Les Aventuriers du Cosmex

Les Aventuriers du Cosmex
Laure Deslandes, ill. de Clotka
L’école des loisirs (neuf), 2022

Par Anne-Marie Mercier

Pourquoi y a-t-il si peu de bons romans de science-fiction écrits pour les enfants ? Sans doute parce qu’il semble difficile de faire imaginer des mondes et des techniques éloignés des nôtres ? Pourtant, ils entrent sans difficulté dans de nombreux ouvrages merveilleux ou de fantasy où ils ont à faire un grand effort de collaboration imaginaire. Cet ouvrage semble apporter une autre réponse : ce serait parce qu’on ne fait pas assez confiance aux lecteurs, qu’on a peur de les ennuyer et qu’il faudrait nécessairement ne pas se prendre au sérieux, ni les prendre au sérieux par conséquent.
Le livre avait de quoi bien démarrer : dans un engin spatial, un couple et deux enfants (bon, c’est une famille « recomposée » et le narrateur ado n’aime pas le compagnon qu’on lui impose), un chat, une jeune fille russe (possible espionne – on peut supposer que le livre a été écrit avant le 24 février– mandatée par son père richissime qui commandite l’expédition), et un chat. Il y avait de quoi rêver avec un départ vers de lointaines galaxies (ils n’ont pas de problème ni de distance ni de temps, grâce à une invention un peu vague de sa mère, super inventrice géniale, tout ça va très vite), avec une serre pour faire pousser de quoi se nourrir, une belle collection de Picsou pour le narrateur, des séries pour le beau-père, etc.
Mais tout ça manque de pizza et le narrateur fait tout pour saboter l’expédition afin de revenir savourer une margarita, puis fait tout pour empêcher le retour sur terre pour suivre un autre de ses caprices. Enfin, ça ne se prend pas au sérieux et ça prend aussi un peu le lecteur pour un idiot tant c’est extravagant et inconséquent. L’arrivée sur une planète enfin peuplée permet d’échapper un peu à l’humour lourdingue de notre guide, le narrateur : il était temps.

Plus cash que toi !

Plus cash que toi !
Rebecca Elliott
Traduit (anglais) par Faustina Fiore
Gallimard jeunesse, 2022

Brûler les planches ou surfer sur les réseaux ?

Par Anne-Marie Mercier

Haylah Swinton, qui s’est elle-même choisi, à l’usage de ses amies, le charmant surnom de « truie » est un peu ronde ; elle a décidé d’arrêter d’en faire un problème pour vivre gaiment malgré les difficultés et de se trouver un style bien à elle, en combinant vêtements vintage de sa grand-mère et fripes diverses empruntées à d’autres ; on assiste à de nombreuses séances d’essayages qui se terminent toutes à la grande satisfaction de la narratrice. Dans ce volume, elle a un amoureux, rien de tel aussi pour se rassurer.
Elle travaille aussi son rêve : faire du stand-up. On assiste à plusieurs essais sur une scène locale avec un petit public, pour une grande part acquis, mais surtout on la voit poster des vidéos où elle s’exprime « cash » sur différents sujets, chaque fois très drôles : sur les meilleures amies et leurs bons conseils (elle a deux amies très différentes, une intello réservée et une spécialiste en maquillage, inculte et extravertie), sur ce que c’est qu’être une fille (« les filles sont aussi crétines que les garçons ») et son désir de devenir une femme, sur les pères (le sien a été démissionnaire et absent ; il refait surface, mais les retrouvailles sont difficile), les mères (trop aimantes, trop protectrices, trop prévisibles, trop tout),  le petit ami de sa mère (gentil mais agaçant), les amoureux (même tableau). Bref, tout le monde en prend pour son grade et on a parfois l’impression que le reste du roman est là pour donner un arrière-plan aux vannes rosses qu’elle poste, sous pseudo bien sûr. Bien évidemment, le pseudo est éventé, chacun réagit à sa façon et pour chacun elle doit trouver des formules d’excuses, d’explication, etc. mais la générosité de tous l’emporte, ouf ! Enfin, dans les derniers chapitres, remarquée par une star du stand up, son avenir semble s’éclaircir encore plus.
Autant dire que c’est un roman destiné à faire du bien à ses jeunes lectrices ; tous leurs soucis possibles y sont (ou presque) mais chacun trouve une solution. C’est drôle et sans prétentions, écrit sur un ton allègre et parfaitement traduit. On y trouve des dialogues  savoureux entre la narratrice et sa mère. D’après celle-ci, « les adultes prennent des décision stupides, eux aussi. La différence, c’est que nous sommes plus doués pour faire croire qu’elles sont pondérées. En réalité nous ne sommes que de grands enfants qui ont un boulot ». On voit que la narratrice a de qui tenir… on y devine le talent de l’autrice pour donner la réplique : livre quelque peu autobiographique, peut-être ?

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Le Club du Calmar géant, t. 1 :

Le Club du Calmar géant, t. 1 : l’incroyable équipage du Poisson-globe
Alex Bell, ill. de Tomislav Tomic
Traduit (anglais) pas Faustina Fiore
Gallimard jeunesse, 2022

Jules Verne 2.0 rigolo

Par Anne-Marie Mercier

Incroyable, cet équipage l’est de bien des façons : réunir Max, l’apprenti explorateur rebelle, Jay, l’explorateur modèle couvert de médailles et scrupuleux observateur des règlements, Ursula, 12 ans, élève ingénieure en maintenance de sous-marins, et enfin Jennie, sœur de Jay, douée d’un talent de chuchoteuse qui lui permet d’avoir avec elle un animal totem fantôme, cela fait déjà beaucoup. Mais lorsqu’on apprend plusieurs détails cela relève de l’exploit :  Max, fou de robots, semble avoir vendu ses talents aux ennemis de leur Club, aux pirates et à la Collectionneuse qui s’empare de morceaux du monde pour les mettre dans des boules à neige dans sa collection privée. Ursula, créature hybride et monstrueuse aux yeux de ceux qui le découvriraient, est fille de sirène et d’humain ; elle devient sirène lorsqu’elle plonge dans l’eau et doit s’en cacher, les sirènes étant les ennemies jurées des explorateurs. Officiellement orpheline, elle espère entrer dans l’école des explorateurs où elle est hébergée, mais ces études sont interdites aux filles. L’animal totem de Jennie est un kraken, cela fait fuir beaucoup de gens ; pourtant, elle porte hardiment des tenues à paillettes et des chapeaux extravagants. Enfin, Jay, gardien de la règle, devra s’assouplir pour garder son équipage, le seul disponible après la disparition de leur Club, enfermé dans une bulle à neige.
Les quatre jeunes gens parviendront-ils à délivrer les cités prisonnières ? Pourront-ils libérer les enfants otages de la Collectionneuse ? Ursula découvrira-t-elle son pouvoir ? Toute l’aventure est pleine de rebondissements. Elle est aussi riche en péripéties comiques, en bricolages ingénieux (surtout grâce à Max, roi de la robotique et de la fabrication de pop-corn en milieu hostile), en rencontres merveilleuses (comme l’île tempête, la méduse géante atchoum…) en visites éblouissantes (sous l’océan, on découvre une bibliothèque, un hôtel, un palais des glaces …).
C’est le début d’une série, sur le modèle de la précédente (Le Club de l’ours polaire), inventive et drôle, qui ne se prend pas au sérieux tout en en mettant plein les yeux.
Les couvertures confirment le fait que Gallimard jeunesse sait choisir de bons illustrateurs pour ses séries (voir celle de La Passe-miroir)

Feuilleter sur le site de l’éditeur

 

Dans la Baleine

Dans la Baleine
Jean Villemin
MazetoSquare, 2018

Quand le refuge est une prison (et vice-versa)

Par Anne-Marie Mercier

Les édifions MazetoSquare, qu’on a découvertes à Montreuil, existent (honte à nous !) depuis quelques années et ont déjà un beau catalogue de livres pour enfants, en plus de leurs ouvrages sur des sujets divers (politique, équitation…) disques et films. Dans la Baleine est paru dans la collection « Mauvaises graines » :
« La collection Mauvaises graines sème dans la tête de nos chérubins les grandes idées et les belles choses. Mais telles des herbes folles, les enfants en feront ce qu’ils veulent, et ils ont bien raison. Bille en tête ou tête en l’air, qu’ils n’arrêtent jamais d’avancer sur ce chemin extraordinaire qu’on appelle la vie. Qu’ils restent beaux et insouciants, sachant par avance, et par chance, que mauvaise herbe croît toujours… De 2 à 8 ans. »
Des belles choses, cet album en fait partie : les images de Jean Villemin sont superbes, allant de la douce aquarelle sépia ou bleue au noir de Chine profond. Le récit court et fluide s’ancre dans le mythe : on retrouve bien sûr celui de Jonas et de Sindbad dans l’histoire de la jeune fille cueillie par une vague gigantesque et engloutie (ou sauvée) par une baleine. Il rayonne vers des œuvres de littérature de jeunesse (Pinocchio, mais aussi Alice, c’est le nom de la jeune fille). Il fait écho à des événements encore présents dans nos mémoires courtes et nos imaginaires longs, comme le désastre du tsunami d’Indonésie en décembre 2004. Il frise la science-fiction avec l’image d’un monde dévasté dans lequel le ventre d’une baleine est le seul refuge sûr. Mystérieux, ouvrant de nombreuses portes, il invite au jeu des « si… ». Il est beau, mystérieux, et propre à faire grandir bien des graines.

Cachée

Cachée
Jean-Claude Alphen
D’eux, 2022

Loup (ou zèbre) y es-tu?

Par Anne-Marie Mercier

Quel drôle d’album !
Pas de texte, et une narration mystérieuse, à chercher à tâtons. La couverture est trompeuse : on y voit sur un fond blanc des animaux de la savane, cadrés bizarrement (la girafe sort du cadre, le rhinocéros y entre à demi tandis que les zèbres et le guépard regardent ailleurs)… Qu’est ce qui est caché (au féminin) ?
On a la réponse en quatrième de couverture, si l’on pense à la regarder, ou en première double page, mais une réponse partielle : on ne voit que les yeux et le bout du nez d’une enfant dans un buisson. D’une double page à l’autre le même dispositif se répète et défilent les divers animaux vus sur la couverture, l’un après l’autre, devant le buisson de la fillette, de plus en plus cachée. Ils sont magnifiquement dessinés et mis très discrètement en couleurs, le noir et blanc dominant. La nuit tombe, une nuit noire de chine. Un éléphant passe tout près du buisson au risque de le piétiner, d’autres animaux encore, puis… tiens ! un chien. Il aboie, joue, saute.
Dans cette nuit toujours noire on discerne enfin un bras sombre qui se tend au bord de la double page opposée, puis disparait. Mais cela a provoqué la course de la fillette, sortie du buisson, qui tente de rattraper le garçon suivi par le chien, faisant irruption dans une page devenue blanche (tiens ! ce n’est plus la nuit ?) dans laquelle sont esquissés quelques éléments d’un décor urbain (tiens, ce n’est plus la savane ?). La fillette a la peau blanche, celle du garçon est noire : chacun semble générer un fond différent. Le garçon touche un mur ; on comprend qu’il a gagné et que c’est à elle de compter pendant qu’il se cache à son tour. A la dernière page un singe immense et brun apparait au-dessus d’un immeuble crayonné sur page blanche : la fillette a-t-elle rêvé la savane ? où est-on ?
Il faut donc revenir au début et tenter de comprendre ce beau jeu sérieux, entre imaginaire et curiosité, porté par un beau talent graphique et narratif. Une lecture hypnotique !
Voir quelques une des  belles images sur le site de l’éditeur.

La Bourrasque

La Bourrasque
Mo Yan, Zhu Chengliang (ill.)
HongFei, 2022

Le vent, le vieil homme et l’enfant

Par Anne-Marie Mercier

Mo Yan, prix Nobel de littérature, livre ici ce qui ressemble à un souvenir d’enfance : il a sept ans et accompagne pour la première fois son grand-père qui part couper des herbes pour le bétail. Le voyage semble long, à l’arrivée le travail est agréable puis fatiguant pour l’enfant qui finit par jouer à attraper des criquets. Le repas, improvisé sur un feu de bois, est délicieux, la sieste, au milieu des senteurs de fleurs, également. Toutes ces évocations ont en elles-mêmes beaucoup de charme ; le récit à la première personne fait vivre les sensations de l’enfant insouciant, le chant et la fatigue du grand-père poussant la charrette à bras ; les images mêlant aquarelle et crayon gras font voir le lever du soleil, le ciel changeant, l’épaisseur des herbes, leur souplesse, la chaleur immobile, les couleurs franches. C’est superbe.
La deuxième partie du récit introduit une dimension nouvelle : le vent se lève, les obligeant à rentrer, mais pas assez vite : une tornade arrache les herbes accumulées sur la charrette, ruinant tout le travail de la journée. Le sang-froid de l’enfant empêche que tout ne soit plus grave encore. L’allure sage du début est bouleversée par des changements successifs d’angle de vue, puis de mise en page, un éclatement de l’image en fragments qui donnent un nouveau rythme à la narration.
Le vieil homme et l’enfant s’en reviennent, dans une image à nouveau assagie, aux lueurs du soleil couchant, sans exprimer plus que le nécessaire. Les émotions ne sont pas nommées mais on les devine. Au milieu de ce récit, la présence de la nature, tantôt bonne tantôt déchainée, les lumières et les sensations font un bel écrin à cette relation de confiance et d’entraide, d’amour et d’inquiétudes réciproques, en silence.  D’ailleurs, « Mo Yan » pseudonyme de l’auteur, signifierait « celui qui ne parle pas », ça tombe bien.

Sophie Van der Linden évoque dans son blog « La rencontre ébouriffante d’un prix Nobel de littérature et d’un grand illustrateur chinois »

Le Nom secret de Kenbougoul Quichon

Le Nom secret de Kenbougoul Quichon
Anaïs Vaugelade
L’école des loisirs, 2022

Les Quichon au temps des pandémies

Par Anne-Marie Mercier

En 2022, même le monde enchanté de la famille Quichon est marqué par les préoccupations sanitaires : l’histoire des premiers jours de la jeune Kenbougoul, que lui raconte son papa, est celle d’un bébé né au milieu des virus. Ceux-ci, lit-on, ont sans doute été attirés par les propos trop louangeurs autour de l’adorable petite Claire. Le médecin, après avoir tout tenté pour la sauver, donne un dernier remède : inverser le sort et l’appeler Kenbougoul, ce qui signifie « personne n’en veut ». Ça marche : Eric Virus et Julie bactérie (très horribles à l’image) vexés, la quittent.
On retrouve ici des notions anthropologiques anciennes ou exotiques : trop louer la beauté d’un enfant porterait malheur. Mythes grecs, contes populaires, dieux jaloux, tout cela s’accorde avec l’idée qu’il faut taire son bonheur. Si la fin est heureuse, l’histoire est un peu angoissante, montrant la détresse d’une famille autour d’un berceau où un enfant souffre et va peut-être mourir. Mais tout cela est adouci par la tendresse du père et de toute la famille, les teintes chaudes des images et et le courage de la petite héroïne.

 

L’Empire des femmes, t. 1 : Sapientia

L’Empire des femmes, t. 1 : Sapientia
Cassandre Lambert
Didier Jeunesse, 2022

Comment passer les bornes du contre-stéréotype sexiste

Par Anne-Marie Mercier

L’idée de départ était bonne : un monde inspiré par l’Antiquité, mais hors du temps, dominé par les femmes. Ces amazones utilisent les hommes pour la procréation et chassent les enfants mâles, en les envoyant sur l’île des hommes, misérable et sauvage. Pourquoi pas ? Le problème est qu’il aurait suffi pour renverser les choses d’inverser les pouvoirs et de montrer ainsi la disparité des situations : l’un des sexes est considéré comme éternellement mineur, il est cantonné à des tâches subalternes, il ne choisit pas qui il épouse, les études lui sont interdites, etc. Cela ne suffisait-il pas à montrer l’injustice criante de la situation des  des femmes dans de nombreux pays?
Au lieu de cela, l’auteure grossit le trait : les « hommes de compagnie » qui sont tolérés dans ce monde sont tenus en laisse, d’autres sont castrés. Les procréateurs sont sélectionnés au terme de longues épreuves dont un combat de gladiateurs, auquel assistent les jeunes femmes qui les choisiront. L’union du couple se fait dans un cadre étrange, les deux étant drogués, l’homme étant attaché : sadisme ou incapacité à tenir compte du désir ?
En somme, on ne peut que s’interroger sur cette introduction d’un genre de porno soft en littérature pour adolescentes (à partir de 15 ans, lit-on). On lit aussi que « des passages peuvent heurter la sensibilité des lecteurs et des lectrices » ; certes, les lecteurs masculins pourraient en tirer des leçons sur les inégalités, mais ils risquent d’être rebutés par les outrances et de ne pas saisir d’autre message que celui de l’iniquité de cette domination des femmes. Quant aux lectrices de 15 ans, on se demande ce qu’elles pourront en faire.
C’est le premier tome d’une série.

L’Aventure politique du livre jeunesse

L’Aventure politique du livre jeunesse
Christian Bruel
La Fabrique, 2022

En route pour l’aventure !

Par Anne-Marie Mercier

Le titre surprend : politique, la littérature de jeunesse ? on l’a certes dite pétrie « d’idéologie » (vous vous souvenez de l’affaire de l’album Tous à poil ? Ce livre en parle), mais de politique, vraiment ? Eh bien oui, politique dans l’édition, chez les auteurs, chez ceux qui semblent ne pas y toucher, dans la presse, dans ses thèmes, dans sa manière de ne pas vouloir en faire après en avoir fait beaucoup.
La question touche à toute l’histoire de la littérature de jeunesse. Ce livre parcourt ses différentes époques en montrant à quels moments on n’a pas hésité à tenir un discours ouvertement politique et à quels moments (par exemple aujourd’hui) le politique est devenu un tabou, un « grand méchant mot » expulsé par un humanisme consensuel et plutôt mou, en dehors de quelques questions émergentes comme celle du genre, qui elle aussi a pu faire naitre des protestations tous azimuts au nom d’une certaine conception du livre pour enfants.
Encore plus, dans ce titre, le politique serait une aventure, autre mystère. Mais c’est bien ainsi que nous embarque le co-auteur de Julie qui avait une ombre de garçon, des Chatouilles, de L’Heure des parents et bien d’autres albums, l’éditeur du Sourire qui mord et de être éditions, le formateur et conférencier, figure bien connue aussi bien au Salon de Montreuil que dans la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Cette histoire politique a des accélérations, des arrêts, des trous noirs. Il y a des héros (des ouvrages qui ouvrent la voie) ; nombreux sont ceux qui sont nommés et analysés ici, proposant une autre bibliothèque idéale que celle que l’on retrouve platement dans tous les ouvrages sur l’histoire de la Littérature de jeunesse. Il y a aussi des martyrs, des livres censurés, réécrits, retraduits dans un sens puis dans un autre, massacrés… C’est passionnant comme un récit d’aventures. C’est drôle aussi car l’auteur ne manque pas d’humour et son regard narquois sur les hypocrisies et les contradictions récurrentes réjouit. Enfin les différents points de débat sont évoqués dans leur dimension internationale et l’on découvre encore une fois que la France est loin d’être la plus avancée en la matière – pour le meilleur ou pour le pire.
A l’origine, on trouve une politique de l’offre : la trilogie classique (éduquer divertir, informer) est analysée, augmentée et « colorée » par une autre : « dévoiler, révolter et projeter ». On voit les censures anciennes toujours à l’œuvre mais concurrencées par de nouvelles, aussi bien du côté d’un féminisme sourcilleux que d’un retour de pudibonderie (voir, entre autres, le cas de On a chopé la puberté) que des comités de « sensitive readers » ou  de l’appropriation culturelle (Alma de Timothée de Fombelle). La médiation (librairie, presse, bibliothèques, tout ce qui touche à la politique de la lecture publique) enfin joue un rôle fondamental, plus ou moins assumé, dans l’accès à cette offre.
La politique peut être un sujet abordé explicitement dans le champ du livre pour enfants ; plusieurs titres récents et intéressants analysés ici l’attestent ; elle est à l’œuvre aussi à travers les représentations, les stéréotypes et contre-stéréotypes, discutés ici également ; elle l’est à travers les recommandations ministérielles (les fameuses listes), un temps favorables à la présence de littérature pour la jeunesse à l’école et à une formation des enseignants dans ce champ, de moins en moins depuis quelques années.
Le chapitre consacré à l’histoire de la « presse rebelle » au XXe siècle et au-delà, de 1901 à 2021, est passionnant et fait découvrir de nombreux titres et aventures éditoriales hardies. Le suivant, qui présente des ouvrage « non consensuels » est également une mine de belles choses peu connues qui posent de multiples questions. Une autre histoire, conjointe, est celle de l’évolution des formes et de l’offre de lecture : livres qui se présentent de plus en plus comme des « iconotextes », documentaires d’un nouveau genre, théâtre révolutionné par des textes novateurs et qui ne prennent pas les enfants pour des idiots ou des êtres vivant hors-sol, comme ceux de Maurice Yendt… les formes elles aussi sont politiques.
Les thèmes évoluent mais la quasi absence de certains montre les limites de l’ouverture : si les familles monoparentales ont fait leur entrée en littérature de jeunesse, l’homoparentalité reste un thème peu et souvent mal traité et le personnage adulte célibataire ou tout simplement sans enfant reste rare ; quant aux athées, lorsqu’il est question de religion, ils le sont encore plus (on trouve un pingouin athée, exception notable !). Sur tous ces sujets et bien d’autres (les sans-papiers, le travail et l’argent, la pauvreté, la compétition, la chasse, et bien sûr l’écologie) Christian Bruel est arrivé à trouver des ouvrages qui montent qu’il est possible de les aborder intelligemment qu’il faut se méfier des ouvrages pétris de bonnes intentions mais délivrant un message biaisé.
Le corps est le lieu de bien des tabous, encore aujourd’hui, contrairement à ce qu’on affirme dans les milieux peu informés, ce qui fait dire à l’auteur : « L’irruption débridée du corps et de la sexualité dans les publications jeunesse est une légende ». Il analyse les effets possibles de la frilosité de la plupart des éditeurs sur ce domaine, leur silence masquant le réel et laissant les enfants seuls face à la pornographie à laquelle ils sont exposés de plus en plus tôt.
Les filles rebelles ont leurs héroïnes, de l’Espiègle Lili à Mortelle Adèle. Les utopies ont leurs îles paradisiaques en romans comme en albums (signalons une belle analyse des ambiguïtés de Macao et Cosmage). La « réception alertée » de lecteurs sans doute nourris par une offre riche, quand on sait chercher s’inscrit toutefois dans un « horizon assombri » par de nombreuses inquiétudes.
L’ouvrage se conclut sur l’affirmation d’une nécessaire « politique de la lecture », dans la mesure où la lecture est d’abord une affaire de partage, de communautés. Si l’on veut donner envie de lire, il faut créer les conditions favorables – il les présente – aux échanges, à la prise de distance critique, à la réflexion…. politique au sens large et noble du mot, et dénicher les albums qui permettront d’en débattre. Grâce à lui c’est chose faite, même s’il faut pour cela passer par des histoires de lapins (ou, en l’occurrence, de moutons).

La lecture de ce livre est une belle aventure, drôle et tragique, passionnante, tonique, un courant d’air frais qui réveille et bouscule. On en sort avec un regard un peu plus aiguisé, des regrets sur des jugements hâtifs qu’on a pu formuler, une vigilance accrue, une liste de livres à découvrir, et une foule de questions anciennes et nouvelles à méditer et à partager. C’est un ouvrage indispensable pour tous ceux qui veulent aller au-delà d’une vision consensuelle et quelque peu étriquée de la littérature de jeunesse et de la lecture.
C’est un livre engagé, non seulement par les thèmes qu’il aborde mais par le fait que son auteur examine les points de vue divergents, les discute et ne craint pas d’énoncer ses propres conclusions, toujours claires, fermes, cohérentes. Au centre de ses préoccupations, on ne trouve pas cette fameuse « idéologie » (prise dans un sens fermé et obtus du terme telle qu’elle a été mise en cause par l’homme politique indigné évoqué dans les premières lignes de cet article, mais un souci des lecteurs et de leur devenir : de nos futurs… (c’était le titre d’une édition du salon de Montreuil). Ici, nos futurs sont résolument ancrés dans une histoire qu’il appartient à chacun de se réapproprier, ou pas mais en connaissance de cause.

Londinium, t. 2 : Sous les ailes de l’aigle

Londinium, t. 2 : Sous les ailes de l’aigle
Agnès Mathieu Daudé
L’école des loisirs, medium +, 2022

Arsène Lapin, espion de la reine

Par Anne-Marie Mercier

Londinium est un régal. Son héros, un lapin nommé Arsène (Arsène lapin, donc, ha, ha !), porte monocle et montre de gousset : on aura reconnu un hommage appuyé à Alice de Lewis Carroll, avec le héros de Maurice Leblanc, voila un drôle de mélange. Il n’aime rien tant que fumer un bonne pipe de lucernum dans la tranquillité du foyer confortable, c’est donc un genre de Hobbit aussi.
Le monde de Londinium est un univers où cohabitent plus ou moins bien humains et animaux, avec de nombreux détails sur la géographie de la ville, les habitudes humaines reprises ou on par certains animaux, les lois et la façon de les faire appliquer par tous, etc. C’est une belle utopie imparfaite sur un avenir ans lequel l’espace serait partagé entre les espèces.
Comme Frodon, voilà Arsène embarqué malgré lui dans une aventure effrayante et inconfortable : il doit se rendre en Allemagne pour comprendre ce que manigancent Hitler et le prince héritier anglais. Enquêtant sur le sort des animaux en Allemagne, il découvre le sort des juifs et l’ampleur de la catastrophe future sans vraiment la comprendre. Il offre sur la période un regard naïf tout à fait intéressant. Il rencontre même des figures qu’on n’aurait pas imaginées voir dans un livre pour la jeunesse, celles d’Abby Warburg, avec sa fameuse bibliothèque et de son frère.
C’est drôle, sauf lorsque ça ne peut pas l’être. Le voyage d’Arsène est ancré dans la géographies des villes européennes (Londres, Berlin, Hambourg), plein de rebondissements et d’énigmes. Bonne nouvelle : le tome trois arrive bientôt !