Un jour encore

Un jour encore
Cristiana Valentini, Philip Giordano
Traduit et adapté de l’italien par Corinne Giardi et Alain Serres
Rue du monde, 2009

Sur le chemin de Qui-sait-où

par Dominique Perrin

Un jour encore est présenté comme un « coup de cœur d’ailleurs » par les éditions Rue du monde. Cet album italien mérite en effet hommage et traduction. C’est, sur une quinzaine de doubles-pages aérées, au graphisme très tenu, un peu abstrait, en tous cas parlant, équilibré, un substantiel poème en prose et dessins, sur le thème assumé directement de la séparation et de l’éloignement entre géniteurs et progéniture. C’est plus précisément l’histoire d’un arbre et de l’une de ses graines qui ne s’est pas confiée au vent comme ses pareilles. Est-ce crainte ou affection, singularité, anormalité, maturité, immaturité ? L’un des enjeux du texte dont la veine poétique évoque un lacanisme-des-arbres est de souligner que, dans l’aventure ou la non-aventure relatée fortement en images (aimer, rester, ne pas sortir, ne pas quitter, redouter, laisser passer la vie au large), les partenaires sont deux, également impliqués et responsables : les paroles du grand arbre à la graine – trop petite pour se voir et se dire, dolente ou indolente ? – oscillent étrangement, à l’échelle de chaque page, entre cent postures affectives et réflexives, manifestant la difficulté du parent à trouver et transmettre un discours propre sur la nécessité de partir. Livre à lire et goûter donc bien certainement ensemble, jeunes lecteurs et adultes, et où chacun trouve à méditer.

Trois histoires de la Belle et la Bête racontées dans le monde

rois histoires de la Belle et la Bête racontées dans le monde
Mme Leprince de Beaumont/Fabienne Morel et Gilles Bizouerne
Illustrations de Aurore Petit et Delphine Jacquot
Syros (Tour du monde en poche), 2010

variations

Par Anne-Marie Mercier

La collection « Le tour du monde d’un conte » qui existe en version plus épaisse, propose en format poche (entre 4 et 5 €) des version abrégées de ces volumes. On donne ici 3 à 4 versions d’un même conte, la version de référence des programmes scolaires étant confrontée à des versions de pays différents. La collection est dirigée par la conteuse Fabienne Morel et placée sous le patronage d’une spécialiste du conte, Nicole Belmont, qui participe au choix des textes et collabore également aux volumes à travers des postfaces. Celle qu’elle propose ici (issue du volume de la collection  principale) retrace brièvement les caractéristiques des types de contes présents dans le volume, leurs sources, les versions les plus célèbres, et leurs significations symboliques (ici, entre autres, la « rude leçon » donnée aux jeunes filles sur la vraie nature du mariage).

Le texte de Mme Leprince de Beaumont est donné en texte intégral et les versions norvégienne (« A  l’est du soleil et à l’ouest de la lune ») et japonaise (« le Choja escargot ») sont réécrites par Fabienne Morel et Gilles Bizouerne, conteur lui aussi. L’écriture est soignée, claire et précise, le rythme enlevé. Les illustrations sont simples et belles. L’ensemble est de grande qualité et rendra certainement  service aux enseignants, tout en offrant un regard comparatiste à tous les amateurs comme aux enfants lecteurs ou auditeurs de contes.

Dans la même collection au format poche sont parus Blanche-Neige, le Petit Poucet, Le Chaperon rouge. Barbe Bleue, Cendrillon, publiés dans la collection principale ne le sont pas encore en poche.

Ma Dolto

Ma Dolto
Sophie Chérer
Ecole des loisirs, 2009 (Stock, 2008)

De Françoise Dolto à Sophie Chérer,
de Sophie Chérer à Françoise Dolto

par Dominique Perrin

« Dolto » est un nom qui peut évoquer à la fois la platitude du déjà-connu, et l’extrémisme de mauvais aloi d’une intellectuelle et praticienne aux positions rigides (c’est, par le plus grand des hasards et par une sorte de malheur des séries, une femme).
Il ne peut cependant échapper à aucun de ses détracteurs, plus ou moins conscients, plus ou moins occasionnels, qu’ils manipulent un nom dont l’aura a marqué une époque. Pourquoi ? Comment ? Sophie Chérer publie un Ma Dolto apte à restituer les proportions et la silhouette d’une psychanalyste des plus stimulantes, au long d’une époque lointaine et familière de la pensée (1908-1988) : le 20e siècle.
Dans le titre retenu pour ce livre, de l’aveu de l’auteure aussi difficile que passionnant à écrire, en tous cas passionnant à découvrir, c’est un « Ma Dalton » que le lecteur est invité à entendre : c’est à l’évocation d’une vie placée sous les auspices de la résistance et de la marginalité, et du coup nécessairement de l’invention et de l’affirmation, qu’est consacré cet ouvrage substantiel de trois cents pages et d’une soixantaine de « chapitres » aériens. Un tel projet passe par l’évocation précise non seulement des commencements et des grandes étapes d’une carrière remarquable, mais aussi d’une constellation familiale, amicale et professionnelle, du contexte et des événements marquants d’une enfance, d’une adolescence et d’une vie d’adulte. Il ne s’agit en effet pas seulement de faire mieux connaître les pratiques et travaux attachés au nom de Dolto, mais aussi de permettre au lecteur de faire la rencontre sensible et intellectuelle d’une personnalité, donnée à connaître dans sa genèse, ses désirs et ses impatiences – ses travers possibles également –, sa manière de parler, grâce en particulier à un système souple de citations aux statuts variés (de la lettre d’enfant à la parole enregistrée de la praticienne). A cette matière très documentée s’entrelace l’évocation par l’auteure du retentissement de la rencontre avec Dolto dans sa propre biographie. De fait, si le livre est aussi tonifiant qu’enlevé, c’est certainement parce qu’il participe de l’entreprise qu’il décrit : d’un être, d’une génération à d’autres, le chemin de foudre d’une pensée émancipante, conquise sur fond de bienséance et de résignation face aux ordres et désordres les plus mortifères de la vie sociale.
Ce livre qui assume de façon singulière le mode du discours apparaît comme un livre pour tous, adolescent(e)s, « jeunes adultes », adultes de tous âges. Son projet principal, qui est de rappeler et de soupeser l’apport de Dolto non seulement à la psychanalyse mais à l’ensemble de son temps, c’est-à-dire au nôtre, est de portée précisément intergénérationnelle : chez Dolto, on s’en trouve après lecture savoureusement convaincu, instituer l’enfant comme sujet à part entière est bien toucher à tout l’édifice social.

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau
Sophee Kim, Pierre Cornuel
Grasset Jeunesse, 2010

Entre Histoire et légende, art et philosophie

Dominique Perrin

Chu Ta et Ta’o, le peintre et l’oiseau est un bel album d’initiation à la peinture chinoise de la fin de l’époque Ming. Il narre, de son enfance jusqu’à sa mort, l’existence du peintre Chu Ta (1626-1705), prince lettré, puis moine muet, fondateur et constructeur de monastère, le plus souvent retiré du monde et solitaire, mais aussi voyageur et parfois citadin dans son itinérance. De ce personnage historique, l’album transmet une connaissance de type philosophique et esthétique. Si en effet l’invasion des Mandchous, la chute de la dynastie Ming et la dispersion de la famille royale marquent le tournant le plus dramatique de l’existence retracée, c’est surtout à l’évocation d’un rapport au monde manifesté dans une incessante activité picturale que le récit est dédié. De fait, le livre apporte plusieurs types de réponses à la question des sources dont il procède. D’une part la narration évoque différents témoins historiques de l’existence de son protagoniste. D’autre part, une biographie finale rend compte des éléments chronologiques historiquement attestés. Cependant, un appareil de notes finales indique l’existence de variations et divergences concernant les anecdotes biographiques, et met finalement en avant la référence à trois ouvrages savants qui relèvent sans doute autant de l’hommage et de la méditation artistiques que de la recherche historienne.
L’ouvrage est donc fort intéressant en tant que familiarisation avec l’art, la pensée, l’histoire et les mœurs d’un pays dont le discours économique contemporain ignore parfois agressivement l’intérêt et la complexité. Un récit efficace, finalement assez inattendu dans son hésitation entre Histoire et allégorie de la vie soutenue par l’art, ouvre en effet sur des illustrations dignes de susciter à la fois l’envie de découvrir plus avant les œuvres du peintre éponyme, et l’envie de peindre soi-même. Une ombre apparaît tout de même à ce beau tableau : la narration confiée à un petit oiseau (« Bonjour, je m’appelle Ta’o./ Je suis né de la main d’un prince devenu un grand maître./ Je vais vous raconter son histoire hors du commun… »), qui, n’ayant guère d’existence autonome, semble surtout faire fonction de médiation obligée en littérature de jeunesse. Il aurait été intéressant d’amorcer une réflexion sur les moyens de rendre plus prenant ce « point de vue d’un oiseau créé par le peintre » dans le cadre d’une œuvre dédiée à rendre sensible une vision taoïste du monde ; ou d’assumer avec la simplicité attendue le registre légendaire qui est finalement celui de l’ouvrage. Cette vie d’artiste est en effet, en tant que récit de type hagiographique (talent inné et génie cathartique, œuvres rivalisant avec la vie, dialectique de l’anticonformisme et de la convivialité, de la marginalité et du rayonnement), fort éloignée d’être « hors du commun », ce qui n’ôte rien, au contraire, à son charme.

Taille 42

Taille 42
Malika Ferdjoukh et Charles Ollak
école des loisirs (Médium), 2010

Histoire/Roman

par Michel Diol

Charles Pollak a onze ans en 1939. Il est d’origine hongroise… et juif. Ce récit raconte sa traversée de la guerre de 39-45.

D’une certaine façon, Malika Ferdjoukh  joue le rôle du nègre pour Charles Pollak, et elle s’efface malheureusement derrière lui. Si on retrouve les thèmes chers à cet auteur (la lutte contre la bêtise et le racisme, le mal qui rôde sans arrêt… , la valorisation des « gens de peu ») on n’y retrouve ni l’écriture (la phrase longue de Rome l’enfer, par exemple), ni les personnages ou les situations dramatiques, voire paroxystiques (Fais moi peur), ni les révélations qui bouleversent une vision du monde (Sombres citrouilles).

Reste un documentaire sur la vie quotidienne « ordinaire » durant la seconde guerre mondiale, sans recherche d’effets de style. La guerre, le nazisme, la résistance sont vus à hauteur d’enfant qui ne comprend pas toujours le monde qui l’entoure. Et se pose la question du « mentir vrai » : n’aurait-il pas mieux valu un roman pour permettre à un jeune lecteur de percevoir la réalité de cette époque, quitte à prendre des libertés avec l’histoire vraie ?

Comédie de la lune

Comédie de la lune
Etienne Delessert,
traduction (anglais) par Jean François Ménard
Gallimard, 2010

Delessert le magnifique,

par Christine Moulin

Le dernier Delessert… Respect ! C’est bien l’attitude que suggère d’ailleurs la notice au début de l’album, rappelant la carrière de l’immense illustrateur. Et comme si cela ne suffisait pas, la traduction de l’anglais a été faite par Jean-François Ménard, le traducteur de Harry Potter et Artemis Fowle. Que du lourd !Et c’est magnifique : de superbes illustrations en double page, qui s’éclaircissent progressivement, à mesure que le petit bonhomme qui habite à l’intérieur de la lune fait son travail, « arroser les étoiles, peindre les fleurs, habiller les oiseaux de longs manteaux noirs »… Poésie, fantaisie, prolongement métaphysique (« Tout a commencé il y a très longtemps et tout recommence chaque nuit ») … Cet album est un chef d’œuvre.

Que faire de notre temps ?

Que faire de notre temps ?
Dieter Böge, Bernd Mölck-Tasse
La Joie de Lire, 2010, traduit de l’Allemand (collectif)

Oui, que faire de notre temps ?

par Christine Moulin

Cet album, « à tendance » pseudo-documentaire, décline la réponse, forcément incomplète, en un format répétitif : un texte, dont le titre est à l’infinitif, parsemé de petits croquis qui illustrent, (expliquent ?) certains mots ; une image pleine page, qui fait la part belle aux personnages, disproportionnés par rapport à la scène dans laquelle ils figurent. Toutefois, le propos est quelque peu ambigu : s’il s’agit de présenter les professions aux jeunes enfants, cet album est « encombré » par des réflexions qui peuvent paraître superflues ; s’il s’agit de faire réfléchir les plus grands, peut-être peuvent-ils être rebutés par des explications qui leur sembleront trop simples.

La première page rappelle l’album Pain, beurre et chocolat, d’Alain Serres (Rue du Monde, 1999), en évoquant les tâches, accomplies par des milliers d’anonymes, qui rendent possible la vie de chacun. Le cadre est posé, le destinataire est pris à parti : « Tu pourrais d’ailleurs remercier à longueur de journée toutes sortes de gens que tu ne connais pas ».

Mais les activités professionnelles ne sont pas les seules à être décrites : on trouve ainsi des textes qui ont pour thèmes « courir », « aider », « apprendre », etc., renforçant l’aspect « philosophique » de l’ensemble. Certaines affirmations sont discutables ; peut-être le but est-il d’ailleurs qu’on en discute, en classe, par exemple : « Une chose est sûre : le savoir ne peut pas disparaître. […] Les chercheurs veulent absolument tout savoir ».

Parfois, le ton se fait humoristique : dans le décalage entre texte et image (le peintre est, en fait, un tatoueur), dans les questions saugrenues : « Au fait, les boulangers, quand prennent-ils leur petit-déjeuner ? » ; dans la pirouette finale : « Souviens-toi que quoi que tu fasses, du rodéo ou de la lecture, tu ne dois jamais oublier de te brosser les dents et de rester aimable ». On est d’autant plus surpris par des passages plus didactiques, plus pesants, dont on a du mal à percevoir le second degré : « Prendre du bon temps n’est en aucun cas de la paresse ! »

Tobie Lolness

Tobie Lolness (T.1)
Timotée de Fombelle
Gallimard jeunesse, 2006

par Catherine Gentile (septembre 2006)

Tobie Lolness (t. 2)
Timotée de Fombelle
Gallimard jeunesse, 2007

par Anne-Marie Mercier (juin 2007)

A dévorer, de la cime aux racines… 

Lorsqu’un chêne, majestueux bien sûr, devient un univers immense peuplé de toutes sortes d’êtres qui en prennent la mesure ou la démesure… Une branche est une avenue, une feuille une place, une goutte d’eau une belle averse et la moindre larve prend une dimension monstrueuse !
Telle est l’idée maîtresse de ce très beau livre que l’on dévore de la cime aux racines.
Quand on fait la connaissance de Tobie, notre héros minuscule de treize ans qui ne mesure que quelques millimètres, on le trouve en fâcheuse posture : «Tobie était dans un trou d’écorce noire, une jambe abîmée, des coupures à chaque épaule et les cheveux trempés de sang. Il avait les mains bouillies par le feu des épines et ne sentait plus le reste de son petit corps endormi de douleur et de fatigue.» Il est poursuivi par une horde vociférante et ne parvient à échapper de justesse à ses poursuivants qu’en quittant les beaux quartiers du sommet de l’arbre où il a toujours vécu avec ses parents pour se réfugier vers les terres d’en bas, mal connues, mal définies, sur lesquelles on dit bien des choses, où rien ne serait sûr y compris la vie.

On comprend peu à peu pourquoi Tobie a dû s’expatrier : son père, Sim Lolness, un scientifique de grand renom, vient de faire une découverte d’importance qui pourrait modifier la conception du monde de l’arbre et contrecarrer les projets du Grand Conseil qui dirige la communauté sylvestre. En refusant de communiquer sa découverte, le père de Tobie devient un paria et la vie de sa famille est menacée. Voilà pourquoi l’adolescent se retrouve projeté du jour au lendemain et sans préparation aucune dans un univers rude, loin du cocon douillet dans lequel il a grandi : un bel appartement creusé par les charançons dans une branche élégante du sommet. Il se retrouve seul, pris dans un tourbillon d’aventures qui le dépassent parfois, au contact de personnages singuliers, fascinants ou mauvais. Il fait ainsi l’apprentissage de la vraie vie et élargit considérablement son horizon.

Timothée de Fombelle écrit ici son premier roman qui est un vrai bonheur de lecture. On est très rapidement séduit par l’univers qu’il met en place et par la manière dont il l’installe avec beaucoup de soin, de précisions et de poésie aussi. Il transforme un arbre banal en monde organisé, hiérarchisé, injuste aussi, avec des lois et des rebondissements qui ont à voir avec notre réalité. Au sommet de ce monde vivent les puissants, les riches, les dirigeants qui composent le peuple des cimes, tandis que les racines de l’arbre abritent les parias, les pauvres, les laissés pour compte de cette société. Cela lui permet d’aborder des sujets sensibles, qui sont ceux qui traversent notre société : immigration, injustice sociale, environnent, arbitraire de certaines décisions… L’arbre recèle aussi des territoires encore vierges, propices aux divagations et aux racontars de ceux qui n’ont pas le courage de les affronter. Le jeune héros, adolescent de toute petite taille, est un personnage fort, attachant, qui trouve en lui de véritables ressources et qui puise son courage et son énergie dans une volonté inébranlable de faire triompher le bien et la justice. Il est aidé et encouragé par Elisha, une jeune fille de son âge qu’il a rencontrée dans les Basses Terres.
Roman d’aventures, récit initiatique, réflexion écologique, chronique sociale, il y a de tout cela dans Tobie Lolness, texte foisonnant et riche, servi par une langue précise et élégante, qu’enfants et adultes peuvent également apprécier et dont on connaîtra le dénouement en 2007 (dans Les Yeux d’Elisha) si l’arbre est toujours debout d’ici là !
En attendant, il ne nous reste plus qu’à explorer les arbres de nos parcs et nos jardins, afin d’en scruter les moindres recoins à la recherche d’êtres fascinants dont on avait totalement ignoré l’existence jusque là ! Précisons enfin que le livre est illustré par François Place, ce qui ne gâte rien.

Auprès de mon arbre, je vivais heureux….

Le premier tome de Tobie Lolness, premier roman d’un auteur connu auparavant surtout pour ses œuvres théâtrales, avait eu un grand succès (prix Tam tam, prix Sorcières, grand prix de l’Imaginaire, prix Lire au collège, etc.). Le second est fort heureusement à la hauteur du premier, même s’il n’offre plus la même surprise de la découverte d’un univers très particulier.

Le monde de Tobie Lolness, c’est un arbre. Il se divise en zones plus ou moins explorées, celui des hautes branches, privilégié, et celui des basses branches où Tobie est envoyé en exil avec sa famille. Il s’y adapte, y vit heureux et tombe amoureux de la belle et étrange Elisha, tout cela se déroule jusqu’à la fin du premier tome qui le voit menacé de mort tandis que ses parents sont emprisonnés et s’enfuyant à travers l’arbre, pour aboutir chez les Pelés, le peuple de l’herbe (il faut préciser que les êtres humains qui peuplent toutes ces zones ne dépassent pas 2 millimètres).

C’est un monde en miniature, où l’on découvre d’énormes monstres terrifiants comme des charançons, des araignées, des fourmis et où la moindre goutte d’eau est une cataracte. L’arbre est en danger dans ce deuxième tome, très orienté en direction de la dénonciation de la destruction de l’environnement : des profiteurs horribles l’entaillent pour parquer ses habitants dans des logements sordides ; lichens et mousses le menacent d’étouffement. D’autres mènent une guerre contre leurs concitoyens, ou contre les « étrangers » des herbes, sur lesquels on raconte des horreurs absurdes pour mieux convaincre les habitants de la nécessité de leur esclavage et de leur future extermination.

C’est donc un roman « engagé » dans lequel les différents camps, celui des méchants et celui des bons, sont bien identifiés. Beaucoup de manichéisme, les méchants sont horribles, répugnants (on sent l’influence de Roald Dahl) et font l’objet de scènes ou le grotesque est un peu excessif, ce qui fera rire les plus jeunes lecteurs. Cette noirceur est mise au service de scènes ou de situations qui évoquent les totalitarismes du XXe siècle (même si tout parallèle excessif serait réducteur) : savants emprisonnés et condamnés aux travaux forcés, peuples déplacés et utilisés comme manœuvres dans des grands ouvrages de construction, exploitation des masses, propagandes mensongères, régimes de terreur et de délation….

Mais c’est surtout un roman d’aventures qui combine les éléments les plus efficaces du genre : poursuites, suspens (la composition, qui fait alterner les histoires de différents personnages en les interrompant à un moment  crucial, imite les ressorts du feuilleton), amour, jalousie, trahison, vengeance, reconnaissances finales, etc. Les scènes d’action sont intercalées avec des scènes de bonheur pleines de poésie : la fête de Noël dans les bois d’Amen, le concert d’oloncelle dans la nuit, les rêves d’Elisha et de Tobie lorsqu’ils sont séparés, la rencontre amoureuse et silencieuse de Nils et Maï… le quotidien et le bonheur simple et paisible apparaissent comme ce à quoi tous les héros aspirent. Ainsi, c’est un récit d’action très bien menée qui fait en même temps l’apologie de la contemplation, de la science, de la peinture, de la musique et de l’écriture, ce qui est une belle prouesse. Enfin, l’amour et l’amitié sont au-dessus de toutes les conquêtes.

Twilight de Stephenie Meyer – par Anne-Marie Mercier

Twilight – De Stephenie Meyer
Par Anne-Marie Mercier

 Depuis les livres d’Ann Rice, le vampire est devenu fréquentable. Il lui manquait de devenir vraiment populaire. Voila qui est fait avec la série de Stephenie Meyer, dont le premier volume vient d’être porté à l’écran. Succès mérité ? cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on attend une grande œuvre, complexe et bien écrite comme celle de Philip Pullman, la réponse est « non » : texte bavard, répétitif, détails inutiles, dialogues creux (idéal pour le cinéma), les romans sont loin d’être des chefs- d’œuvre. En revanche, la série est très réussie par son suspens et son inventivité. Son contenu  est aussi intéressant par ce qu’on peut supposer des raisons de son succès. Cet été, Sophie, 16 ans aura lu le tome un deux fois de suite (une fois en français, l’autre en anglais, et Emilie, 21 ans, aura lu les quatre tomes d’affilée, en anglais, avec des nuits sans sommeil. Cela mérite sans doute que l’on s’y intéresse. Continuer la lecture

Twilight, ou le refus de choisir

wilight
Stephenie Meyer
Hachette jeunesse 2005-2008

par Anne-Marie Mercier

Depuis les livres d’Ann Rice, le vampire est devenu fréquentable. Il lui manquait de devenir vraiment populaire. Voila qui est fait avec la série de Stephenie Meyer, dont le premier volume vient d’être porté à l’écran. Succès mérité ? cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on attend une grande œuvre, complexe et bien écrite comme celle de Philip Pullman, la réponse est « non » : texte bavard, répétitif, détails inutiles, dialogues creux (idéal pour le cinéma), les romans sont loin d’être des chefs- d’œuvre. En revanche, la série est très réussie par son suspens et son inventivité. Son contenu  est aussi intéressant par ce qu’on peut supposer des raisons de son succès. Cet été, Sophie, 16 ans aura lu le tome un deux fois de suite (une fois en français, l’autre en anglais, et Emilie, 21 ans, aura lu les quatre tomes d’affilée, en anglais, avec des nuits sans sommeil. Cela mérite sans doute que l’on s’y intéresse.

Pour résumer, le premier volume (Twilight, crépuscule) est un joli roman lycéen (un « collège novel »), qui se lit facilement, porté par une histoire d’amour qui pourrait être impossible : la jeune héroïne, ado quelconque, fille unique d’un couple divorcé, quitte la Californie pour aller vivre chez son père, policier dans une petite ville de la côte Nord Ouest des USA (pluie garantie, neige, forêts).  Elle arrive dans un lycée où tout à coup tous les garçons sont à ses pieds tandis qu’elle-même n’a d’yeux que pour un mystérieux jeune homme très pâle qui fait tout pour l’éviter. La découverte progressive de l’histoire du garçon et de sa « famille » de vampires (il y a un couple parental, d’allure respectable mais  un peu trop jeune, et cinq enfants adoptés, trois garçons et deux filles d’environ 17 ans) est bien menée. L’ambiance lycée (profs, cours, cantine, interclasses, copains et copines, amitiés et amours  qui se font et se défont) assez bien rendue. La couleur locale ne manquera pas de fasciner les Français : le parking du lycée est un lieu important – on est en Amérique, tout le monde conduit -, le bal annuel est un temps fort et la forêt proche est parcourue par des lions de montagnes et des ours. Dans les volumes suivant, la cérémonie de remise de diplômes et la recherche d’une université qui veuille bien de vous et ne soit pas trop chère est un autre moment d’exotisme. L’histoire ancienne de l’Amérique apparaît également à travers  le personnage de Jacob, membre d’une peuplade indienne qui a gardé la mémoire de ses traditions, et notamment l’histoire de leur lutte contre les vampires.

Le deuxième tome (New Moon) , roman du désespoir amoureux et de la naissance de l’amitié avec Jacob, est un peu manqué : une mauvaise soudure avec le précédent, artificielle, lourde, comme dans la série de Harry Potter (y aurait-il une malédiction du tome deux ?) ; ceci, combiné avec  des invraisemblances mal ménagées (l’arrivée des loups-garous, parfaitement expliquée par la suite, fait un peu gros à ce stade) et avec la persistance des  défauts du premier tome, rendra la lecture difficile pour le lecteur adulte. Il s’agacera sans doute aussi de ce ton si « fille », au mauvais sens du terme. La narratrice s’acharne à nous dire, matin après matin, comment elle se coiffe  et s’habille (jupe ou pantalon, pull ou sweat, etc, jusqu’à la couleur et la matière, rien ne nous est épargné), et s’inquiète du regard que l’on porte sur elle, même lorsque ses jours et ceux de ses proches sont terriblement en danger.

A partir du tome trois(Eclipse), le lecteur ne dormira plus la nuit tant il sera pris par les fils de l’intrigue et l’envie de sa voir comment tout cela peut finir. L’action devient prenante, le suspens permanent, tout cela en fait un excellent roman.  Le plaisir est d’autant plus grand qu’à partir de ce  volume les défauts du précédent ont à peu près disparu. L’auteure a sans doute bénéficié de quelques conseils – les remerciements adressés à l’équipe éditoriale et au relecteur  le suggèrent – ou bien elle a acquis de l’expérience et un  peu plus de recul critique. Le quatrième tome (Breaking dawn) s’essouffle parfois en s’attardant beaucoup sur le tableau du bonheur et de l’équilibre parfait. Mais il s’achève avec une belle guerre de vampires, faite selon les règles de l’art : les forces en présences, les alliés, certains possédant un pouvoir hors du commun, l’attente, l’intendance, les tractations diplomatiques, les trahisons, les coups de théâtre etc. Cette confrontation, qui implique des vampires de tous les continents, de toutes les époques et de statut divers, menace tous les protagonistes : tout montre que l’issue devrait être fatale à tous nos héros, presque jusqu’à la dernière page…  Je n’en dirai pas plus, afin de ne pas gâcher le plaisir de ceux qui se plongeront dans cette aventure.

La question qui porte les volumes précédents est maintenue jusqu’au dernier volume, mettant à rude épreuve l’impatience des lecteurs : Bella préférera-t-elle Jacob l’indien à Edward, le vampire ? deviendra-telle un vampire ou acceptera -t-elle de vivre en humaine aux côtés d’un homme qui restera éternellement jeune ? le mariage, si mariage il y a, pourra-t-il être consommé sans provoquer sa mort ? Les réponses apportées dans le début du dernier volume sont relayées le combat final.  Bon suspens, mélange d’amour et d’aventure, de fantastique et de quotidien lycéen, la série a repris des ingrédients qui marchent bien. Son succès tient sans doute aussi à d’autres choses, liées à l’histoire même et à la façon de la conduire.

Le thème du vampire est ici débarrassé de son folklore et le personnage est de ce fait très humanisé : pas de cercueils, de gousses d’ail, de fuite du jour. Les vampires ne dorment jamais, ne mangent pas, et se nourrissent de sang, mais la famille d’Edward, le héros, a choisi de lutter (parfois difficilement) contre ses instincts et de se contenter de sang animal.  Les vampires sont beaux, ont une force et des pouvoirs surhumains. Ils restent à l’âge où ils ont été « créés ». Edward  a toujours 17 ans, il est « beau comme un Dieu » – Stephenie Meyer ne craint pas les clichés et les répète inlassablement -, et cependant il a plus de cent ans. Son père a connu le 17e siècle, et la « famille »  qui règne sur le peuple vampire (italienne , forcément) remonte à l’antiquité (ils sont un tout de même un peu gris).

L’auteure utilise ce thème pour créer une histoire d’amour qui repose sur des sentiments complexes d’attirance et de peur. La recette est connue depuis La Belle et la bête de madame Leprince de Beaumont – d’ailleurs, c’est sans doute par allusion à cette histoire qu’Isabella,  l’héroïne de Twilight, est toujours nommée dans le roman Bella ; l’insistance de la narratrice sur la question de ce diminutif est intéressante. Mais à cela s’ajoute l’idée d’une proximité qui reste toujours menaçante : la Bête du conte est repoussante mais devient vite rassurante, ce qui n’est pas le cas du vampire de Twilight, toujours susceptible d’être repris par ses instincts, d’autant plus que d’après lui Bella « sent » effroyablement bon… Cela fait que tous les instants de proximité entre Bella et Edward sont décrits comme des moments d’attirance irrésistible et de tension extrême : un  geste malheureux  peut entraîner une catastrophe. Le vampire permet de remettre dans les récits amoureux la tension et le tragique que la levée des interdits avait fait disparaître (voir l’article sur Sitartmag à propos de Lemashtu de Li Cam, paru chez Griffes d’encre).

La littérature de jeunesse invente ainsi des situations nouvelles pour redonner à  la passion une dimension tragique et dangereuse, comme le fait la littérature générale avec d’autres moyens (voir la belle adaptation de La Princesse de Clèves dans le film de de Christophe Honoré, La Belle Personne). On peut aussi supposer que l’ombre du SIDA est pour quelque chose dans ce retour du tragique. Mais plus encore, c’est la question de la maîtrise de soi, de ses émotions, de ses désirs et de ses actions, qui est au centre de l’intrigue. Pour des lecteurs adolescents, ces sujets ne sont pas neutres. La nécessité du secret est amplifiée par la situation, secret vis-à-vis de la famille et même des amis. Stephenie Meyer arrive ainsi à écrire un roman à la fois torride et chaste (elle est diplômée d’une université mormone) : pas de sexe avant le mariage, certes, mais du coup  il n’est question que de ça et une fois la cérémonie faite, les vampires mariés ne s’ennuient pas, avec toute l’éternité devant eux.

Mais le succès de cette série vient aussi de trucages moins intéressants sur le plan de la réactivation des mythes et cependant très efficaces. L’auteur met l’héroïne devant des choix et systématise son refus de choisir : Bella veut tout, ne renonce à rien. Les deux amoureux, Edward et Jacob représentent deux choix opposés : l’un est l’amant plus âgé, raisonnable, bon élève, riche, le « gendre idéal ». L’autre est un garçon plus jeune avec qui on a une relation de copains plus que d’amour, qui permet le maintien dans l’enfance, les bandes, les balades, l’aventure et la nature. Bella choisit aussi peu que possible (sauf à certains moments, que pour les besoins de l’histoire). Il faut dire que ce choix est un peu tordu : Jacob, c’est l’enfance, le maintien dans son cadre et l’harmonie avec sa vie, sa famille, mais c’est aussi accepter de vieillir. Edward, c’est un peu l’âge adulte, mais c’est aussi la jeunesse éternelle et une vie de princesse (belle maison, voiture de luxe, et fin des tâches ménagères dont elle s’acquitte chez son père avec conscience) : lequel est le plus adulte des deux choix ?

Pour les besoins de l’intrigue, il fallait une héroïne féminine peu soucieuse des apparences, un peu sauvage et asociale. Il la fallait pas trop riche aussi, histoire de favoriser l’identification, avec des vertus domestiques et des goûts simples, façon Harlequin ou Barbara Cartland. Ce choix avait un inconvénient : il empêchait de raccrocher les plus « filles » des lectrices, puisqu’il ne pouvait être question de shopping entre copines, de belle garde-robe, de préparatifs de bal, de fêtes en son honneur, de beau mariage avec une robe de princesse…  Pour les besoins de la cause « fille », Stephenie Meyer a inventé le personnage d’Alice, adorable sœur du héros, qui habille tous les personnages importants du roman, fait les décors « de rêve » des fêtes, tandis que la mère crée les  décors du quotidien (décoratrice de la maison familiale, de la maison de vacances, des cottages pour les jeune couples…). Ainsi, notre héroïne a des allures de Barbie (au collège, à la plage, jeune mariée, en tenue de combat…) et son héros est un peu Ken. C’est d’ailleurs lui qui lui impose de belles voitures alors qu’elle aurait voulu garder son vieux tacot bruyant. Voila Barbie « obligée » de porter de luxueux vêtements et de conduire des voitures de sport, alors qu’elle n’est que discrétion, sentiment et recherche du bonheur pour elle et pour les autres…

La série Twilight est délicieusement régressive car elle concilie les contraires, mêle tous les genres et propose une héroïne qui demande tout, y compris des choses inconciliables et obtient tout, même ce qu’elle ne veut pas. Il y a un peu du conte de fées : l’amour, chez les vampires et les Loups-garous, est irrésistible et éternel, comme la jeunesse. Le  monde du réel est au contraire celui du divorce, de l’incompréhension, de la dégradation. Le seul garçon véritablement et simplement humain, Mike, est sympathique et insipide. Les deux autres, Jacob et Edward, incarnent une animalité inquiétante, un goût de la vitesse et du risque. Mais que les éducateurs se rassurent : dans cette série, on fait ses devoirs de maths très consciencieusement, on relit plusieurs fois Les Hauts de Hurlevent et Roméo et Juliette. La littérature apparaît comme le lieu dans lequel on peut se projeter pour juger, peser, choisir, être lucide. Un jeu de piste facile permettrait de voir que les deux amoureux, le raffiné Edgar et le sauvage Heathcliff, ressemblent fort à ceux de Hurlevent.

On ne fera pas reproche à Twilight d’afficher un refus de choisir, la littérature de jeunesse étant le lieu même où le lecteur est soumis à une double injonction : « grandis » et « reste un enfant » (voir le livre coordonné par Isabelle Cani, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d’Humières (2008) sur la question ). Le jeune lecteur a ainsi sous les yeux une grande part des possibles qui s’offrent à lui, enveloppés dans  l’aura des choses impossibles. La magie, le fantastique, vampires et loups-garous, éternelle jeunesse et super pouvoirs, ne sont que des détails par rapport à la transformation de l’héroïne qui, de vilain petit canard, devient la perfection incarnée ; la fin du chapitre 26, dans le quatrième tome est explicite sur ce point : après « dix-huit ans de médiocrité », n’aspirant plus à briller nulle part mais juste à faire de son mieux, ne se sentant nulle part à sa place dans le monde, elle découvre enfin qu’elle a trouvé sa « vraie place dans le monde, celle qui est faite pour elle, la place où elle brille ».  Le vampire évite le soleil car celui-ci le rend étincelant, donc trop visible. L’histoire de Bella est celle d’une mise au jour des désirs adolescents, les plus  triviaux comme les plus nobles, mais surtout du désir de trouver sa vraie place dans le monde, une place où l’on soit unique, irremplaçable, enfin Visible.

Le problème est que cette place ne se trouve qu’en dehors de l’humanité et du temps. Ce que l’on peut dire à la décharge de Twilight, c’est que l’héroïne rejoint les héros et même les dépasse progressivement, au lieu de rester spectatrice de leurs actions. S’il y a une Belle au bois dormant, c’est Edward, qui a attendu chastement pendant 100 ans que sa Belle Bella apparaisse. Ainsi, ces romans jouent sur plusieurs tableaux et brouillent encore davantage les pistes ; régressifs, ils proposent une fuite radicale hors du réel et du temps, mais ils sont aussi résolument modernes par la place qu’ils donnent à une féminité bien affirmée, qui obtient tout, même l’impossible.