Nos Petits Enterrements

Nos Petits Enterrements
Ulf Nilsson, Eva Eriksson
L’école des loisirs (pastel), 2006

Jeux avec la mort

Par Anne-Marie Mercier

Nos Petits EnterrementsTout commence par une journée d’ennui. Esther trouve un bourdon mort, s’apitoie et décide de lui creuser une tombe. Son jeune frère, craintif, écrira un poème : « Un petit être vivant dans le creux de la main, Soudain il n’est plus là, mais sous la terre, lointain ». La cérémonie est touchante, pourquoi ne pas continuer puisque « Le monde entier est plein de morts. Dans chaque buisson il y a une souris, ou un oiseau ou un papillon mort. Il faut que quelqu’un de gentil s’en occupe ».

Le mouvement est lancé et chacun a son rôle : Esther est celle qui creuse, le narrateur est celui qui écrit des poèmes (fort bons) et le jeune Lolo, un ami qui les a rejoints, sera celui qui pleure. Une musaraigne, un hamster, un coq, trois harengs (pris dans le congélateur) et d’autres forment les premiers convois enterrés dans leur clairière secrète. Par la suite, c’est le bord de route qui leur fournit des clients (hérisson, lapin écrasés). A chacun ils donnent un nom, une vie, une parentèle éplorée. Les illustrations ont fait le choix de la légèreté et de l’esprit d’enfance ; le vert et le brun se succèdent ou se complètent dans cet album qui parle de la mort avec vivacité, humour et tendresse.

La vie nocturne des arbres

La vie nocturne des arbres
Bhajju Shyam, Durga Bai, Ram Singh Urveti,
Actes sud junior,

Les sens de l’arbre

Par Claire Damon

La vie nocturne des arbresLa vie nocturne des arbres est un livre, et bien plus que cela. La preuve, il a une odeur. Une odeur d’Inde, mélange de papier et de bois de santal. L’acte que l’album impose est – plus qu’une lecture – une déambulation lente et silencieuse au fil des épaisses pages noires. Tous les sens sont mis en éveil.

Ce somptueux album au tirage limité reproduit des œuvres originales en sérigraphie des planches de trois artistes vivants héritiers de la tradition gond. Les textes sur la page de gauche placent les arbres au cœur du monde et témoignent des croyances animistes de ce peuple.

Le peuple Gond du centre de l’Inde fait partie de ces tribus très proches de la nature, à la marge de la société classique, qui intriguent et fascinent les hommes et femmes que nous sommes. Sortant – grâce à ce type d’ouvrages – de notre monde mondialisé, on découvre avec bonheur d’autres cultures très riches, fondamentalement différentes de la culture dominante, qui savent s’entendre avec la nature.

Il s’agit d’une réédition de l’album, publié en 2013.

Les Mous

Les Mous
Delphine Durand
Rouergue, 2015

Vive les mous !

Par Anne-Marie Mercier

lesmousQu’est-ce qu’un mou ? une bestiole sympathique, de forme indéterminée, plutôt arrondie, « cool », « niais », ils vivent sous terre, sont sociables. Il y a toutes sortes de mous. Ils ressemblent un peu aux Gibis pour ceux qui connaissent les Shadocks, l’intelligence et la gaieté en moins.

Si vous êtes séduits après la lecture de cette encyclopédie et souhaitez avoir un mou chez vous, sachez que le mou apprivoisé demande des soins. En fin de volumes, vous trouverez toutes sortes de conseils…

Parodie d’encyclopédie jubilatoire !

C’est juste Stanley

C’est juste Stanley
Jon Agee

Ecole des loisirs, 2016

Chien fou?

Par Claire Damon

C’est juste StanleyDans C’est juste Stanley, les membres de la famille Wimbledon sont dérangés dans leur sommeil par les activités quelque peu bruyantes du chien Stanley. Infatigablement, il semble qu’il répare la cuve à mazout, prépare un bouillon de poisson, débouche la baignoire. Malgré son mutisme, c’est bien autour de ce personnage de Stanley, montré en hyperactivité, que le récit tourne.

On croit avoir affaire à un récit du quotidien empreint d’humour et de fantaisie, à un mini drame familial dans un « picture book » à la John Burningham. L’album recèle quelque chose de très british, on pense à Wallace et Gromit. Mais la fin, percutante, fait prendre au livre une dimension inattendue, extraordinaire et romantique…

La chute, réjouissante, assez abrupte, donne en effet un nouveau jour au début du récit.

Yen Yen le Panda géant

Yen Yen le Panda géant
Fred Bernard, Julie Faulques
Nathan / Museum national d’Histoire naturelle, 2014

Vie et mort d’un Panda

Par Anne-Marie Mercier

Yen YenRien de choquant dans cet album qui retrace la vie du panda du Zoo de Vincennes : on ne l’a pas arraché à sa famille, il s’est simplement perdu dans les bois… Puis la Chine l’offre à la France, et il fait les délices des visiteurs. Il semble ne pas être mécontent de sa situations, très occupé à manger (« les pandas aiment la solitude »).

Les visiteurs du Zoo aimeront avoir un souvenir de l’animal, mais les autres resteront sans doute sur leur faim.

Le Secret de l’astrolabe

Le Secret de l’astrolabe
Fabian Grégoire
L’école des loisirs (Archimède), 2015

Le mesure de toute chose

Par Anne-Marie Mercier

Le Secret de l’astrolabeIl est rare de trouver des albums documentaires qui trouvent le bon équilibre entre la fiction et la transmission de connaissances ; ici, l’alliance fonctionne. Du côté de la fiction, on trouve un enfant rêveur, orphelin, travaillant comme ouvrier agricole, à qui son père a légué un astrolabe. A un moment où le village manque d’eau, Aqil part à la recherche d’une figure légendaire, le « maître de l’eau ».

Cet homme sait non seulement les techniques de l’irrigation mais également celles de la mesure du temps et de ses divisions dans les différents peuples ; l’ayant trouvé, Aqil arrive à l’amener à son village et sauve ainsi ses concitoyens de la misère, il apprend beaucoup (et le lecteur avec lui), et finira lui-même astronome… mais pas tout de suite (la fin, elliptique et portée par l’image plus que par le texte est savoureuse).

Les images sont belles, entre l’ocre des paysages et des visages et le bleu intense du ciel nocturne. Un épisode de délire causé par une piqure de scorpion provoque aussi de belles pages poétiques sur les constellations. La science (car c’en est, avec la présentation de calculs complexes) est portée ici avec élégance et sensibilité. La culture des peuples d’Orient et leurs avancées scientifiques sont mises en valeur à travers les figures d’Omar Khayam (oui, le poète est aussi l’auteur d’un calendrier), Avicenne, Averroès, Maimonide et à travers les techniques d’irrigation du Moyen Orient dans les dernières pages, purement documentaires.

Le Dernier Chant

Le Dernier Chant
Eva Wiseman
L’école des loisirs, 2015

Petite leçon d’histoire en noir et blanc

Par Anne-Marie Mercier

Le Dernier ChantEn 1491, les Rois catholiques Isabel et Fernando, après avoir reconquis leur royaume contre les Maures, chassent les juifs d’Espagne. Les parents de l’héroïne du roman, Isabel, sont juifs et pratiquent en secret leur religion. Pour la protéger, ils le lui ont caché, l’ont élevée comme une catholique et l’ont fiancée à un jeune homme de la bonne société qu’elle exècre. Le roman oscille ainsi entre la veine historique, relatant les menées de l’inquisition et la montée du danger, le roman sentimental, Isabel tombant amoureuse d’un jeune orfèvre juif, et l’initiation religieuse.

Beaucoup de manichéisme dans tout cela, même si les événements sont dramatiques : un peu plus de nuances n’auraient sans doute pas fait de mal. Mais l’atmosphère de Cordoue à cette époque, le mélange culturel, la vie du ghetto, et l’équilibre brutalement rompu par l’obsession des souverains pour la « limpieza de sangre », le « sang pur » des vrais catholiques, est une leçon utile pour notre temps qui perd parfois la mémoire.

Des jours pas comme les autres

Des jours pas comme les autres
Taro Miura
La Joie de Lire, 2006

(En)cadrer l’étrange

Par Anne-Marie Mercier

des jours pasCes jours différents sont faits de peu de choses : l’allure d’une girouette, un phare qui semble avoir la tête ailleurs… mais les images suggèrent que l’impression est bien réelle et que le monde est magique.

Magique sont les images de Taro Miura, associant formes et couleurs de manière à la fois surprenante et harmonieuse, intégrant l’étrange dans la géométrie du cadre.

Pour rappel, Taro Miura est aussi l’auteur de l’album intitulé « Les métiers ». Voir aussi sur youtube une lecture en images du délicieux Tout petit roi

Le Miel des trois compères

Le Miel des trois compères
Richard Marnier, Gaëtan Doremus
Rouergue, 2014

Métaphysique des choix

Par Anne-Marie Mercier

Le Miel des trois compèresInstallons une situation : trois animaux amateurs de miel rencontrent un rayon de miel. Répétons la dix sept fois en proposant dix sept histoires différentes. On aura au bout du compte un exercice entre les Exercices de style et les Mille milliards de poèmes de Queneau : même style mais exploration des possibles.

C’est surtout sur le plan des rapports entre eux que ces « compères » font preuve d’inventivité, de la négociation à sa parodie, de la fable à l’explosion délirante.

Loup, renard, ours sont ici en compétition ; c’est souvent l’ours qui gagne : force brute, innocence un peu épaisse font mieux que ruse et cruauté.

Sylvain et SylvetteEt ces compères font penser au Roman de Renart et à Sylvain et Sylvette !