La Chanson d’Orphée

La Chanson d’Orphée
David Almond

traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse (grand format), 2017

Grèce éternelle

Par Anne-Marie Mercier

Le mythe d’Orphée est ici parfaitement revisité : tout y est : Eurydice (qui s’appelle ici Ella) qu’il perd puis retrouve, puis perd à nouveau, les serpents meurtriers, les bacchantes, les animaux et les humains subjugués par ses chants et sa lyre. Orphée tient en partie à l’ange du Théorème de Pasolini : il séduit toutes et tous. Il incarne un rêve de bonheur infini, de beauté absolue, d’harmonie.

Mais tout cela se passe à l’époque contemporaine, au Royaume-Uni, dans le Northumberland, pays minier sinistré où les adolescents rêvent de Grèce et de soleil. Ella est en terminale et elle est depuis leur enfance l’amie très proche de Claire, la narratrice, le témoin de l’histoire. Claire raconte comment elle a fait se rencontrer les amoureux, comment Ella est morte, et ce que Orphée lui a raconté de sa descente aux enfers, tout près des égouts du lieu. Pour se faire le témoin, elle se fait chœur à l’antique et se confectionne un masque qui lui permet de proférer les décrets du destin : elle parle pour Orphée, pour dire l’indicible, l’impossible, la vérité absolue.

Le roman de David Almond est à la
fois lumineux et sombre. Lumineux comme ces vacances dans le nord, au bord de
la mer, où Claire et ses amis jouent à être en Grèce et s’enivrent de liberté,
de vin et de clarté (d’où son nom). Sombre comme le ressentiment de la foule ordinaire
contre ceux qui leur échappent, avant même le travail des bacchantes, sombre comme
l’enfer, et comme la mort, comme les pages imprimées en caractères blancs sur
fond noir à l’intérieur du roman (comme dans un roman précédent, intitulé
« Je m’appelle Mina et j’aime la nuit »). Mais le désespoir cède au
bonheur de la révélation donnée par Orphée aux humains : même après sa
disparition, le sentiment de l’harmonie universelle est là et on le retrouve
partout dans la nature, sorte d’avatar d’un autre dieu, le dieu Pan, à moins
qu’il ne soit l’incarnation de la musique.

Dans ma maison de poupée

Dans ma maison de poupée
Olivia Sage, Lucile Placin
De la Martinière jeunesse, 2017

Lire et jouer, jouer et lire

Par Anne-Marie Mercier

Quelle belle idée ! Dans un même emballage on a :

  • Un livre de contes intitulé « Mes Contes de poupées », qui réunit quatre histoires, « Vassilissa la belle », « Le prince et la poupée », Yaci et sa poupée de maïs » et La poupée qui mord ».
  • Des éléments cartonnés et prédécoupés qui permettent de créer une maison de poupée et de jouer les histoires
  • Des personnages, eux aussi en carton, qui permettent de leur faire jouer leur rôle dans la maison.

Les histoires mettent en scène diverses sortes de poupées : poupée magique, poupée de bois que des fées animent, poupée de maïs, poupée qui crache de l’or… ou qui mord, on trouve des échos de divers contes traditionnels et surtout la certitude qu’une poupée est indispensable pour se sortir de toutes les situations difficiles de la vie !

 

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups
Cassandra O’Donnell,
Flammarion jeunesse, 2018

Métamorphes au collège

Par Anne-Marie Mercier

L’idée est bonne au départ, et propose une situation intéressante : dans un monde post apocalyptique, vivent des humains retournés technologiquement et scientifiquement au moyen âge et des Yokaïs, métamorphes capables de passer de l’apparence humaine à une apparence animale, qui dépend de leur appartenance à un clan, loup, tigre, aigle ou serpent. Une guerre sanglante les a opposés entre eux et a décimé également les humains. Depuis, tous vivent dans une paix fragile, qui dépend d’un accord selon lequel les métamoprhes n’ont pas le droit de parler à une personne d’un autre clan, ni d’attaquer un humain, et les humains n’ont pas le droit d’étudier les sciences ni de fabriquer des armes.
Cela se gâte lorsqu’on s’intéresse aux personnages principaux. Ceux-ci sont issus des quatre clans, ils sont mêmes, comme par hasard, fils et filles (deux garçons, deux filles – parité parfaite et l’une a les cheveux clairs et l’autre sombres…) des chefs de ces clans, destinés à régner – et comme tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes romanesques ils sont tous très très forts, très intelligents, avec des tas d’autres qualités que normalement ils réservent à ceux de leur clan. Sous l’apparence humaine ils sont très proches d’adolescents tels qu’on les représente dans les college novels, amis fervents, pas très intéressés par les matières scolaires, et très remontés contre certains enseignants.
Au collège, métamorphes et humains sont réunis avec l’idée que cela renforcera la paix sociale et la compréhension entre les races ( évocation de notre collège ? L’auteure est française, elle signe d’un pseudonyme ). C’est ainsi que la louve a rencontré le tigre et que, malgré l’interdiction de parler à des élèves d’un autre clan, ils ont développé une amitié faite de reconnaissance et d’attirance (on devine un drame futur à la Roméo et Juliette), et c’est aussi dans le cadre scolaire que l’héritier des serpents et celle des aigles, l’un 16 ans, l’autre 12, les rencontrent. Les relations entre clans font aussi penser à des histoires de collège où souvent des élèves de différents groupes sociaux se côtoient mais ne se rencontrent pas vraiment.
Les chapitres font alterner  les différents points de vue, dosent savamment intrigue amoureuse et politique. Les phrases sont courtes et l’écriture rythmée. Enfin, il y a de l’action et du suspens : on évite une guerre entre tigres et loups grâce à la sagacité du héros tigre et on découvre un complot des humains contre les Yokaïs. Lorsque le roman s’achève, nos quatre héros sont bien isolés, face à la bêtise des adultes. Entretemps ils auront étripé (et ce n’est pas une image) quelques humains, dont leur professeur de sport.
On retrouve la veine de Stephenie Meyer, en moins cohérent et moins subtil (si, c’est possible !) dans le traitement des personnages principaux et secondaires et en cela le roman semble hésiter sur l’âge de son lecteur : les adultes sont tous bornés et les humains sont méchants et stupides, les petits enfants sont innocents et sensibles, les adolescents ombrageux et violents – et quoi qu’ils fassent ils ont raison. N’y aurait-il pas, en plus d’une paresse scénaristique, un peu de démagogie ?

Natacha Fleurot propose sur culturellement vôtre un article détaillé.

L’Anti- magicien

L’Anti- magicien
Sébastien de Castell
Gallimard jeunesse, 2017

Relève française en fantasy

Par Anne-Marie Mercier

Malgré son titre, cet « anti » magicien utilise bien des ressorts de la fantasy – et plus largement du roman – pour la jeunesse : un jeune héros fils d’un couple de mages puissants et respectés, un sens de l’amitié et de la famille qui le poussent à se dépasser, une foi dans la grandeur de son peuple et dans les valeurs qu’il porte, un lien fort avec un animal qui l’assiste dans ses combats, des rites initiatiques, l’apprentissage de sorts avec ses camarades et un professeur, des examens à passer, des complots, des malédictions, la rencontre avec une mage vieille de 300 ans…

Mais le roman prend aussi le contre-pied de nombreuses situations obligées : le héros échoue dans ses sorts et découvre qu’il ne sera jamais un mage puissant, peut-être pas un mage du tout, et finira au service de ses camarades plus doués ; il découvre que sa propre famille le trahit, que ses amis se détournent de lui, ou pire ; il découvre que son peuple n’a pas l’Histoire glorieuse qu’il affichait mais qu’il a au contraire le mauvais rôle dans cette Histoire, et que la vieille reine est prisonnière depuis des siècles… Enfin, l’animal mascotte a un très très mauvais caractère et est franchement insupportable avec lui, ce qui donne un trait comique à ses aventures et rend le lecteur d’autant plus attendri devant ses déboires.

La première partie du livre est passionnante : elle présente les rites de son peuple, son histoire, les efforts désespérés de Kelen pour être digne de ses ancêtres et échapper à un sort dégradant à ses yeux comme aux yeux des autres. Les relations entre les adolescents de son groupe, garçons et fille, sont complexes, évolutives. Enfin, la mystérieuse étrangère qui arrive juste au moment où le roi (« le chef de clan ») meurt et où sa succession est en jeu, comporte bien des mystères, qui ne se dévoilent que peu à peu et de manière partielle. Ses cartes – des symboles ou des figures proches d’un jeu de tarot – qu’elle élabore au fil des événements sont aussi bien des armes que des figures divinatoires… que se passera-t-il dans les prochains tomes ? Les cartes sont dans vos mains.

Retours de Montreuil pour Noël

Des idées pour mettre des livres sous le sapin?
Au salon du livre de Montreuil, nous avons vu beaucoup de merveilles : pour les tout petits, Coucou de Lucie Félix (faire coucou à un enfant à travers un livre aux formes transparentes et colorées, quelle belle idée!).

Pour les petits un peu plus grands, un album cartonné intitulé Trio, un livre qui reprend l'idée de raconter une histoire (et une belle!) avec des formes géométriques et des couleurs, paru chez un nouvel éditeur que nous avons découvert au salon et dont nous reparlerons: Dyozol. Mes petites roues, chez Flammarion évoque avec beaucoup de délicatesse, d'humour et de poésie l'émancipation d'un enfant.

Et puis, pour rêver et réfléchir, un album écrit par Georges Didi-Huberman (oui, le philosophe !), intitulé évidemment Les Lucioles, chez un autre "petit" éditeur, L'Initiale, qui avait fait le très joli Fille Garçon .

Et enfin, le coup de coeur graphique et textuel avec Les riches heures de Jacominus Gainsborough, un grand album de chez Sarbacane, beau comme un livre enluminé et profond comme le temps.

Pour les ados? eh bien regardez nos chroniques récentes : L'apprenti magicien de S. de Castell ou pour les plus âgés Gary Cook, La presqu'île empoisonnée (polar qui  se passe à Lyon) ou pour les lecteurs confirmés NIHIL...

N.I.H.I.L. Le tourbillon du temps

N.I.H.I.L. Le tourbillon du temps
Alex Cousseau
Éditions du Rouergue,
2018

Un chant de glaces et de vent

Par Anne-Marie Mercier

Askold est en prison, il se remémore son trajet, de l’île de pêcheurs où il vivait à la cuisine du roi fou, pour lequel il travaillait. Son compagnon de cellule, Jeremias, récite sans cesse les tables de multiplication. Il est comme « un grenier traversé par des courants d’air », habité par une seule pensée à la fois, qui tourne en rond nuit et jour. Il était l’ami d’une méduse qu’il transportait dans son bocal avant d’être arrêté.
Aanj, une enfant, vit seule dans une cabane en rondins dans les bois, près d’un lac gelé, avec Andoke, un aveugle dont on ne sait ni qui il est, ni quel lien il a avec elle ; il lui apprend les mots, l’écriture (« les mots sont des flèches ») et lui enseigne progressivement à se métamorphoser en animal. Aanj fait des rêves étranges ; grâce à un anneau, une autre fille vit en elle, Magma, qui n’est « pas son double mais son envers », et qui la complète.
Grete navigue avec son père qui invente des appareils et des mots nouveaux (« électricité », par exemple) et cherche des orages pour capter leur énergie ; ils voyagent vers le point central de ce monde d’îles, le « point zéro », d’où émergent parfois des objets venus d’ailleurs (du futur ? d’un autre monde ?), ou des animaux, un sous-marin avec ses marins et ses bombes…
On retrouve au fil des chapitres tous ces personnages et on en apprend un peu plus sur eux. On apprend aussi petit à petit quels liens peuvent les unir à travers un autre personnage, Rosie. Rosie a le don d’ubiquité. Elle est l’amie de Jérémias, l’amoureuse d’Askold, la convoitise du fils du roi fou. Un autre roi, élu « au cas où » (très jolie figure politique) par ses concitoyens, est le père de Jérémias, la guerre est proche et devrait être perdue à moins que le temps ne se replie que le le futur n’émerge dans le présent, sous la forme d’un épervier – sorte de Pihi (« De Chine sont venus les pihis longs et souples/Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples »), l’oiseau d’Apollinaire (et du peintre François Hilsum, qui a fait plusieurs toiles intitulées « Pihis »)
C’est beau, énigmatique, riche en imaginaire, poétique: un très beau roman, captivant, qui nous amène par de multiples détours vers une histoire simple fils de roi fou, de fils et de fille de roi sage, d’amour et de vengeance, baignée par la mer, la glace et l’esprit des îles.

Gary Cook vol. 1

Gary Cook, t ; 1 : Le pont des oubliés
Romain Quirot, Antoine Jaunin

Nathan, 2017

 Relève française en SF pour la jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

Ce premier volume est une belle surprise. Si le thème du monde post apocalyptique est largement traité par le roman pour adolescents (voir le très beau SIRIUS de Stéphane Servant), l’univers proposé est original : le monde a été englouti par la montée des eaux (thème actuel, avec les questions posées par le réchauffement climatique) et l’humanité est partagée en différentes catégories : ceux qui se sont réfugiés dans les « tours blanches » (que l’on devine privilégiées et modernes) en attendant d’être évacués vers une autre planète et ceux qui sont destinés à rester en bas, logeant soit sous le pont dans une misère poisseuse, soit plus loin, dans des zones de non droit abandonnées de tous.

Le jeune Gary vit sous le pont. Son père a un travail (on comprend lequel à la fin du volume), lui-même essaie de gagner sa vie en pêchant avec ses deux amis, l’énergique Max et l’ingénieux Eliott. Gary, un peu rondouillard, empoté, n’a que deux atouts : il sait bien barrer un bateau etil est lié de manière mystérieuse à un certain M. Melville (!) qui détient des secrets.

nouvelle navette vers l’espace ponctuent la description de plus en plus fouillée de ce monde : petits poissons lumineux comme la mascotte du héros, monstres aquatiques, trafiquants en tous genres, nourritures gluantes et malodorantes, filles énigmatiques… De belles figures tutélaires guident le héros : M. Melville (et avec lui Montesquieu et le Petit Prince – il y en a pour tous les goûts !), le grand-père d’Eliott, scaphandrier de son métier, la mystérieuse Ana, Lou qui semble lui préférer Max… Le héros, mis au défi à plusieurs reprises, finit par se construire, non sans avoir beaucoup tergiversé, trahi, manqué. Cette progression tâtonnante fait une grande partie du charme de ce premier volume.

Petit soldat

Petit soldat
Pierre-Jacques Ober, Jules Ober
Seuil jeunesse, octobre 2018

 14-18 sans tricher

Par Chantal Magne-Ville

Un magnifique album sur la grande guerre, très émouvant,  par la justesse du point de vue et le fait qu’il n’occulte rien. Ainsi, outre les images classiques de la déclaration de guerre ou des combats dans les tranchées, il donne à voir aussi bien la dureté des combats que la vie de l’arrière, la présence de bataillons  des colonies  ou même, parfois, la fraternisation avec l’ennemi.

Le texte, empreint de retenue et d’humanité, évoque sans fioritures le destin de Pierre, un jeune soldat volontaire qui avait cru partir pour quelques semaines et qui eut le tort de déserter deux jours pour  passer Noël avec sa mère. Malgré son retour et ses bons états de service, il sera fusillé pour l’exemple. Le récit des événements est entrecoupé par les commentaires de Pierre, qui s’est trouvé un véritable ange gardien en la personne de Gilbert, qui le considère comme son petit frère, car il a perdu le sien au début de la guerre.

A partir de véritables photos d’époque, d’extraits de presse et de la  lettre que Pierre écrit à sa mère, le récit est  animé par des figurines modelées ou des soldats de plomb qui restituent magnifiquement  l’atmosphère de l’époque et insistent  aussi sur le fait que les petits soldats comme Pierre sont de pauvres hommes pris dans un engrenage qui  dépasse tout, y compris la hiérarchie. Les cadrages et les détails comme la poussière de neige savent recréer les atmosphères de froid, d’attente, de solitude ou de camaraderie.

Un pari réussi pour mettre en lumière l’absurdité de combattre son frère, et donner de cette guerre  épouvantable un versant plein d’humanité et de réalisme, loin de la célébration de la violence.

Le caillou, Les fourmis, La feuille

Le Caillou, Les Fourmis, La Feuille
Julia Billet & Hélène Humbert
 Editions du Pourquoi pas?, 2017

 Trois découvertes de Mi et Ma

Par Chantal Magne-Ville

Une séduisante  trilogie destinée aux enfants de 3 ans, qui propose les aventures de deux curieux bonshommes, Mi et Ma,  constitués  de formes de couleurs vives,  portant  une esquisse de nez et  parfois  des jambes. Ma, la fille, patatoïde et jaune, arbore fièrement un nœud papillon et des patins à roulettes, tandis que Mi, rose et tout rond, porte un chapeau pointu.

Dans Le caillou, Mi réussit à surmonter un gros obstacle qui lui barre le passage, grâce à l’inventivité de Ma, qui propose toutes sortes de solutions et finit par dessiner  une échelle puis un toboggan. L’obstacle surmonté, ils  enjolivent le paysage avec le même pinceau. Le texte est à la fois très  minimaliste mais travaillé par un jeu d’assonances  tel que « le roc bouche en bloc tout le chemin». L’image  faite d’empreintes sur fond blanc  joue sur la taille des lettres, le format carré donne une force particulière aux cadrages qui impulsent un dynamisme contagieux.

La feuille raconte que Mi et Ma,  couchés dans le jardin, suivent des yeux une feuille morte qui ne se laisse pas apprivoiser.  Le texte se fait quasiment poétique, ose quelques rimes  pour défendre la liberté de la feuille, et mime ses envolées  avec des mises en espace très réussies, pour conclure que la nature a ses propres exigences qu’il convient de respecter.

Dans Les fourmis, cette fois ils observent les insectes joliment stylisés par trois petits points, mais voilà que les fourmis noires fuient devant la grosse fourmi rouge, si pareille et si différente. Là encore, le texte illustre la ressemblance entre les deux fourmis en grossissant les doubles consonnes, et en décrivant les conduites parallèles des fourmis tenues par Mi et Ma que l’amitié réunit à la fin.

Trois albums pleins de charme qui font découvrir les valeurs essentielles de tolérance et de liberté de façon légère et joyeuse.