Enfances, adolescences : cinq nouvelles inédites

Enfances, adolescences : cinq nouvelles inédites
Collectif
Librio/bibliothèques sans frontières, 2015

Passages de témoins

par Anne-Marie Mercier

EnfancesadolescencesLibrio s’est associé à l’ONG bibliothèques sans frontières pour proposer des textes de qualité à faible coût, textes qui sont en lien avec la part du programme de la classe de troisième intitulée « récits d’enfance et d’adolescence ». Cinq auteurs ont été sollicités pour publier des textes inédits : Eliette Abécassis, Geneviève Brissac, Marie Darrieusecq, Arnaud Delalande et Arthur Dreyfus. Arthur Dreyfus dans «pour Gaspard en couleurs» raconte une enfance entre Belgique et France faite de fragments, de souvenirs, de rêves et de contre-rêves qui finissent par former une histoire, entre fiction et réel. Marie Darrieusecq dans « Mathieu le 16 mars 2006 » retrace sa rencontre avec un enfant dans un bus, à travers un dialogue où les silences et la retenue comptent autant que les mots. Le narrateur du récit d’Eliette Abécassis, Simon, 17 ans, relate son voyage en Israël, à la recherche d’une part inconnue du passé de sa famille. Dans « la rose est sans pourquoi », de Geneviève Brissac, c’est une jeune fille, une adolescente, momentanément aphone, qui nous fait partager un épisode de ses vacances, dans lequel le lecteur peut deviner ce qu’elle tait. Enfin le récit d’Arnaud Delalande, « la dernière mission de super Meteor », fait parler un jouet ( le robot du même nom) pour mettre en scène entre humour et de la gravité le passage d’un jeune garçon de l’enfance à l’adolescence. Chacun de ces textes est de grande qualité aussi bien d’écriture que de sensibilité.

NB : l’association Bibliothèques sans frontières vous propose de faire don de vos livres (avec des frais de traitement )

Un nouveau site sur la LJ : Voie livres

 le site internet www.voielivres.ch est désormais en ligne!
voie livres
Vous y découvrirez régulièrement des chroniques sur la littérature de jeunesse, son enseignement, l’état de la recherche et les événements culturels, régionaux ou non.

Le site est né d’une envie d’échanger sur la littérature de jeunesse, d’élargir ces échanges au plan intercantonal et international, ainsi que de collaborer avec différentes Institutions et acteurs du monde du livre (Haute Ecole Pédagogique Vaud, Université de Genève, Haute Ecole Pédagogique Valais, Institut suisse Jeunesse et Médias, Editions Pure Crème, d’autres encore, prochainement?).

Sonya Florey, Carole-Anne Deschoux, Vanessa Depallens

Troie. La guerre toujours recommencée

Troie. La guerre toujours recommencée
Yvan Pommaux
L’école des loisirs, 2012

Homère, poète pour la paix

Par Anne-Marie Mercier

Troie. La guerre toujours recommencéeHomère en bande dessinée ? Vous n’y pensez pas ? Comment rendre le rythme, la complexité, la dimension épique et la longueur du récit – par exemple, le fameux catalogue des vaisseaux si ennuyeux, hein, dites-moi un peu ?

– Eh bien si, c’est possible : allez donc lire Troie de Yvan Pommaux et vous verrez.

Bien sûr, le début correspond à ce qu’on attend dans un album pour enfants : l’historiette de la pomme de discorde et la dispute entre les trois déesses pour savoir laquelle d’entre elles est la plus belle, cela ressemble à tout prendre à un conte, La Belle au bois dormant ne commence-t-elle pas ainsi ? Les couleurs pastel, le rose aux joues… tout cela ne dure en fait que deux doubles pages. La suite, eh bien, c’est… la guerre. Couleurs terreuses, sable, brun, et gris, ciels nocturnes ou rouge sang, corps emmêlés, mer infinie. Comme c’était le cas pour Thésée mis en textes et images par le même auteur, le souffle épique est bien là, dans l’espace de la double page. Cet album n’est pas une BD mais un espace mêlant textes et images de multiples façons. Par exemple, le catalogue des vaisseaux est bien là, en texte concentré et en images, chaque paragraphe étant accompagné d’une vignette :

« Pénélos, Leitos, Arcésilas et Prothoénor emmènent les guerriers des villes de Scolos, Théopie, Ilésion et bien d’autres, toutes situées en Béotie.

Les frères Ascaphos et Ialménos commandent aux gens d’Asplédon d’Orchomène… »

L’auteur a choisi la bonne manière de mettre en scène cette liste, linéaire, répétitive et pourtant variée, impressionnante et tragique. Car la guerre vue par Homère et par Pommaux n’est pas belle, à peine héroïque : la fin est escamotée. Pas de victoire ni de sac de Troie, on s’arrête à la mort d’Hector. Les enfants d’aujourd’hui, mis en scène comme auditeurs du conte raconté par un adulte, s’indignent : « C’est pas une fin, ça ! Qui a gagné la guerre et que devient Achille ? Et Hélène ? »

A quoi l’adulte répond : « En arrêtant là son histoire, le poète voulait peut-être suggérer que la guerre ne se terminerait pas. Qu’elle en enfanterait d’autres, indéfiniment. Qui remporta la victoire ? Gagne-t-on jamais une guerre ? En vérité, tous ceux qui a font la perdent. Passés les jours de liesse, les vainqueurs se trouvent tout aussi accablés que les vaincus. Imprégnés de dégoût, ils pleurent leurs morts, les villes détruites, les terres brûlées ». Néanmoins, il indique le sort de chacun, tragique, s’arrêtant à celui d’Ulysse, trop long à raconter et le réservant pour une autre histoire…

 

Les 4 saisons de la famille Souris

Les 4 saisons de la famille Souris
Kazuo Iwamura
L’école des loisirs, 2013

Famille, nature, saisons

Par Anne-Marie Mercier

Les 4 saisons de la famille SourisLa préface d’Arthur Ubschmid résume bien le charme particulier des albums de Kazuo Iwamura : pages très remplies, dessin minutieux cachant de nombreux détails à découvrir, famille idéale ou tout (ou presque) se fait en commun. On pourrait aussi ajouter où tout se fait avec plaisir et semble-t-il pour le plaisir : confectionner des luges, ramasser des framboises, construire une maison, tout semble un jeu.

Ces quatre saisons sont représentées par quatre albums parus séparément : Une Nouvelle Maison pour la famille Souris, L’Hiver de la famille Souris, Le Pique-nique de la famille Souris, Le Petit Déjeuner de la famille Souris.

La Passe-miroir, 1 : Les fiancés de l’hiver

La Passe-miroir, livre 1: Les fiancés de l’hiver
Christelle Dabos
Gallimard jeunesse, 2013

Ebouriffant !

Par Anne-marie Mercier

la-passe-miroir,-livre-1Avec du retard, j’ai découvert la nouvelle série française, La Passe-miroir, qui a obtenu le prix du premier roman jeunesse en 2013 (prix organisé par Gallimard Télérama et RTL, ne pas confondre avec celui des incorruptibles qui récompense lui-aussi une première œuvre)., prix Elbakin, prix de l’Hérault, et j’en oublie sans doute. Ajoutons lui une sélection pour le prix lietje si on se décide à l’organiser cette année ! Et mon prix personnel du meilleur roman de fantasy de l’année.

Il est bien écrit, avec des personnages originaux et attachants, une intrigue complexe que l’on découvre progressivement, un zeste d’humour, beaucoup de suspens et de noirceur, et est surtout marqué par une Inventivité ébouriffante. Tout cela étant impossible à résumer, je renvoie au site de l’auteur qui propose une galerie des ses personnages, des résumés et surtout un blog avec lequel elle communique avec ses lecteurs.

Qu’est ce qui est le plus attachant dans ce premier volume ? Peut-être l’héroïne, Ophélie, maladroite, au physique ingrat, aux lunettes qui changent de couleur selon son humeur et se cassent facilement, la laissant dans le brouillard. Elle porte une écharpe vivante et encombrante, son « premier golem » : ainsi apprend-on que les personnes de son monde donnent vie à des objets comme on tricote chez nous – des écharpes informes pour commencer. Totalement dépassée par les événements, elle est détentrice d’un don rare, ou plutôt de deux : l’un fait d’elle une « liseuse » capable de solliciter la mémoire des objets qui lui révèlent l’état d’esprit de ceux qui les ont manipulés, l’autre lui permet de se déplacer d’un miroir à un autre, comme dans le film de Cocteau, Orphée.

Ou bien l’attrait du livre tient-t-il à l’univers dans lequel elle évolue ? Le monde terrestre a été fragmenté après un conflit apocalyptique, en « arches ». On se déplace de l’une à l’autre en dirigeable (curieux, cette mode du dirigeable en littérature pour la jeunesse : Vango, Le Château des étoiles…). Celle à laquelle Ophélie appartient, Anima, est une structure matriarcade et familiale – tous ses habitants sont apparentés –, assez débonnaire et futile (je pense au début à une parenté avec la très belle série La Maison sans-pareil d’Eliot Skell que j’avais élu aussi « meilleur roman de fantasy). Seul un grand-oncle archiviste et Ophélie, qui travaillent ensemble au musée, semblent avoir un peu de sérieux. Sur Anima, chacun a un don en rapport avec l’âme des objets. On se marie entre soi (Ophélie a déjà refusé deux proposition de mariage avec des cousins). Une ancêtre et un conseil des doyennes règnent sur ce monde.

Pour des raisons mystérieuses, alors que l’endogamie est la règle, on a décidé de la fiancer à un étranger, un homme du pôle, austère et froid, qui l’emmène dans son monde sans rien lui dire de ce qu’on attend d’elle et du monde qu’elle va découvrir. Avec une vieille tante pour chaperon, elle découvre au Pôle une citadelle glacée habillée d’illusions trompeuses, un labyrinthe où l’espace de distend ou se raccourcit sans cesse, où d’étranges ascenseurs vous emmènent dans des lieux réservés. Ce labyrinthe n’est pas plus complexe que celui de la cour où elle évolue, pleine de faux semblants, de menaces bien réelles, où il ne faut faire confiance à personne, surtout pas à sa famille.

J’ai retrouvé le charme de La Maison sans-pareil, autant dans la vaste cousinade d’Anima où chacun cultive son petit talent sans trop de poser de questions que dans la ville labyrinthique du pôle. Elle évoque aussi la maison infinie de L’autre de Pierre Botero, mais tout cela de manière très originale. Comme dans L’autre d’ailleurs, on trouve des familles humaines dotées de pouvoirs particuliers. S’il n’y en a qu’une sur Anima (les Animistes), au pôle plusieurs se déchirent pour avoir la faveur de l’ancêtre : « Dragon » agressif (le fiancé en fait partie, et l’on retrouve des éléments de La Belle et la Bête), « Mirage » capable de créer des illusions, « Trame », dont les membres sont reliés psychiquement entre eux et incapables de dissimulation… Le contexte social est celui d’une cour qui semble en fête perpétuelle et qui se jalouse et se déchire, y compris au sein d’une même famille : assassinats et tromperies sont le quotidien des nantis, tandis que tout un peuple de valets et femmes de chambre trime jusqu’à l’épuisement, contrôlé par une police redoutable. Ophélie, issue d’un monde relativement égalitaire sinon démocratique, découvre ces mondes, tantôt en tant que fiancée cachée, tantôt sous le déguisement d’un valet.

Quant à l’intrigue amoureuse qui devrait être centrale, puisque l’héroïne est fiancée et que le titre du volume porte ce nom, mais elle est à la fois centrale et marginale. Elle se rapproche d’une trame bien connue du roman sentimental : la jeune fille, terne et sans intérêt, rencontre un homme puissant – pas forcément beau, et c’est même tout le contraire ici. Cet homme impressionnant s’avère fragile et incompris, sa dureté est un masque, l’héroïne arrive à le percer à jour. Elle lui devient indispensable car elle est la seule à savoir qui il est vraiment… Mais ce modèle très courant dans les collection Harlequin etc., est subverti dans de nombreux points : l’intrigue principale tient à la question de savoir pourquoi on cherche à marier Ophélie avec Thorn, et qui manipule qui. Elle le découvre peu à peu et passe vis-à-vis de son fiancé de l’indifférence à la confiance, puis à l’hostilité – le sentiment de n’être qu’une chose dans ce jeu dont elle ignore les règles et dans lequel elle n’a aucun choix demeurant permanent. La place marginale de la question sentimentale nous épargne les atermoiements et dialogues exploratoires de la planète sentimentale qui bien souvent plombent le roman pour adolescents (et en font un roman pour adolescentes).

Enfin, une cruauté rampante et constante en font aussi un roman noir : les séductions des mondes imaginaires sont un masque séduisant qui couvre les pires crimes. A la fin du roman, beaucoup sont morts, y compris des innocents, et la gueule d’ange d’un enfant est celle du pire monstre de cet univers… Tout un programme !

La suite bientôt ! je vais lire d’urgence le tome 2 et le 3 est en préparation…

La Roche qui voulait voyager

La Roche qui voulait voyager
Nono Granero, Géraldine ALibeu
HongFei, 2015

Ecouter le minéral

Par Anne-Marie Mercier

La Roche qui voulait voyagerQui dit que les pierres n’ont pas de cœur ? Celle-ci en a un, et des rêves, et de la volonté à revendre. Celui qui devrait le mieux la comprendre et l’aimer, un géologue, ne veut rien entendre ni comprendre, surtout pas son envie de voyager. Pour la faire taire, il la réduit en morceaux qui tous crient le même désir, jusqu’à ce qu’ils fassent enfin silence : la roche réduite en poussières s’en est allée avec le vent.

Faut-il voir un sens caché à cette histoire ? Pas forcément, mais on peut.

Ce qui est obligé, absolument, c’est d’être dans un premier temps intéressé par cette pierre, que Géralidine Alibeu rend touchante et amusante, expressive avec ses petits bras et son petit sourire, puis émerveillé par les paysages créés à grands crayonnés de couleur ou de noirs, d’estompages, superpositions de papiers découpés : tout un voyage…

Monsieur Hulot à la plage

Monsieur Hulot à la plage
David Merveille (d’après J. Tati)
Rouergue, 2015

Images fixes

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Hulot à la plageInspiré très fortement par les vacances de M. Hulot, cet album en multiples tons de gris, sans texte, en retrace une journée, du matin au soir.

On y retrouve de multiples clins d’œil au film : le bateau en deux moitiés, des personnages, le restaurant de l’hôtel, des situations… L’allure de Hulot, sa silhouette raide et son pas élastique sont magnifiquement rendus.

A quel genre d’enfant proposer ce livre ? A un grand, amateur de longue date de Tati qui aimera voir une version en images « fixes », ou à un enfant qui serait sensible à cet humour dès son plus jeune âge, s’il existe ?

Terre-Dragon, vol.2

Terre-Dragon, vol.2: le chant du fleuve
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse, 2015

Au fil de l’eau

Par Anne-Marie Mercier

TerreDragonvol.2On retrouve l’imaginaire d’Erik L’Homme, tel qu’il avait développé dans l’oeuvre qui l’a fait connaître, Le Livre des étoiles : des héros qui ont des pouvoirs mais ont du mal à les maîtriser, une figure paternelle lointaine en la personne d’un vieux sorcier, des poursuites, des combats, menés parfois parallèlement par chacun des personnages… Et tout cela dans un monde tantôt désertique tantôt aquatique, peuplé de monstres et de civilisations étranges, à la technologie et aux croyances teintées de médiévalisme. Tout cela n’exclut pas l’humour et la poésie notamment celle que développe l’apprenti barde du groupe. Autre point de similitude, les runes magiques, dont le volume fournit un glossaire.
Après A comme association, qui poussait la parodie et l’usage des clichés ou des contre-clichés à son paroxysme, on peut se réjouir de voir revenir la veine précédente, qui avait une originalité et une cohérence intéressantes.

Montagne en ballade

Montagne en ballade
Benoit Audé
Rouergue, 2014

L’infini du temps et de l’espace (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier

Montagne en balladeUne montagne est invitée par ptérodactyle postal à l’anniversaire de son cousin le volcan. Elle part, à travers temps et espace, continents et civilisations (Egypte, Japon médiéval, Amérique des Cow Boys, ville d’aujourd’hui, ville du futur, pour enfin retrouver sa place.

Dans l’espace blanc de la page, le tout est crayonné en tout petits dessins caricaturaux, les paysages esquissés, il y a beaucoup à voir et à reconstruire…

La Louve

La Louve
Clémentine Beauvais
Alice jeunesse (Histoires comme ça), 2014

Conte ancien et moderne

Par Anne-Marie Mercier

La LouveMêlant des thèmes courants en littérature de jeunesse, Clémentine Beauvais a réussi à élaborer une histoire originale, prenante, aux personnages attachants.

C’est une histoire de métamorphose, mais celle-ci n’est explicite qu’à la fin : le récit est conduit à la première personne par une enfant, Romane, qui vit dans un orphelinat. Pour sauver son amie et calmer une mère louve-sorcière en colère, elle endosse une peau de louveteau. Au fil de plusieurs tentatives d’abord infructueuses, elle est progressivement et définitivement changée. Le lecteur en est averti par quelques indices : son ouïe et son odorat qui semblent se développer, son envie de courir après des proies…

La modernité du récit fait que la métamorphose est heureuse contrairement à ce qui se passe dans les contes traditionnels : Romane trouve ainsi une famille, elle qui n’en avait pas, et le bonheur. Autre signe des temps, la malédiction de la mère louve tient non seulement au meurtre de l’une de ses filles, mais aussi à la destruction opérée par les humains dans la nature. Elle leur lance un ultimatum représenté par une colombe de glace : quand la colombe aura fondu, au bout de trois jours, une enfant doit mourir. L ‘album est rythmé par ce décompte du temps installé par la fonte de la colombe, on assiste aux atermoiements des adultes, aux trois tentatives menées par trois enfants, jusqu’au dénouement final, dans le froid et la nuit. Les illustrations jouent sur les contrastes, entre ombres et lumières, formes inabouties et achevées.

En voir plus : récompenses, articles… sur le site de l’auteure, un blog passionnant.