Black Friday

Black Friday
Christophe Léon
Le Muscadier – collection Rester vivant – 2020

Sombre marché, jeunesse dorée

Par Michel Driol

Six nouvelles dans lesquelles les personnages sont victimes de la mode, de l’apparence, des marques, de la surconsommation. L’un d’eux se maquille et s’habille comme sa mère, pour faire des photos de mode. Un autre fait la queue pour avoir la dernière tablette. On y découvre que l’obsolescence ne touche pas que les objets. Les jeunes y sont exploités, que ce soit à St Tropez ou dans une mine de cobalt, ou deviennent enfants rois gavés. Quant au Père Noël, il fait une apparition remarquable, s’avère plein de bonne volonté, mais se heurte à la puissance de l’empire américain…

La forme du recueil de nouvelles se prête bien au but poursuivi par l’auteur en multipliant les situations, les lieux, les milieux sociaux. Cette dénonciation de la façon dont les ados sont des fashion victims tient le lecteur en haleine jusqu’à la chute, souvent surprenante, de chaque nouvelle. Comportement moutonnier, attrait pour les nouveautés technologiques, absence d’éthique, de conscience écologique ou politique, le recueil dresse un portrait sévère, peut-être caricatural, de la jeunesse actuelle. Mais la caricature est bien ici une façon de grossir le trait pour le rendre encore plus visible, voire d’introduire une dimension quasi dystopique dans le recueil. Est-ce vraiment de ce monde-là que nous voulons ? Ces jeunes gens sont-ils coupables ou victimes d’un monde ou l’apparence compte plus que l’être ? la force du recueil est de ne pas répondre directement à la question, mais de laisser le lecteur le comprendre à travers les exagérations qui accompagnent un passage vers une autre réalité, un autre monde qui risque d’être le nôtre, dans un futur proche, si on continue dans cette voie. Enfin, ce recueil ne manque pas d’humour grinçant, voire noir. Dès le titre, Black Friday, à la fois événement commercial importé des Etats Unis, mais aussi, au pied de la lettre, vendredi bien noir pour la planète. Evoquons aussi le nombre de marques citées ou évoquées, les unes bien réelles, les autres inventées, mais dont les noms sont à peu de choses près celles de marques bien connues, que le lecteur prend plaisir ainsi à retrouver. Une postface dit que c’est une façon de rémunérer l’écrivain après la suppression des droits d’auteur… Evoquons ensuite nombre de situations qui confinent soit au fantastique soit au merveilleux dans un monde particulièrement sordide (RDC, qui plonge le Père Noël dans une mine de cobalt où travaillent les enfants).

Un recueil de nouvelles que l’on consommera sans modération…

Dans un brouillard de poche – portraits au fil des écrans

Dans un brouillard de poche – portraits au fil des écrans
Thomas Scotto. Illustrations Madeleine Pereira
Editions du Pourquoi Pas ? 2020

Du pouvoir des images, sans clichés

Par Michel Driol

Il y a la grand-mère complice de sa petite fille, et qui découvre tous les bienfaits d’un usage maitrisé de cet écran. Il y a cet ado, qui refuse de passer au tableau, parce qu’il y sera photographié, harcelé, jugé, évalué sur les réseaux sociaux pour sa couleur de peau ou ses cheveux. Il y a le souvenir de cette fillette de 13 ans, Omayra, que l’on a vue agoniser et mourir en direct, victime d’une coulée de boue en 1985. Il y a cette photo d’un baiser entre filles partagée sur les réseaux sociaux. Il y a ce petit groupe d’activistes qui éteignent les publicités lumineuses… Et il y en a bien d’autres encore…

Thomas Scotto évite les clichés faciles. Il ne juge pas ses personnages – sauf peut-être un président des Etats Unis non nommé qui dirige un si grand pays avec si peu de mots…. Par cette galerie de portraits, il questionne avec sensibilité notre monde et le rôle qu’y jouent les écrans qui, souvent, font écran entre nous. Il dresse, avec finesse, un constat tout en nuances sur cette omniprésence des images dont trop souvent nous sommes les victimes. Il montre à quel point elles touchent tous les milieux sociaux, tous les âges, tous les sexes. Mais son regard n’est pas un regard de condamnation absolue. Car, s’ils nous manipulent, nous aliènent, les écrans et leur technologie peuvent aussi nous relier. Il y a un bon usage des écrans, comme dans ce texte où un ado obligé de filmer sa famille filme en fait la rue, la nuit, et y capture l’image incongrue d’un renard.

Variété des âges, des personnages, des situations, mais aussi grande variété des textes : récits à la première personne le plus souvent, portraits en tu, dialogues, collage de paroles anonymes pour parler des fake news. On est en fait très proche d’un réalisme poétique qui, en peu de mots, évoque le monde, en laissant le lecteur comprendre les non-dits des situations, se construire et se représenter les personnages. Certains textes par leur écriture, par leur usage de la langue, auraient tout à fait leur place dans un recueil de poèmes. Les illustrations de Madeleine Pereira participent aussi de ce réalisme, de cet ancrage dans le réel, mais aussi, parfois, donnent à voir un autre monde plus poétique.

Un beau recueil de textes pour sensibiliser aux usages des écrans, des images, et conduire à mieux le maitriser.

 

Petit Garçon

Petit Garçon
Francesco Pittau – Illustrations de Catherine Chardonnay
MeMo Petite Polynie 2019

Fantastique enfance

Par Michel Driol

Une dizaine de textes pour raconter quelques épisodes de l’enfance d’un personnage qu’on ne nommera que « Petit Garçon ». Façon d’en dire à la fois l’universalité, et, d’une certaine façon, la taille et l’âge très indéfini ici puisque l’on va du jardin d’enfants à la perte d’une dent de lait. Il est question de choses ordinaires, comme les relations avec les parents, les jouets, les activités comme le dessin, les accidents comme la fièvre.

C’est du ton que ce recueil tire son originalité. Car, si les situations évoquées sont assez fréquentes dans l’enfance, le recueil bascule dans l’imaginaire, le fantastique et le merveilleux de la vision du monde d’un enfant. Petit Garçon se métamorphose en mouche, donne abri à un morceau de nuit qui s’est endormi au lieu de repartir le jour venu, pénètre dans son dessin après avoir discuté avec les personnages bancals qu’il a créés, perd son reflet et part à sa recherche dans un monde étrange, voyage sur la lune. Même ses jouets préférés, ses amis, un crocodile, un hippopotame et un chien vivent des aventures extraordinaires dans une forêt inquiétante qui n’est autre que le lit, terrorisés par une main géante qui s’empare d’eux. Tout est donc jeu, mais le jeu a toujours quelque chose de très sérieux pour les enfants. Il est donc ici question d’identité, d’intégrité corporelle, d’un univers mouvant où tout peut se transformer. On songe en lisant certaines nouvelles à l’univers d’Arnold Lobel pour la façon de dire ce monde de l’enfance, fait de questions existentielles, de naïveté, de poésie et de merveilleux, dans une langue simple et accessible à tous.

Quant aux illustrations, elles semblent faites aux crayons de couleurs, ou aux feutres, et reprennent les codes du dessin enfantin avec humour et expressivité.

Un recueil de textes pour grandir debout, et partager ses sensations d’enfant.

Une drôle de famille

Une drôle de famille
Piret Raud
Rouergue 2018

Loufoques Caractères

Par Michel Driol

Adam présente les membres de sa famille, dans une série de 26 portraits. Cela va de tante Sylvie au prince Pierre,  du général Charles à sa sœur Mia. Des disparus comme l’arrière-grand-père Edouard à ceux qui sont à naitre, comme le fils d’Adam. On croise des objets quasi magiques, un médaillon, le sac à main de maman… et des animaux, une mouche, un chien… Chacun de ces personnages présente une particularité qui le fait sortir de la norme : Lena, qui pour devenir championne, ne mange que des carottes e transforme en lapin. Tante Sylvie qui garde son cœur au congélateur. Papa qui devient le portrait craché de sa chienne Polla. L’oncle Cochon qui a une petite fente sur la tête. L’arbre généalogique d’Adam est moins un arbre qu’un mille pattes… qui partirait dans tous les sens.

Dans ce nouveau recueil de Piret Raud, on retrouve sa facture : une galerie de portraits, avec des personnages qui sont tous particuliers, à la limite du fantastique, et un lien particulier entre les humains et les animaux, sans que cela ait quoi que ce soit d’extraordinaire aux yeux du narrateur enfant. Il accepte sans s’étonner toutes ces différences qui font la richesse d’une famille nombreuse, les dépeint pour le plus grand plaisir du lecteur. Cet univers de pure fantaisie n’est pourtant pas dépourvu de morale, et nombre de portraits se terminent par une petite phrase qui est une leçon de vie : accepter les différences, certes, mais surtout s’accepter soi-même sans chercher à devenir autre, et découvrir à quel point certains peuvent être altruistes.

Un recueil remplir de portraits saugrenus, drôles, mais présentés avec beaucoup de tendresse et de bienveillance : de quoi donner envie d’entrer dans cette famille où, si l’on peut rire les uns des autres, c’est sans méchanceté aucune.

A quoi tu ressembles ?

A quoi tu ressembles ?
Magali Wiener
Rouergue 2017

Tel père, tel fils ?

Par Michel Driol

Une série de 12 nouvelles, rythmant les mois de l’année, chacune sur les relations de filiation. Neuf garçons et une fille viennent, chacun à leur tour, se raconter et raconter un épisode qui illustre leurs rapports avec leurs parents. Un épilogue donne la parole à un des parents, 10 ans plus tard. Benjamin est devenu acteur, ce dont il rêvait, contre l’avis de ses parents. Dans son one-man-show, il parle d’eux, qu’il a invités à sa première…

Parents dont on a honte, parents absents, parents qu’on admire ou parents dont on découvre le passé embarrassant, la gamme des figures parentales est étendue et variée à l’âge où il faut choisir un futur, où on découvre l’amour et les premières relations sexuelles. Comment cela peut-il se faire en lien avec les modèles adultes, lorsqu’ils se révèlent fragiles ou défaillants ? Comment échapper à un destin qui semble tout tracé, au scénario voulu par les parents ? On retrouve d’un récit à l’autres les mêmes adolescents dans ce recueil de nouvelles choral, tantôt au premier plan, tantôt en arrière-plan. Chaque texte – à la première personne – épouse le point de vue de l’adolescent et est remarquablement tendu vers sa chute, avec une grande sobriété et efficacité. Les portraits des parents souvent baba-cool ou anciens soixante-huitards sont sans concessions. Les drames surviennent là où on ne les attendait pas, meurtrissant les adolescents à la sensibilité exacerbée. L’auteure sait parfaitement rendre la psychologie complexe de cet âge-là et dire les relations pleines de surprises avec les adultes, dont certains, heureusement, sont des figures positives. On pourra reprocher peut-être à ce livre de n’inclure qu’une seule fille, dans un chapitre particulièrement réussi. Mais c’est peut-être aussi là son intérêt, dire au plus près la relation entre un garçon et son père, à un âge où l’admiration fait place au doute, où le modèle se fissure, où le père devient décevant.

Un recueil qui pourra tendre aux adolescents un miroir de leur propre vie, et de notre monde, marqué par l’instabilité.

Histoire du chien qui avait une ombre d’enfant

Histoire du chien qui avait une ombre d’enfant
Hervé Walbecq
L’école des loisirs, 2015

Formules magiques[1]

par François Quet

Les pêcheurs de larmes « vivent au fond de nos yeux et sortent seulement quand on pleure » ; un soir, un étranger « avale une tempête » ; pendant la récréation, un groupe d’enfant joue à mélanger et échanger ses doigts ; un jour, les ongles décident de se révolter et d’envahir le corps des hommes qui se couvre d’écailles ; « mes cheveux parlent » (et se disputent).

Dans ce nouveau recueil de contes (après Histoires d’enfants à lire aux animaux, Histoires du loup qui habite dans ma chambre, Histoires de la maison qui voulait déménager), Hervé Walbecq réinvente le corps humain, partie après partie. On a l’impression que l’auteur s’inspire du binôme imaginatif de Gianni Rodari (Grammaire de l’imagination, réédité chez Rue du Monde) : on associe deux mots, par exemple troupeau et genou ou jardin et tête, postillons et multicolores, ride et vagabond, on agite dans tous les sens et on invente une histoire.

Les récits d’Hervé Walbecq sont à la fois farfelus et tendres. Comme les troupeaux de genoux, ils peuvent impressionner, mais « il ne faut pas avoir peur. Ils ne sont pas méchants. Ils ne font de mal à personne ». Ils nous laisseront un peu perdus, « c’est tout ». Un peu émerveillés, aussi. Un peu amusés. Enchantés.

On ne peut qu’encourager à la découverte du monde décalé de Walbecq. Le dépaysement incite à la rêverie et à la poésie. Et pourquoi pas, à l’écriture.

[1] Les rides de mon grand-père sont « comme des petites formules magiques pour comprendre sa vie » (p.72).

Silhouette

Silhouette
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard (pôle fiction), 2016

Nouvelles du monde adulte pour la planète jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

SilhouettePublié auparavant chez le même éditeur en 2013, ce recueil de nouvelles en collection de poche permettra de faire connaître plus largement un aspect de Mourlevat ignoré par la plupart de ses lecteurs : son talent pour l’art de la nouvelle, et son réalisme amer.

La plupart des personnages sont des adultes, souvent déçus par la vie, ou voyant se fracasser leurs rêves, certains (comme celui de « Flocon », horrible à souhait pour les âmes sensibles) sont de jeunes adolescents ou (comme l’étudiante de « Love », dont le titre est ironique) de jeunes adultes ; les chutes sont souvent surprenantes ; parfois elles le sont au point que l’humour de la situation corrige l’amertume ressentie par le personnage. Toutes nous invitent à lire avec du recul et à nous rappeler que la nouvelle est l’aventure d’une histoire, et non l’histoire d’une aventure.

Enfances, adolescences : cinq nouvelles inédites

Enfances, adolescences : cinq nouvelles inédites
Collectif
Librio/bibliothèques sans frontières, 2015

Passages de témoins

par Anne-Marie Mercier

EnfancesadolescencesLibrio s’est associé à l’ONG bibliothèques sans frontières pour proposer des textes de qualité à faible coût, textes qui sont en lien avec la part du programme de la classe de troisième intitulée « récits d’enfance et d’adolescence ». Cinq auteurs ont été sollicités pour publier des textes inédits : Eliette Abécassis, Geneviève Brissac, Marie Darrieusecq, Arnaud Delalande et Arthur Dreyfus. Arthur Dreyfus dans «pour Gaspard en couleurs» raconte une enfance entre Belgique et France faite de fragments, de souvenirs, de rêves et de contre-rêves qui finissent par former une histoire, entre fiction et réel. Marie Darrieusecq dans « Mathieu le 16 mars 2006 » retrace sa rencontre avec un enfant dans un bus, à travers un dialogue où les silences et la retenue comptent autant que les mots. Le narrateur du récit d’Eliette Abécassis, Simon, 17 ans, relate son voyage en Israël, à la recherche d’une part inconnue du passé de sa famille. Dans « la rose est sans pourquoi », de Geneviève Brissac, c’est une jeune fille, une adolescente, momentanément aphone, qui nous fait partager un épisode de ses vacances, dans lequel le lecteur peut deviner ce qu’elle tait. Enfin le récit d’Arnaud Delalande, « la dernière mission de super Meteor », fait parler un jouet ( le robot du même nom) pour mettre en scène entre humour et de la gravité le passage d’un jeune garçon de l’enfance à l’adolescence. Chacun de ces textes est de grande qualité aussi bien d’écriture que de sensibilité.

NB : l’association Bibliothèques sans frontières vous propose de faire don de vos livres (avec des frais de traitement )

La Femme nuage

La Femme nuage
Jean-François Chabas
L’école des loisirs (Medium), 2011

Un souffle de littérature

Par Anne-Marie Mercier

CouvmediumGabaritLes contes de ce recueil sont courts, il n’y en a que trois, et pourtant c’est en collection « medium » : ce qui prouve que pour un bon éditeur un conte, même s’il est « merveilleux » et parle de métamorphoses ou de géants, n’a pas forcément comme lecteur idéal un jeune enfant.

Ces trois récits brefs sont beaux, mystérieux, poignants, il disent l’impossibilité du bonheur pour certains êtres, la complexité du sentiment amoureux et toute l’horreur de ce monde qui fait voir sa fin comme une apocalypse purificatrice, à moins qu’un enfant et un espoir ne le sauve…

Minuit! 12 histoires d’amour à Noël

Minuit! 12 histoires d’amour à Noël
Collectif
Gallimard jeunesse (grand format), 2015

Vite, un livre pour un(e) ado !

Par Anne-Marie Mercier

Minuit! 12 histoiresVous êtes en panne pour offrir un cadeau à un enfant à Noël? Cet enfant est trop grand pour  Le Noël blanc de Chloé (voir chronique ci-dessous?

Alors si c’est un(e) ado, pourquoi pas l’anthologie publiée par Gallimard jeunesse, Minuit! 12 histoires d’amour à Noël ? Ce sont des nouvelles (les ados n’ont pas le temps de lire de longs fleuves), écrits par des auteurs américains à succès (les ados n’aimeraient pas les auteurs français? … ?) – enfin par des auteurs publiés chez Gallimard, dont les excellents David Lévithan et Laini Taylor. Tout cela se passe le soir de Noël ou au 31 décembre (ça vous laisse un peu de temps). Tendres amitiés, amours hétéro et homo, cercles scolaire ou plus exotique.. toutes sortes de manières d’égayer les fêtes, donc sont proposées à votre ado lecteur de plus de treize ans comme cela est suggéré par l’éditeur – davantage si les parents sont un peu rigides et si vous ne voulez ni vous fâcher avec eux ni les changer, dans le cas contraire, à éviter pour sauvegarder la trêve.

Sur le site de l’éditeur :
Humour, émotion, coups de foudre, étincelles… l’amour sur tous les tons par les 12 meilleurs auteurs de la littérature ado. »

On l’aura compris, ce sont de bons auteurs, des auteurs qui plaisent, mais pas les « meilleurs » ! Tiens, pourquoi ne pas revenir à Dickens à propos de Noël?

Holly Black, Ally Carter, Holly Black, Gayle Forman, Jenny Han, Matt de La Penña, David Levithan, Kelly Link, Myra McEntire, Perkins Stephanie, Rainbow Rowell, Laini Taylor, Kiersten White