La princesse et l’assassin
Magnus Nordin
Rouergue (doAdo Noir), 2010
(M.D.)
Le Crime parfait
Frank Cottrell Boyce
Gallimard (Folio junior), 2010
(M. D.)
La princesse et l’assassin
Magnus Nordin
Rouergue (doAdo Noir), 2010
(M.D.)
Le Crime parfait
Frank Cottrell Boyce
Gallimard (Folio junior), 2010
(M. D.)
Chat-nouille
Gaëtan Doremus
Rouergue
Minoufeste anti jeux vidéo
par Anne-Marie Mercier
Petit album carré qui plaira beaucoup aux parents (et peut-être aux filles) et risque d’agacer terriblement les garçons : Mistigri, dès qu’il est seul, ne fait que regarder la télé, surfer sur internet, jouer à la console au lieu d’aller « jouer dehors ». Et il ne mange que des nouilles. Du coup, il ressemble de plus en plus à une nouille…
Humour grinçant, dessin drôle et décapant, un album-arme-de-destruction-massive ? En tout cas, un plaidoyer amusant pour la lecture et les jeux de plein air.
L’Heure du facteur
Betty Bone
Rouergue
Le noir est une couleur
par Anne-Marie Mercier
On retrouve dans cette « Heure du facteur » certains éléments de précédents albums de Betty Bone, La Nuit (Rouergue, 2005) et Balade (Sorbier 2005) et son style superbe : couleurs franches, décors stylisés (beaucoup de blanc), personnages colorés, jeux sur les courbes et les droites. L’histoire est simple. Tout est dans les variations de l’image, presque sans texte : un intérieur en noir et blanc, très épuré, juste des carrés de bleu dans la fenêtre et le fuchsia du chat qui dort sur une chaise. Un dessin noir affiché au mur, signé Johnny. Un personnage entre, le cadre se rapproche, de nouveaux détails apparaissent, la couleur envahit progressivement l’album. Une lettre part de la forêt enneigée, qui peint le cadre où vit Ali et arrive chez Johnny, en ville. Les personnages s’envoient des dessins du lieu où ils vivent, jolie façon de traiter métaphoriquement de la correspondance.
C’est calme et beau, ça donne une envie de neige et de lettre.
Voir le très beau site : http://www.bettybone.com/
Papa est parti en voyage
Daniel Nesquens, Maria Titos,
Traduit (espagnol) par Caroline Lamarche
Rouergue, 2010
Enfant au père absent
par François Quet
Dans Quand papa était loin (1984, traduction de Bernard Noël), Maurice Sendak associait l’absence du père à une plongée de l’enfant dans un au-delà qui le dépasse et qui l’écrase. De cruels lutins enlevaient la petite sœur d’Ida, dont elle se sentait responsable, en lui substituant un bloc de glace, et l’héroïne devait plonger à reculons dans l’ici là-bas. Une imagerie cauchemardesque démentait presque la sérénité du scénario puisque, in fine, la petite fille retrouvait et libérait le bébé prisonnier.
Dans l’album de Daniel Nesquens et Maria Titos, on trouve le même parti-pris de mettre à distance une hantise enfantine par un dispositif fictionnel très fort. Chez Sendak, l’univers du conte était sollicité par l’illustration, les personnages (les lutins), les transformations, la magie. L’absence du père est ici motivée par un improbable prétexte, du moins dans le cadre quotidien de la plupart des jeunes lecteurs : papa est parti (en bateau lui aussi) à la recherche des oiseaux les plus jolis du monde, oiseaux exotiques ou oiseaux de paradis.
La déréalisation ne tient pas seulement à ce prétexte.
Les illustrations d’abord, de Maria Titos, ne représentent jamais étroitement ce que dit le texte dont elles développent des fragments. Une fillette laisse-t-elle s’échapper un ballon que celui-ci prend une place considérable à l’image, laissant courir après-lui une ficelle que le bateau du père semble suivre comme un rail, une larme (bleue) sur le visage de la mère donne le motif qui répété et déformé constitue la matière même de la mer sur laquelle s’aventure le navire. De multiples arabesques, cordages, bulles, ailes d’oiseaux traversent les doubles pages, donnent un élan, aspirent le récit vers le merveilleux. Si l’enfant joue avec un bout de pain qu’il transforme en bateau, l’image montre un bateau sur une mer bleue et son petit capitaine, serviette autour du cou, casquette de marine chevillée au crâne, les doigts arrondis en forme de télescope.
Le texte aussi participe de l’émotion et du merveilleux, en multipliant les phrases nominales, en usant d’une syntaxe minimale et d’une disposition paratactique : « Maman me serrait fort la main. / Une rafale de vent a agité ses cheveux./ Une larme a glissé sur son visage./Doucement ». Écrit à la première personne, cet album épouse le point de vue de l’enfant entre inquiétude et rêverie, loin de l’option dramatique adoptée par Sendak. L’omelette a la forme d’un crocodile dans l’assiette du petit garçon, et tout ceci ne l’empêche pas de vivre (de manger l’omelette et un yaourt, de se brosser les dents et d’aller au lit). Tout juste, les bulles de savon bleutées qu’il fait en se lavant les mains s’envolent-elles, disproportionnées, vers les marges de l’album, traduisant qu’il y a bien un ailleurs incertain, mais pas nécessairement triste ou angoissant.
On aura compris que cet album, à hauteur d’enfance, est rassurant. « Bonne nuit, papa » dit le petit garçon qui, en fermant les yeux, revoit le visage de l’absent, au moment même où celui-ci lui disait au revoir. On aura compris que si Sendak utilisait toutes les ressources du conte y compris celle qui suppose un passage par l’effroi pour atteindre à une forme de réconciliation, les auteurs de Papa est parti en voyage, préfèrent explorer la face sensible un peu inquiète, un peu interrogative d’une rêverie immédiate. Ce visage que nous ne verrons jamais, l’enfant le porte en lui, c’est ce qui lui permet de trouver le repos.
Le Petit album des poils
Pernilla Stalfelt
Traduit (suédois) par Sandrine de Solan
Casterman (les choses de la vie), 2010
Tout, vous saurez tout…
par Anne-Marie Mercier
Il y a tout dans cet album, documentaire et cependant humoristique et parfois loufoque ; tous les types de poils, tous leurs lieux, leurs rôles, ce qu’on fait avec (ou sans). Les dessins qui ne cherchent ni l’esthétisme ni le réalisme ont un côté joliment ébouriffé. Le texte, faite de phrases courtes ou de notations brèves est adapté à tous les lecteurs.
Pernilla Stalfelt, auteure suédoise a été traduite dans la collection « les choses de la vie » dans laquelle on trouve ses albums sur tous les sujets brûlant que sont les poils l’amour, le caca, la mort, la peur, la violence… l’ensemble est joyeux.
L’alphabet des gens
Przemyslaw Wechterowicz et Marta Ignerska
Traduit (polonais) par Margot Carlier
Rouergue, 2010
Alphabet des grands
par Anne-Marie Mercier
Cet alphabet est un très bel album, conçu autour d’une belle idée : prendre des silhouettes de gens et en faire des lettres (on retrouve ici une idée ancienne sur l’invention de l’écriture). Des ventres font un D, des cheveux un J, deux hommes qui se serrent la main un H… Les figures humaines sont dessinées à l’encre sur un fond clair, découpé et collé sur un fond coloré. Les lettres sont superbement étalées. Le texte, un peu elliptique, fait entendre les voix de toutes les personnes croquées : vieux, jeunes, hommes et femmes, etc.
C’est un bel objet à feuilleter, à savourer, mais ce n’est pas le support idéal pour faire apprendre les lettres à des enfants de trois ans. On le verrait mieux pour des enfants plus âgés (ou des adultes) travaillant sur la forme et le trait.
Humanimal, notre zoo intérieur
Jean-Baptiste de Panafieu, Benoit Perroud et Lucie Rioland
Gulf Stream, 2010
Curiosa
par Anne-Marie Mercier
Le corps humain est décliné par cet album documentaire en plusieurs chapitres : les membres, la tête, la peau, l’intérieur du corps, hommes et femmes, comportements… Chaque double page se décompose en textes courts décrivant les caractéristiques de l’humain, les origines, l’évolution et enfin un encadré intitulé « le saviez vous ? », toujours curieux et intéressant. Les illustrations humoristiques sont le plus souvent bien vues contrairement à ce qu’on trouve trop souvent dans ce genre d’ouvrage.
Ainsi, en quelques pages, on peut s’amuser et apprendre des notions de biologie, d’histoire du vivant et du comportement… les pages sur la couleur de la peau sont très intéressantes.
Il est rare de trouver un album aussi bien adapté à la jeunesse, à la fois simple et ambitieux. L’auteur Jean-Baptiste de Panafieu, est un scientifique qui enseigne en collège. Il est aussi le directeur de cette collection pour laquelle il propose un modèle exemplaire.
La Folle Journée du professeur Kant et Le Meilleur des Mondes possibles
Jean Paul Mongin
Les petits Platons, 2010
Folle entreprise ou exploration de possibles ?
par Anne-Marie Mercier
La toute nouvelle maison des Petits Platons s’est donné pour but d’introduire la philosophie des philosophes en littérature de jeunesse. On précise « des philosophes », car la philosophie des idées est déjà bien représentée dans ce secteur à travers des albums posant la question, par exemple, du sens de la vie (La Grande Question de Wolf Erlbruch, Être, 2003), ou de la mort (La Visite de petite mort et Moi et Rien de Kitie Crowther (école des loisirs 2004 et 2000).
Ici, donc, on rencontre des philosophes et des idées. Belle idée. Belle maquette, beau papier, beau graphisme, beaux livres. Sur un volet de la couverture, un résumé très bref de la vie et de l’œuvre du philosophe, de son importance, de la lecture qu’il demande, est excellent. Le texte est plus contestable, surtout à propos de Kant : on présente le philosophe âgé, tout au long d’une journée réglée avec un soin maniaque comme toutes les précédentes, du lever au coucher. Un cours, une rencontre avec des amis, avec une jeune fille, les repas, la promenade. L’image du philosophe le montre très imbu de lui-même et la philosophie ne peut apparaître que triste et solitaire. Il est den outre outeux que les lecteurs jeunes soient sensibles à l’humour du texte, trop discret quand il n’est pas déplacé. Les allusions à Rousseau et à la Révolution française sont des raccourcis qui ne seront drôles que pour les connaisseurs, et seront de fausses informations pour les autres. Enfin, les idées de Kant apparaissent à travers un « best of » de formules qui ici encore ne fonctionnent que par la complicité et ne feront sourire, réfléchir ou se remémorer que des étudiants assez avancés ou des professeurs.
Le livre consacré à Leibniz montre lui aussi un philosophe vieux, laid, solitaire et triste, dont tous les amis et protecteurs sont morts. On ne voit toujours pas en quoi ce choix peut rapprocher les philosophes et la philosophie des enfants. Mais la suite est beaucoup plus réussie : à travers un dialogue avec un enfant fort bien amené et qui rappelle heureusement certains dialogues philosophiques des 17e et 18e siècles, Leibniz expose sa théorie des mondes possibles. L’exemple de Sextus Tarquinius (qui se rendra coupable du viol de Lucrèce) est proposé à la réflexion du jeune Théodore qui est ensuite intégré lui même dans l’histoire en endossant le rôle d’un jeune prêtre de Jupiter appelé lui aussi Théodore (jolie image des enchâssements de mondes). Celui-ci voyage dans les airs, rencontre Athéna, rêve, passe d’un monde à l’autre, puis se réveille, ramenant le Théodore ‘réel’ au monde. Le texte se clôt surs les conclusions pratiques de la théorie de Leibniz (comment vivre ?) et sur une évocation poétique d’un monde dense, musical et vivant. Bien écrit, accessible, inventif, ce livre pourrait être proposé à des élèves de différents âges.
Les petits Platons sont une collection riche de possibilités mais aussi d’écueils. Le public auquel elle se destine n’est pas encore très net, ce qui n’est pas un obstacle en soi. Mais l’image des philosophes devra être pensée avec un plus grand souci du public choisi pour remplir le rôle qu’elle se fixe et l’utilisation de l’humour mieux contrôlée. D’autres titres sont parus (Socrate, Descartes). Espérons-les davantage du côté de Leibniz que de Kant.
Travailler moins pour lire plus
Alain Serres et Pef
Rue du monde (kouak !), 2010
par Anne-Marie Mercier
Contre celui Dontontairalenom
Jolie fable dont les adultes auront compris le propos et saisiront l’humour, ce petit album peut plaire également aux enfants (et les instruire aussi…) : ils apprécieront la description de l’île Turbin (gouvernée par le roi Dontontairalenom (le Président actuel en Voldemort ?), où les professions principales sont rangées chacune sur une montagne et participent à l’équilibre du pays, tandis qu’à l’écart se trouve le mont Boukiné, où se font les histoires et les livres, destinés à l’exportation et interdits aux habitants.
On y trouve une intéressante description de la valeur du livre, aussi bien marchande que symbolique, des dangers supposés de la lecture et de ses bonheurs, tout cela porté par une historiette drôle et légère, bien accompagnée par les dessins de Pef.
Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau
Sophee Kim, Pierre Cornuel
Grasset Jeunesse, 2010
Entre Histoire et légende, art et philosophie
par Dominique Perrin
Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau est un bel album d’initiation à la peinture chinoise de la fin de l’époque Ming. Il narre, de son enfance jusqu’à sa mort, l’existence du peintre Chu Ta (1626-1705), prince lettré, puis moine muet, fondateur et constructeur de monastère, le plus souvent retiré du monde et solitaire, mais aussi voyageur et parfois citadin dans son itinérance. De ce personnage historique, l’album transmet une connaissance de type philosophique et esthétique. Si en effet l’invasion des Mandchous, la chute de la dynastie Ming et la dispersion de la famille royale marquent le tournant le plus dramatique de l’existence retracée, c’est surtout à l’évocation d’un rapport au monde manifesté dans une incessante activité picturale que le récit est dédié. De fait, le livre apporte plusieurs types de réponses à la question des sources dont il procède. D’une part la narration évoque différents témoins historiques de l’existence de son protagoniste. D’autre part, une biographie finale rend compte des éléments chronologiques historiquement attestés. Cependant, un appareil de notes finales indique l’existence de variations et divergences concernant les anecdotes biographiques, et met finalement en avant la référence à trois ouvrages savants qui relèvent sans doute autant de l’hommage et de la méditation artistiques que de la recherche historienne.
L’ouvrage est donc fort intéressant en tant que familiarisation avec l’art, la pensée, l’histoire et les mœurs d’un pays dont le discours économique contemporain ignore parfois agressivement l’intérêt et la complexité. Un récit efficace, finalement assez inattendu dans son hésitation entre Histoire et allégorie de la vie soutenue par l’art, ouvre en effet sur des illustrations dignes de susciter à la fois l’envie de découvrir plus avant les œuvres du peintre éponyme, et l’envie de peindre soi-même. Une ombre apparaît tout de même à ce beau tableau : la narration confiée à un petit oiseau (« Bonjour, je m’appelle Ta’o./ Je suis né de la main d’un prince devenu un grand maître./ Je vais vous raconter son histoire hors du commun… »), qui, n’ayant guère d’existence autonome, semble surtout faire fonction de médiation obligée en littérature de jeunesse. Il aurait été intéressant d’amorcer une réflexion sur les moyens de rendre plus prenant ce « point de vue d’un oiseau créé par le peintre » dans le cadre d’une œuvre dédiée à rendre sensible une vision taoïste du monde ; ou d’assumer avec la simplicité attendue le registre légendaire qui est finalement celui de l’ouvrage. Cette vie d’artiste est en effet, en tant que récit de type hagiographique (talent inné et génie cathartique, œuvres rivalisant avec la vie, dialectique de l’anticonformisme et de la convivialité, de la marginalité et du rayonnement), fort éloignée d’être « hors du commun », ce qui n’ôte rien, au contraire, à son charme.