann David Wyss
Adapté par Peter Stamm, illustré par Hannes Binder
Traduit (allemand) par Lionel Flechlin
La Joie de lire (Encrage), 2017

Impossibles Robinsons

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que se réjouir de l’initiative de La Joie de lire (éditeur à Genève) pour  transmettre aux lecteurs francophones une nouvelle adaptation de la célèbre robinsonnade du pasteur suisse allemand Johann David Wyss. Cette variation sur l’ouvrage de Defoe n’a plus rien à voir avec le lamento sur la solitude de son modèle : c’est une famille entière, les deux parents et leurs quatre fils, qui a trouvé refuge sur une île déserte après avoir fait naufrage (l’équipage du navire les a abandonnés et s’est enfui sur les chaloupes de sauvetage). Parvenant à rejoindre le navire grâce à des procédés simples et ingénieux, comme Robinson, ils vident l’épave de tout ce qu’elle contient et installent une micro société cueilleuse, chasseuse, pêcheuse, agricole et industrieuse : le père, instituteur, sait tout sur tout et a mémorisé tous les détails des livres de voyages qu’il a lus, détaillant les propriétés des plantes et les techniques des peuples sauvages…
Un campement sous une toile à voile est remplacé par une cabane dans les arbres, puis par une maison en dur creusée dans le roc. Chaque expédition est l’occasion d ela construction d’une nouvelle cabane. Arbre à pain, calebasses, autruches, buffles… tout est utile, tandis que les pitreries d’un petit singe apprivoisé égayent le tableau ; dans les derniers chapitres, l’ombre d’une jupe apparait enfin, pour le plus grand bonheur du fils ainé, précédant de peu la civilisation. Si les nouveaux Robinson ne se soucient guère de bien-être animal, ils sont attentifs à la nature et à sa beauté, refusent le gaspillage, et l’île est, grâce à leurs efforts, prête à la fin du volume à devenir la « Nouvelle Suisse » qui inspirera Jules Verne dans Seconde patrieJules Verne avait déjà réécrit l’histoire de la famille dans L’oncle Robinson (1861) et repris des éléments dans L’île mystérieuse). (pour les détails, voir la thèse de Anne Leclaire-Halté). C’est en somme une belle utopie familiale, où chacun participe à hauteur de ses moyens et de ses goûts et où l’on s’éduque et on s’instruit tout en agissant et en grandissant.
Ecrite par Wyss pour ses quatre fils qui lui ont servi de modèle, reprise par son fils Johann Rudolf et publiée en 1813 à Zurich, traduite immédiatement en français par Isabelle de Montolieu, cette histoire aurait aussi été popularisée par une deuxième traduction de la même traductrice (merci à Wikipedia pour ces indications !) largement revue, avec une suite, une autre paraissant peu après, de l’auteur lui-même pour lui faire concurrence… Cette œuvre fait ainsi partie des classiques maintes fois réécrits, raccourcis, trahis, expurgés (notamment des références à la religion et à la morale, très nombreuses) sans doute à cause de sa longueur, de son style désuet, et de son absence d’intrigue aventureuse. C’est un bonheur de retrouver ce livre, avec de nombreuses gravures, et c’est sans doute une bonne chose pour ses futurs jeunes lecteurs qu’elle ait été allégée de beaucoup de discours moraux qui aujourd’hui lasseraient. Néanmoins, l’abréviation n’est pas sans inconvénients et la lecture n’est pas toujours fluide ; les événements, fabrications diverses et décisions se succèdent à une vitesse confondante et un peu caricaturale; les dialogue, nombreux dans l’œuvre originale,  montraient une certaine conception de l’éducation et un souci de faire participer davantage les jeunes héros à l’aventure collective : ils manqueront à qui aura lu l’œuvre originale. L’ouvrage fait pourtant 243 pages : ce Robinson fait peut-être partie des œuvres impossible à adapter sans trahir le projet initial – comme l’original de Defoe.

Pour les puristes, les historiens, ou les lecteurs que de gros volumes ne rebutent pas, on peut aussi lire l’œuvre en ligne dans son intégralité, dans une version traduite en français par Frédéric Muller et publiée en 1870, disponible sur la bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 541 : version 1.0 (merci le Québec!). Pour les autres, cette adaptation offre l’essentiel d’une belle robinsonnade (merci Genève !).

 

 

C’est quoi être un bon élève ?

C’est quoi être un bon élève ?
Gilles Rapaport, Emmanuelle Cueff, Laurence Salaün
Seuil Jeunesse, 2017

Ce que vous avez toujours voulu savoir sur les bons élèves et les autres

Par Christine Moulin

C’est quoi être un bon élève? Grave question: dès l’abord, le format tout en hauteur de l’album laisse présager que la réponse risque d’être fantaisiste. Eh bien, oui, elle l’est… Quoique…

C’est là une des grandes qualités de ce livre. Les réponses, délivrées par le texte et mises en valeur par la taille de la police de caractères, paraissent (et sont) très raisonnables: pour être un bon élève, quelle surprise! il faut être attentif, se poser des questions, préparer ses affaires, etc. Comme cela serait à la fois instructif et un peu trop sage (pour ne pas dire tout à fait ennuyeux) s’il n’y avait le reste du texte, écrit en plus petit: oui, être bon élève, c’est être attentif… à condition de ne pas oublier ses chaussures, par excès de concentration, sans doute; c’est aussi se poser des questions: « qui est amoureux de qui? qu’est-ce qu’on mange à la cantine ce midi? », par exemple. C’est préparer ses affaires mais une check list canonique comporte-t-elle obligatoirement l’item « cartes Pokémon »? On songe à Serge Bloch qui, lui aussi, connaît bien les enfants, leurs intérêts, leurs craintes, leurs émotions et en rend compte avec gentillesse et humour.
Au texte s’ajoutent des dessins très expressifs, accompagnés de bulles, qui redoublent la lecture d’une manière très réjouissante : on voit le chien reniflant les pieds nus du petit garçon qui a oublié ses chaussures; le même petit garçon demande au maître: « Je la pose où, ma question? dans ma case ou sur le porte-manteau? ». Dans un excès de zèle, il se prépare à se coucher tout habillé, avec son cartable sur le dos! Tout au long de l’album sont ainsi explorées des relations plaisantes entre les illustrations (de Gilles Rapaport, excusez du peu) et le texte.

Mais l’aspect sérieux n’est pas totalement absent: pour être un bon élève, il faut dompter sa peur (et l’illustration montre, bien sûr, un élève habillé en dompteur de cirque!), il ne faut pas craindre de se tromper, etc. Autrement dit, des messages utiles se glissent subrepticement dans un ensemble drôle, parfois irrévérencieux (l’élève qui lève le doigt le met dans le nez du maître!), si bien que rien n’est « bien pensant », lénifiant. Tout est tonique. Les conseils n’éludent pas les difficultés (« Etre un bon élève, c’est PERSEVERER… au moins jusqu’à la récréation) mais la bienveillance, si souvent prônée en ce moment, prend un aspect amusant qui fait des lecteurs des complices attentifs. Il n’est pas jusqu’au respect de la différence qui ne soit traité de façon à la fois impertinente et fort sage: « Et figure-toi que tu n’es pas tout seul à être différent. Les autres aussi sont différents. Eh! oui c’est comme ça, la vie… ». Même le sujet tabou des souffrances des bons élèves dont les parents sont trop exigeants est abordé. On a vraiment l’impression que ce sont les vraies préoccupations des enfants qui ont donné naissance à cet album, si bien que certains thèmes originaux sont évoqués, comme celui de l’ennui ou celui des discussions à table.

Les auteurs nous proposent donc un livre de préceptes moraux, de leçons de vie (bien au-delà de l’école), ce qui semble une entreprise risquée, de nos jours. C’est en fait une vraie réussite, dont on peut parier qu’elle réunira dans un rire décapant adultes et enfants, sans exclure des moments de vraie discussion. Que demander de plus?

Revolver

Revolver
Marcus Sedgwick

Traduit (anglais) par Valérie Dayre
Thierry Magnier, 2012

North-ern

Par Christine Moulin

revolver.jpgSi l’action ne se déroulait pas dans le Grand Nord, dans une atmosphère glaciale, pure et étouffante comme celle des tragédies, on pourrait dire qu’il s’agit d’un western: le héros de l’histoire principale (il y a une histoire-cadre que je vous laisse découvrir), Sig, est un jeune garçon dont le père Einar meurt dès les premières lignes (« Sig regardait fixement le corps immobile de son père, attendant qu’il parle, et le père se taisait, car il était mort »). Einar, on l’apprendra, a été impitoyablement poursuivi, pendant toute sa vie, par une brute, un homme-ours (du nom de Wolff…) qu’il a trompé, dans une affaire d’or et de trésor. Appât du gain, batailles, ressentiment, vengeance, errance, violence, tout est là.

Mais comme dans tous les grands westerns, il y a plus: d’abord le froid, qui remplace la chaleur accablante de l’Ouest, minutieusement décrit, mordant et obsédant, qui fatigue mais parfois galvanise, qui tue aussi; ensuite, l’arme qui a donné son nom au roman: omniprésente, à travers notamment des citations qui scandent les chapitres, objet de peur, de fascination, elle semble pouvoir précipiter le dénouement et pourtant… Et surtout, il y a les personnages. Dotés d’une psychologie, d’une personnalité, d’une voix, ils représentent en même temps des valeurs qui vont s’affronter au moment du dilemme auquel sera confronté le héros: d’un côté, celles de son père, la ténacité, le courage, la volonté farouche de défendre les siens; de l’autre, celles de sa mère, l’amour, la valeur du pardon, la Foi, l’Espérance, les deux univers se rejoignant dans un même précepte, difficile à interpréter et à incarner: « Apprends ce que tu pourras sur le monde ».

Le roman est servi par une chronologie complexe mais efficace et par une langue incisive: Valérie Dayre en traductrice, excusez du peu! On peut donc se délecter d’une écriture acérée, émaciée, parfaitement congruente à son objet, qui sait rendre haletantes les actions (« Elle était à mi-chemin du chenil quand elle entendit le coup de feu.
Un coup unique, qui retentit dans toute la vallée pétrifiée par le gel, de la cabane jusqu’au Giron.
L’écho revint en secouant un peu de neige au faîte des arbres, et les corbeaux prirent leur envol. ») mais qui sait aussi donner à ces actions un arrière-plan tragique, voire métaphysique (« Dieu détourne-t-il les yeux quand il arrive de vilaines choses? Ou reste-t-il à observer en s’interrogeant sur l’évolution de sa création? Secoue-t-il la tête tant sont grands son chagrin et sa déception? Ou sourit-il? »).

Tant il est vrai qu’au moment de choisir, il s’agit toujours au fond, de savoir qui on écoutera au fond de soi, car « même les morts racontent une histoire ».

PS : une belle analyse de ce roman sur le blog Les riches heures de Fantasia.

Les heureux parents

Les heureux parents
Laetitia Bourget, Emmanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2010

par Frédérique Mattès

Dès le premier regard, on est interpellé par les illustrations si particulières d’Emmanuelle Houdart. C’est très beau mais aussi très troublant. A chaque page, un camaïeu de couleur fortes, de détails surréalistes ; les personnages, visages fermés, toujours de profil, distillent un certains malaise. Ces illustrations sont proches de l’univers de Nikolaus Heidelbach, elles font admirablement écho au texte. Un texte concis, juste, qui interroge. Il pointe la difficulté d’être père ou mère au quotidien : les nuits sans sommeil, la place que chacun doit se trouver … Un bel album qui fera rire les plus jeunes mais qui saura aussi retenir l’attention des parents car il pose des questions essentielles. A offrir malicieusement aux futurs parents ?